XIV - 2

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Jakab se redressa et Cassandre lui rendit son sweat-shirt. L’appartement était glacial, et il se demanda si elle refusait délibérément de mettre en marche le chauffage.

— Vois-tu un inconvénient à ce que j’utilise deux verres ?

— Tu es chez toi, répondit-elle.

Jakab se leva et ne tarda pas à revenir de la cuisine avec une bouteille de pálinka à la main.

— Surprise, annonça-t-il.

Cassandre ne connaissait pas.

— C’est une eau-de-vie traditionnelle hongroise, très populaire et faite à partir de fruits. Ça te dit de goûter ?

— Ça me tenterait bien.

Il remplit jusqu’à la moitié le petit verre qu’il lui destinait et n’hésita pas quant à lui à faire monter le niveau de quelques millilitres. Il leva son verre et les laissa s’entrechoquer. Il la vit approcher le verre de son nez et attendit qu’elle goûtât. La façon dont elle fronça le nez après avoir pris une gorgée l’amusa. Il vida son verre cul sec et sentit jaillir en lui la chaleur instantanée mêlée à la saveur ténue de la prune. C’était son type de pálinka préféré. Il avait l’habitude d’en consommer et résistait plutôt bien. Cassandre finit son verre plus rapidement cette fois-ci. Il crut voir de petites larmes dans ses yeux et cela le fit rire.

Il lui prit la main et elle ne dit pas non lorsqu’il lui demanda s’il pouvait la resservir. Il aimait cette sensation grisante monter en lui, sans pour autant perdre la justesse de ses sens. La douceur de l’alcool rendait les angles de la pièce plus nets et les faisait se balancer agréablement lorsqu’il bougeait. Cassandre lui tenait toujours la main mais il sentait sa prise faiblir peu à peu. Elle se leva et voulut se remettre à ériger un château de cartes mais ses doigts tremblaient trop, et la construction s’écroula avant même qu’elle eût franchi l’étape du premier palier.

Elle réussit tout de même à pianoter quelques mots sur son ordinateur et un morceau de black métal qu’il ne connaissait pas emplit la pièce. Les lignes de guitare épousaient bien les légers mouvements des murs. Il perdit un peu le compte du nombre de verres qu’il lui avait servis mais suivait toujours le déroulement logique de la soirée. Cassandre prit sa main et la pression de ses doigts lui sembla encore plus désirable. Son regard était perdu dans les airs, contemplant sans doute des ondes insoupçonnées.

*

Les effets du philtre étaient les bienvenus. Non pas que ces sensations lui fussent étrangères, mais elle commençait tout particulièrement à apprécier le breuvage contenu dans la longue bouteille étroite qui se dressait sur la table devant eux. Les contours du salon oscillaient étrangement et le seul point précis dans son champ de perception était la main de Jakab dans la sienne, qui la retenait de tomber dans les noirs abysses qui se tenaient autour d’elle. Les sons bercèrent ses oreilles de façon envoûtante, elle ferma les yeux et se laissa aller sur l’outro spectaculaire. Sa dernière sensation précise fut les bras de Jakab la rattrapant doucement par la taille.

Cassandre se retrouva sur son lit, Jakab étendu à ses côtés. Sa tête tangua légèrement lorsqu’elle se leva et elle dut s’y reprendre à deux fois avant de se mettre debout. Elle ne se souvenait plus des dernières heures, mais se rappela vaguement que Jakab avait mentionné lui avoir envoyé un message. Elle ouvrit le tiroir où était rangé son ordinateur et lut le message en question. Il ne contenait qu’un lien vers une vidéo YouTube.

Elle s’installa à trois heures du matin sur le canapé du salon afin de ne pas perturber Jakab, enfila son casque et cliqua sur le lien « Behemoth – The Satanist – Official Video[1] ».

Se fondant parmi une atmosphère sombre et dérangeante, la combinaison de la voix et des accords perturbants était évocatrice.

Et la fin la stupéfia. Ce qu’elle venait d’entendre était magistral.

