XXIII - 2

5 minutes de lecture

Elle épousseta pour la énième fois ses baskets, son nom n’avait toujours pas été prononcé. Les deux chefs d’équipe se tenaient au centre du gymnase, appelant leurs amis à tour de rôle. Ils avaient déjà chacun réuni une dizaine d’élèves autour d’eux, qui commençaient à enfiler les maillots colorés. Son pouls s’accélérait et pulsait désagréablement dans ses bras, mais elle gardait les yeux fixés sur le sol. Elle n’avait même pas sa montre pour vérifier combien de temps il restait. On l’appelait toujours en dernier, d’habitude. Cette fois-ci, ils n’avaient même pas fait l’effort.

Paniquée, elle jeta un regard à la ronde. Ils s’étaient tous levés et avaient rejoint leur équipe, elle était la seule à être restée assise en tailleur.

Impose-toi ou crève.

Mal à l’aise, elle se leva et se dirigea vers le groupe le plus proche. Elle ralentit en voyant leur professeur de sport s’adresser au chef d’équipe.

— Vous voulez bien prendre Cassandre avec vous ?

— Oh, pitié, Madame !

Non, ils avaient raison. C’était carrément la honte.

Lorsqu’elle plongea la main dans le bac, seuls restaient les dossards déchirés.

C’était la première fois qu’elle criait depuis qu’il était là. Elle sentit d’abord le violent choc dans son cœur puis eut un mouvement de panique en apercevant Jakab. Elle ne comprit pas lorsqu’elle vit ses doigts trembler ; ses yeux brûlaient et elle eut à peine conscience qu’on lui prenait les épaules. C’était comme si tout était silencieux et que son esprit hurlait.

Elle réussit enfin à distinguer Jakab à côté d’elle et sa vision redevint nette. Son front était plissé et pour la première fois, elle crut percevoir de la peur dans son regard. Puis les images s’estompèrent et elle se laissa retomber sur le dos, sa respiration se calmant quelque peu.

*

Cassandre était allongée et respirait paisiblement. Les racines de ses cheveux étaient trempées de sueur.

— Ce n’est pas normal de faire autant de cauchemars, dit doucement Jakab après un moment de silence.

Elle haussa les épaules.

— Je ne sais pas. C’est oublié.

Jakab ne la croyait pas. Il savait très bien qu’on ne pouvait oublier de telles visions.

— C’est récurrent, objecta-t-il.

— Je n’y peux rien, rétorqua-t-elle. Ça n’a pas vraiment d’importance.

Il la regarda se frotter les yeux d’une main. L’une de ses jambes, pliée, formait une bosse sous la couette.

— Mais ça me fait mal pour toi, confessa-t-il.

Elle le fixa d’un air désolé.

— Ne te fais aucun souci pour moi.

— Je sais que tu ne dors pas bien presque toutes les nuits, souligna Jakab.

— Pas toutes les nuits.

— Très souvent.

Elle ne répondit plus et se contenta de fermer les yeux en balançant doucement sa jambe. Jakab sortit du lit et récupéra ses vêtements posés sur la chaise avant de se diriger vers la salle de bains.

— Tu as faim ? demanda-t-il.

Il la vit secouer la tête sans rouvrir les yeux.

— Non, merci.

Jakab referma la porte derrière lui avec un goût amer dans la bouche.

Il se prépara un sandwich et s’assit sur le canapé en attendant Cassandre. Il prit son ordinateur et se décida à contrecœur à regarder les possibilités de retour en Hongrie avant la fin de l’année. Il jetait de temps en temps un coup d’œil par la porte entrebâillée. Il la vit s’asseoir sur le lit en sous-vêtements puis enfiler rapidement son pull ainsi qu’un pantalon à sangles qu’il ne lui avait jamais vu.

Elle le rejoignit enfin. Jakab n’eut pas la présence d’esprit de fermer son ordinateur et elle eut le temps de lire la page de comparateur de vols. Elle leva les yeux sur lui et finit par passer ses bras autour de son cou. Il sentit la pression de ses lèvres et lorsqu’elle recula un peu, son regard était empreint d’une tristesse qu’elle n’était manifestement pas parvenue à cacher. Il sentit sa gorge se nouer avant de la serrer plus fort contre lui.

