XVII

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Il était un peu plus de midi, ce vendredi 9 décembre, lorsque Jakab entendit la porte d’entrée se refermer. Il se leva afin d’accueillir Cassandre et son cœur se réchauffa lorsqu’elle fit irruption dans le salon. En s’approchant, il vit que ses yeux étaient légèrement injectés de sang et sentit qu’un détail clochait. Son expression restait figée.

— Qu’y a-t-il ? la pressa-t-il.

Ses lèvres ne remuaient pas. Il la prit par le bras et l’entraîna sur le canapé. Il baissa les yeux et remarqua que ses jointures étaient blanches. Il la força à se tourner vers lui et se sentit anxieux et désemparé. Il essaya de réchauffer ses mains en les prenant entre les siennes. Puis elle le regarda avec un masque superbe.

— Il n’y a rien.

Et son armure était tellement parfaite qu’il fit comme s’il la croyait.

La bougie éclairait la pièce d’une lueur chaude, ils regardaient la flamme trembloter. Le regard de Jakab se déplaça sur Cassandre. Elle paraissait pleinement absorbée dans ses pensées ou dans la simple contemplation de la flamme qui dansait devant ses yeux.

— Que veux-tu savoir ?

La question prit Jakab au dépourvu. Elle tourna lentement la tête et fixa ses yeux sur lui.

— Ce que tu veux bien me dire.

Elle se positionna de manière à le regarder plus facilement.

— Un soir d’octobre, j’ai voulu voir ce qu’il y avait de l’autre côté, commença-t-elle. Il y avait trop de choses, je ne pouvais plus tenir. Il y a des fois où je souhaite perdre conscience, arrêter d’entendre, de voir, de penser. J’avais envie de m’échapper, mais il n’existe aucune vraie échappatoire sur Terre. Alors ce soir-là, quelque chose en moi m’a poussée à faire quelques pas de plus que nécessaire.

Jakab croyait savoir à quelle conclusion douloureuse elle voulait en venir, mais il la laissa reprendre son souffle et attendit patiemment qu’elle continuât. Il respectait son attitude et lui était reconnaissant d’avoir choisi de lui confier cela.

— À ce moment-là, je crois que je n’ai plus pensé à rien.

Il ressentait une petite pointe de tristesse à l’idée qu’elle n’eût pas pensé à lui, mais il savait peut-être mieux que personne à quel point parfois plus rien ne compte. Il devait l’accepter.

Ses paroles s’étaient suspendues dans l’air, elle semblait ne plus pouvoir continuer. Le cœur de Jakab frémit lorsqu’il vit son regard. Elle n’avait pas besoin de parler. Tout dans ses yeux criait « excuse-moi ».

*

La culpabilité submergea Cassandre une nouvelle fois. Non seulement elle avait raté ce qu’elle avait voulu entreprendre, mais elle prenait à présent conscience du chagrin qu’elle avait causé à Jakab. Elle était minable.

*

— Et puis quelqu’un est venu, continua-t-elle. Mon crâne ne s’est pas brisé. Il faut croire que la Mort n’a pas voulu de moi.

— Le post-it dans le livre ? glissa-t-il à voix basse.

Elle opina du chef et il crut savoir ce qu’il signifiait.

— Pourquoi ?

Elle se pencha en arrière et ouvrit difficilement le tiroir de la table de nuit. Elle en extirpa une feuille qu’elle déplia et déposa dans ses mains.

Sa bouche s’assécha lorsqu’il découvrit son propos[1].

Ne pas réagir

Je ne peux supporter le dégoût dans vos regards

Le ton du jugement dans vos paroles

De quoi m’accusez-vous ?

Je conçois, mes réactions peuvent être étranges

Peut-être vous déçois-je

Peut-être votre orgueil s’indigne-t-il

Quand il se trouve une chose que vous ne comprenez pas ?

Vous étalez votre savoir.

Vous soutenez que

Je devrais me sentir chanceuse

Je devrais arrêter d’afficher cette tête

« Tu ne gis pas à terre,

Le monde connaît des drames bien pires

Des choses qu’un esprit aussi jeune que le tien ignore,

Des choses qui ne t’atteignent pas. »

Ces mots sont tellement blessants.

Peut-être. Peut-être avez-vous raison.

Peut-être ne voyez-vous qu’Égoïsme.

Mais ce que je ressens est incontrôlable,

De même que ce qui est inhérent à mon âme.

Pourquoi êtes-vous fâchés contre moi ?

Pourquoi voulez-vous me pousser à bout à chaque fois ?

Car je ne souris pas ?

Excusez-moi de ne pas parler.

De ne pas mener de conversations croustillantes.

De ne pas être enthousiaste.

De ne pas être entourée par un groupe d’amis superficiels.

De ne participer à rien.

De ne pas fréquenter les mêmes endroits.

D’être solitaire.

Car je ne suis pas comme les autres étudiants ?

Car les objectifs devraient être simples

– étudier, trouver un travail et se stabiliser ?

Car je semble sortir de ce moule ?

Êtes-vous fâchés car je ne suis pas comme je devrais l’être

Et vous voulez que j’en prenne la responsabilité ?

Ne voyez-vous pas que les choses ne font qu’empirer ?

Ne voyez-vous pas qu’à défaut d’attirance et de reconnaissance

Cela n’apporte que solitude et rejet ?

Ne voyez-vous pas que tout le monde m’évite ?

Ne voyez-vous pas que je ne le choisis pas ?

Qui choisirait cela ?

Ne voyez-vous pas comme ça fait mal ?

Ne voyez-vous pas comme j’essaie de fuir

Minimiser les rencontres

Courir tant qu'il me l'est possible

Pour échapper à vos griffes ?

Comme je me tapis chaque fois que vous posez le regard sur moi

Ne voyez-vous pas la peur qui s’empare de mon corps

La souffrance qui me fait regretter

Que les coupures d’hier n’aient pas été plus profondes ?

Pourquoi ne pouvez-vous voir cela ?

Je ne suis pas violente.

Souvent, lorsque que fuir ne suffit pas,

Je voudrais vous dégager du passage

Pour ne plus jamais avoir à surprendre vos yeux accusateurs

Pour que cela s’arrête.

Vous êtes ce qui fait déborder le vase

Ce qui justifie tout ce que j’ai fait

Vous êtes la cause de mon enterrement.

Chaque jour. Un petit peu plus.

Vous êtes la souffrance supplémentaire dont je n’ai pas besoin

Qui rend le tout insupportable,

Qui m’enfonce un peu plus profondément à chaque fois.

Vous ne savez pas

Que vous êtes la cause d’un suicide.

Vous ne savez pas,

Votre orgueil vous aveugle.

Je ne suis pas violente.

Je pourrais. J’aurais des raisons de l’être.

Au lieu de quoi, je choisis d’endurer.

Chaque jour, un petit peu plus.

Au lieu de quoi, je suis faible.

Et choisis de cheminer sous vos regards

Sans réagir.

Gardant la tension en moi et la libérant la nuit,

Quand elle me déchire.

L’évacuer avec les larmes

Reprendre mon souffle

Récupérer et puiser des forces,

Juste assez pour un autre jour.

- // -

[1] Psyclon Nine – The Feeding

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