C’est en repassant le morceau une seconde fois qu’elle réagit à la puissance des notes qui commençaient progressivement à la hanter, et sentit une trance s’emparer d’elle. Quelque chose s’alluma, quelque chose qui n’avait plus rien à voir avec la pálinka à présent. Une inspiration frénétique en réponse à une intensité extrême. Elle ressentit le vif besoin d’écrire, de déverser et de graver des mots qui venaient d’eux-mêmes à son esprit. Elle revint dans sa chambre en trébuchant presque et sortit du tiroir le carnet doré, le carnet qu’elle comptait de plus précieux.

À certains moments de votre vie, certaines choses touchent le point le plus profond de votre âme. Et la percent. La transcendent. Et tout n’est que complétude. Une si totale complétude. L’espace d’un instant, la perfection est atteinte.

Cela n’a pas de prix.

*

Jakab était seul dans le lit lorsqu’il se réveilla. Il commença à paniquer étrangement, encore étourdi et loin des souvenirs de la veille, mais finit par distinguer une lueur chaude provenant du salon. Sa vue s’ajusta progressivement et il vit Cassandre recroquevillée sur le canapé, son épais sweat-shirt noir sur le dos, le casque sur la tête et le regard hypnotisé par ce qu’elle entendait. Ses mains agrippaient un carnet ainsi qu’un stylo, et elle ne sembla pas le voir approcher.

Elle sursauta lorsqu’elle se rendit compte de sa présence et il fut tellement dérouté par sa réaction brusque, elle si calme d’ordinaire, qu’il s’arrêta net. Elle parut comprendre ce qui se passait au bout d’un instant et finit par retirer son casque.

— Ça va ? s’enquit Jakab d’un ton mesuré.

Elle hocha la tête de façon imperceptible.

— Tu m’as fait peur, balbutia-t-elle.

Il reposa son regard sur ce qu’elle tenait dans les mains. La couverture dorée était impressionnante. On aurait dit un livre sacré.

— Que fais-tu ? demanda-t-il.

— J’écrivais.

Les mots avaient peine à faire leur chemin dans son cerveau. Il ne comprenait déjà pas quelle heure il était. Puis il avisa l’ordinateur posé sur le canapé à quelques centimètres d’elle. Il réalisa que c’était la première fois qu’il la voyait utiliser son PC depuis son arrivée. Quelque embrumé qu’il fût, son esprit enregistra qu’elle utilisait Linux.

— Ce que tu m’as envoyé…, murmura-t-elle. Merci, Jakab.

The Satanist ?

Elle hocha la tête.

— C’est saisissant.

— As-tu écouté d’autres morceaux de l’album ?

In the Absence ov Light[2].

La partie récitée en polonais au milieu du morceau était suave et spéciale, pour une fois encore dévoiler une outro incroyable.

— Ce groupe est plutôt mal considéré en Pologne. Nous nous sommes toujours sentis très proches des Polonais. C’est un lien historique et politique.

Son cerveau sembla alors se réactualiser.

— Tu devrais écouter O Father O Satan O Sun[3]. C’est la chanson qui m’a personnellement le plus touché.

— Pourrais-tu me dire de quelle façon ?

— Elle m’a montré mes imperfections, m’a poussé à les accepter, et m’a dit d’admirer.

La voir opiner faiblement lui indiqua qu’elle était fatiguée. Pour sa part, Jakab était encore engourdi. L’aube pointait à peine, de toute manière.

— Mais s’il te plaît, fais-moi une faveur, la supplia-t-il. Viens dormir.

Il tendit la main vers elle et attendit qu’elle éteignît l’ordinateur. Il la soutint en l’emmenant vers la chambre et ferma la porte derrière eux.

