XIII - 3

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En se réveillant le lendemain matin, Jakab réalisa qu’il était à Paris depuis trois jours. Les rayons ténus du soleil filtraient derrière les rideaux. Son téléphone indiquait onze heures. Il se maudit d’avoir roupillé aussi longtemps.

Il nota ensuite que Cassandre n’était pas venue, comme elle l’avait fait les jours précédents. L’appartement était plongé dans le calme et aucun son ne témoignait d’une présence humaine. Jakab enfila son sweat-shirt par souci de pudeur et se rendit à la cuisine. Au centre de la table trônaient deux tranches de pain dans une assiette rouge, ainsi qu’une boîte de café. Pour le reste, la pièce était intacte.

En revenant dans le salon, Jakab vit que la porte de la chambre était fermée et se dit qu’elle s’était peut-être rendormie. Il patienta un quart d’heure et finit par toquer doucement à la porte. N’obtenant pas de réponse, il se risqua à tourner la poignée. Le lit était vide et défait. Il sentit une pointe d’inquiétude monter en lui lorsqu’il réalisa que Cassandre n’était pas dans l’appartement. Et il avait dormi trop profondément pour remarquer quoi que ce fût.

Jakab sortit son téléphone et composa le numéro qu’elle avait fini par lui donner quelques jours avant son arrivée. Personne ne répondit. Il réessaya à deux reprises, puis se força à manger les tartines qu’elle avait préparées pour lui, même si l’incertitude lui avait coupé l’appétit. Il se demanda où elle était et pourquoi elle ne lui avait rien dit. Le fait qu’elle n’ait même pas laissé de note le mettait mal à l’aise. Il espérait qu’il ne lui était rien arrivé et se rendit compte qu’une peur indicible lui tordait le ventre.

La porte s’ouvrit enfin une heure plus tard et Jakab éprouva un vif soulagement en la voyant.

— Bonjour, Cassandre, dit Jakab après avoir décidé ne pas lui faire part de ses doutes pour l’instant.

Elle le salua tout en enlevant son manteau. Son bonnet avait ébouriffé ses cheveux.

— Ça va ? s’enquit-il alors qu’elle s’asseyait avec un verre d’eau.

Elle hocha la tête.

— Où étais-tu ?

Le silence accueillit sa réponse et dura si longtemps qu’il crut d’abord qu’elle n’avait pas entendu sa question.

— Chez ma psychologue.

Jakab posa ses yeux sur elle.

— Tu y vas souvent ?

— Trois fois par semaine.

Il hésitait sur la conduite à prendre. Il lui était reconnaissant de lui avoir répondu mais ne souhaitait pas aller trop loin, se doutant que le sujet était sensible.

— Que t’a-t-elle dit ? se risqua-t-il cependant à demander.

Elle ramena ses genoux contre elle.

— De faire des choses qui sont bonnes pour moi.

Jakab fixa le sol.

Ce qui était bon pour eux n’était pas bon pour les autres. Là gisait tout le paradoxe.

— Aimes-tu les cartes ? lança-t-elle soudain.

Jakab la considéra brièvement, surpris.

— Oui, pourquoi pas ? hasarda-t-il.

Elle traversa la pièce, sortit un beau paquet de cartes au dos rouge foncé du tiroir de la commode et tira les rideaux. Il la regarda s’asseoir en tailleur par terre d’un côté de la table basse, posant le paquet en un tas impeccable sur la surface plane. Jakab finit par s’installer en face d’elle, étonné.

— Tu connais des jeux ? demanda-t-il.

Nocturnal ne répondit pas. Il la vit prendre deux cartes qu’elle plaça à la verticale sur la table, puis les rapprocha progressivement jusqu’à former un triangle. Elle retira doucement ses doigts ; les cartes étaient en parfait équilibre.

Elle réitéra son geste en silence jusqu’à avoir huit triangles alignés devant elle. Comme elle l’invitait du regard à continuer, Jakab posa avec précaution une carte entre chaque sommet. Elle reprit les cartes et commença à bâtir le deuxième étage du château. Ses mains ne tremblaient pas et la concentration se lisait sur son visage. Jakab refusa son invitation à poser le pallier suivant. Elle semblait plus expérimentée, aussi la laissa-t-il continuer son impressionnant travail. Il la regarda poser les deux dernières cartes. La construction prodigieuse ne vacillait pas. Il était sur le point de la féliciter lorsqu’elle donna soudain une infime pichenette sur le sommet. Le château de cartes s’effondra.

Cassandre releva les yeux sur lui, empreints d’une expression noire qu’il ne lui connaissait pas.

— Nos châteaux ne tiennent jamais, assena-t-elle. Tout finit par s’écrouler.

Jakab la dévisagea. Ses mots incarnaient le pessimisme.

*

Cassandre était partie faire réchauffer des pizzas. Elle sortit des bières du frigo et revint quelques minutes plus tard dans le salon après avoir arrosé le petit ficus qui reposait sur la commode de la chambre. Jakab avait les yeux tournés vers l’écran de son ordinateur, le casque sur la tête. Il la remercia chaleureusement.

— Que regardes-tu ? s’enquit Cassandre.

— Les informations.

— Tu peux débrancher le casque, tu sais. Je serais curieuse d’entendre ça.

Il l’avertit qu’il s’agissait des actualités hongroises mais s’exécuta tout de même et ils passèrent un moment devant l’écran.

— Que disent-il ? voulut savoir Cassandre.

— Ils sont préoccupés par l’état actuel de l’Europe. La vague de migrants est un souci majeur. Nous avons réagi en nous protégeant, mais tout le monde cherche à nous faire passer pour des fascistes.

Il éteignit l’appareil.

— Toute notre histoire n’a été que défaites et invasions successives, poursuivit-il. Que ce soit les Turcs, les Autrichiens, les Russes... Sous l’indifférence la plus totale de l’Europe de l’Ouest. On garde ça dans notre mémoire collective, cela refait toujours surface. Nous ne voulons simplement pas que ça recommence. Maintenant, n’avons-nous pas le droit d’aspirer à un peu de tranquillité ?

Ses propos étaient radicaux. Mais Cassandre admirait la détermination avec laquelle il souhaitait défendre son pays. C’était fort.

Aucun son ne venait troubler la sérénité de la pièce. Ils pouvaient se croire seuls, en sécurité. Cassandre était bien au chaud sous la couverture et sentit tout d’un coup son bras trembler légèrement. Elle ferma les yeux et chercha à tâtons la main de Jakab. Elle sentit la pression chaude de sa main sur la sienne et même si elle ne savait pas tellement ce qu’elle faisait, elle fit courir son pouce dans le creux de sa paume. C’était apaisant. Leurs mains reposaient calmement sur le pantalon de Jakab et elle posa sa tête sur son épaule. Elle sentait la douce matière du sweat-shirt contre sa joue. Elle sentait son cœur battre, ses manches longues lui tenaient chaud. Mais elle se sentait bien. Mieux qu’elle ne s’était jamais sentie.

*

Jakab Kátai aurait voulu rester toute la nuit ainsi. L’avoir près de lui était agréable. Il aimait ça. Il ne sut au bout de combien de temps Cassandre décida de se lever et de regagner sa chambre. Il repoussa la couverture et vit qu’elle avait laissé les cartes sur le coin de la table. Il décida donc de tenter sa chance, s’assit par terre, seul, et commença lentement à construire son château. Il était loin d’avoir sa maîtrise.

Jakab vit soudain la porte s’entrouvrir. Et dans le rayon de lumière, il eut le temps d’apercevoir Nocturnal esquisser un sourire.

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