— Tu sais que je ne pourrai pas rester pour Noël, murmura-t-il.

Elle passerait du temps avec sa famille et il ne voulait pas que la situation devînt encore plus compliquée qu’elle ne l’était déjà. Ils étaient déjà le 17 décembre. De plus, il pensait qu’il serait préférable de ne pas couper totalement les ponts avec ses propres parents. Histoire de rassurer tout le monde des deux côtés.

Puis il sortit la pierre de la poche de son pantalon et ouvrit la main.

— Et puis, j’ai ça, dit-il doucement.

Elle effleura la petite pierre du doigt et resta silencieuse.

Jakab Kátai acheta le billet de retour le lendemain. Le vol était fixé au 22 décembre, un peu moins d’une semaine plus tard. Cassandre revint vers lui avec les crêpes à la banane qu’ils venaient de préparer. Elle avait demandé à Jakab s’il était tenté par une séance de cuisine expérimentale et celui-ci avait accepté, heureux de passer un moment simple avec elle. Il pensait surtout que cela pouvait n’avoir qu’un effet apaisant et bénéfique.

Les crêpes étaient épaisses, fumantes et incrustées de petits morceaux de fruits. Ils avaient trouvé la recette sur internet et avaient eu envie d’une gâterie chaude qu’ils pourraient prendre tranquillement dans le canapé. Ils en avaient apporté quatre sur une assiette qu’ils avaient posée sur la table. Cassandre s’était fait un thé au caramel et Jakab avait quant à lui opté pour une gigantesque tasse de café. Elle vint se nicher contre lui, il reprit l’ordinateur sur ses genoux après avoir goûté une crêpe et orienta l’écran vers elle.

— J’ai pris mon billet pour jeudi prochain, expliqua-t-il en pointant le vol du doigt.

— D’accord.

Il était soulagé qu’elle acceptât sa décision.

— Ce n’est que dans quatre jours, dit-il.

Cassandre acquiesça et se pencha pour prendre sa deuxième crêpe de l’autre main. Il la regarda croquer et sourit.

— On ne s’est pas trop mal débrouillés, commenta-t-elle.

Jakab passa son bras par-dessus son épaule.

— Je trouve même qu’elles sont délicieuses, chuchota-t-il dans son oreille.

Elle laissa un instant reposer sa tête contre son épaule, Jakab regardant son pied battre sans qu’elle ne s’en rendît compte.

— Pourquoi ne viendrais-tu pas en Hongrie après la fin des festivités ? proposa-t-il.

Elle tourna la tête vers lui et il crut un instant surprendre un éclat d’espoir dans ses prunelles qui lui réchauffa le cœur.

— C’est vrai ?

Il hocha la tête.

— Tu verrais là où j’habite, dit-il pensivement. Il fera froid, à cette époque-là.

— J’aime le froid, souffla-t-elle.

Il plongea dans ses yeux et son air impassible recommença à l’envoûter. Bien sûr qu’il savait.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 8 versions.

Recommandations

Défi
Nicolas Raviere
Marathon Poétique 3/52


1 des 7 poèmes de la semaine vu qu'il est interdit d'en poster plusieurs. Les autres seront publiés ailleurs.
18
35
5
0
Défi
-mel-
Par un après-midi d'hiver, un tracteur passe sur l'étroite route crottée du village. Les toits des maisonnées fument et invitent à venir se réchauffer. À une fenêtre, une vieille dame secoue un tapis terni par les années. Juste à côté, se tient la maison des Luvillier. Une courette parsemée de plantes, un potager largement garni, une cuisine aux odeurs alléchantes. Et un salon...ouh là ! Un salon sans dessus-dessous !
0
0
0
5
Patrick Peronne


Dans une bibliothèque
un rat dévore des livres
1
0
0
0

Vous aimez lire Parallel ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0