- // -


[1] Behemoth – The Satanist

[2] Behemoth – In the Absence ov Light

[3] Behemoth – O Father O Satan O Sun

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J’ai finalement abandonné l’idée de faire les réclamations. J’ai énormément de difficultés à faire des demandes sans culpabiliser et présenter mes excuses. Vous m’aviez dit un jour « Arrête de culpabiliser ! » Dans le brouillon de la lettre (je fais presque toujours des brouillons avant de vous écrire), je vous avais demandé pardon tellement de fois que vous en auriez eu assez. Du moins c’est ce que je pense.
Alors pour éviter de vous énerver, j’ai préféré laisser tomber. De toute façon, ma demande d’une reprise de l’échange épistolaire est inutile car en vous renvoyant une lettre, je recommence l’échange. Et le fait de recevoir une nouvelle lettre de ma part vous fera peut-être penser à poster votre réponse à la précédente, si vous en avez le temps.
Donc il ne restait plus que Zébra Alternative. Pour commencer, j’ai parlé du livre de Jeanne SIAUD-FACCHIN : Trop intelligent pour être heureux ? L’adulte surdoué. J’ai lu au total neuf livres sur le haut potentiel intellectuel, mais il est le seul dans lequel je me suis un peu plus retrouvée. Cela reste à relativiser car je n’arrive pas à me rendre compte de mon haut potentiel. De plus, ayant un profil hétérogène, je ne possède sûrement qu’une petite partie des caractéristiques fréquemment présentes chez les surdoués.
Pour en revenir à la lettre, j’y fais allusion à mes recherches. J’ai découvert que l’auteure, psychologue spécialisée dans le haut potentiel, avait fondé en 2011 ce centre d’accueil pour enfants et adolescents hauts potentiels. Il ne s’agit pas d’une école car certains jeunes vont dans un établissement partenaire pour assister aux cours.
Ils ne viennent à Zébra qu’un jour dans la semaine et peuvent y acquérir des méthodes ou être aidés pour leurs devoirs (en plus des autres activités). D’autres sont scolarisés en partie ou sont totalement déscolarisés. L’accueil est à la carte, en fonction des préférences et des possibilités. On peut y aller un ou plusieurs jour(s) par semaine, une ou plusieurs semaine(s) par mois, etc. Les activités proposées sont diversifiées, on s’inscrit le matin dans celles où on veut aller. L’équipe qui s’occupe de nous est formée par rapport au haut potentiel.
Au moment-là, j’avais parlé de Zébra avec beaucoup d’enthousiasme à ma maman. Mais lorsque j’ai vu où cela se situait et combien cela coûtait (à Marseille, et relativement cher), mon empressement est retombé. Nous n’en avions pas plus discuté jusqu’au jour où il a fallu réfléchir à l’année suivante.
Maman était allée sur le site Internet et avait trouvé des coordonnées. Elle m’avait proposé de téléphoner pour savoir s’il était possible d’aller là-bas. Je m’étais dit que ça pouvait être une bonne idée et maman a appelé. La directrice lui a expliqué comment cela se passait et a accepté que je vienne. Elle a ajouté que comme je venais de loin, je pouvais passer une journée et revenir le lendemain si cela m’avait plu. Ce sera jeudi et vendredi de la semaine prochaine.
J’ai très peur de ne pas me sentir à ma place, de ne pas être à l’aise. Je crains que ça ne me convienne pas, que je ne m’y retrouve pas. J’ai peur que ça ne me permette pas de me réparer, que ça soit encore une déception. J’ai peur d’avoir mis trop d’espoir dedans et que ça ne m’aide pas. J’ai peur de ne pas réussir à guérir de mes blessures. J’ai peur de m’être trompée, de réaliser que ce n’est pas fait pour moi. J’ai tellement d’angoisses…
Je m’inquiète pour vous. J’ai tellement peur qu’il vous arrive quelque chose. J’ai tellement peur que vous ayez un accident et que vous mouriez. Je sais que vous ne prenez pas assez soin de vous, que vous ignorez délibérément les signaux d’alerte de votre corps. Vous ne voulez jamais rater une seule heure de cours mais votre inconscience vous mène à l’hôpital, et au final vous ratez des journées de cours. Je voudrais que vous fassiez attention à vous, que vous écoutiez votre corps, que vous le respectiez. Je voudrais que vous sachiez où sont vos limites et que vous ne les dépassiez pas.
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Mijak
Texte pour le Club (05/11/2018), thème : "thème sérieux".
Oui on a voulu voter pour un thème sérieux, cette fois.
Souvent, on a cette frustration quand on écrit quelque chose de bien, de nouveau, en une demi-heure ; on aimerait continuer, reprendre, en faire quelque chose. Mais il y a déjà tant de projets en cours d'écriture...
Alors tant pis. Ça reste une idée.
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