XIII - 2

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Jakab posa les yeux sur elle et parut réfléchir.

— J’habite à Répáshuta, un petit village perdu dans la forêt, commença-t-il.

Bien qu’elle eût déjà écrit le nom de la bourgade, la façon dont il le prononça sonna étrangement aux oreilles de Cassand. C’était une intonation particulière, descendante, calme.

Elle acquiesça, se souvenant d’un message dans lequel il le lui avait expliqué.

— J'adore le silence de cet endroit. J’y suis libre. Libre d’agir à ma guise, de rester dans l’Ombre et de ne voir personne.

D’après ses yeux, Cassandre pouvait voir à quel point cette liberté lui était chère. Elle essaya d’imaginer le lieu, se demanda à quoi il pouvait ressembler. Si elle pourrait le voir un jour, voir un jour comment il se comportait là-bas. Chez lui.

— Je ne suis jamais allée en Hongrie, confessa-t-elle. À vrai dire, dans aucun pays de l’Est.

— Certaines personnes disent que c’est un pays triste. Les gens n’y sont pas aussi exubérants que les occidentaux, et ça me convient. J’aime mon pays. Notre histoire est une tragédie, nous avons toujours perdu, dans tout, sans compter que nous sommes toujours très marqués par le communisme. Ça se voit, je pense que tu le remarquerais. D’un côté, je me dis que c’est une chance. Nous sommes pauvres, certes, peut-être mal considérés, mais au moins, nous n’avons pas encore été contaminés par toute cette folie occidentale.

Il rencontra son regard.

— Mes propos peuvent paraître un peu forts, dit-il.

Mais rien dans ses yeux n’indiquait une quelconque gêne ou excuse. Elle ne doutait pas une seule seconde qu’il pensait vraiment ses mots.

— Non. Ils sont parfaits.

Son regard se posa sur ses courts cheveux noirs, mais le vibreur de son téléphone l’arracha à sa contemplation. Elle y jeta un œil et se tourna vers Jakab.

— Mes parents m’invitent à déjeuner, expliqua-t-elle. Je vais devoir y aller cette fois, vu que j’ai déjà dit non hier. Je suis désolée, vraiment.

— Je comprends, ne t’en fais pas. Je vais me débrouiller.

*

Jakab se posta à la fenêtre et l’observa partir sur le trottoir, son bonnet un brin de travers, et pria qu’il ne lui arrivât rien. Puis il sortit l’ordinateur de son sac et s’installa à son aise. Il ne tira pas les rideaux, espérant simplement que la nuit tomberait vite.

Il perçut le bruit de la porte en milieu d’après-midi.

— Jó napot, entendit-il.

Cette voix mal assurée le fit sourire. Elle devait avoir appris quelques petits mots basiques avant qu’il n’arrivât, une initiative qui le réjouit.

— Szia ! lança-t-il lorsqu’elle apparut.

Cassandre resta près de l’entrée du salon, dans ses grosses bottes. Elle soufflait sur ses mains.

— Tu as l’air d’avoir froid, remarqua-t-il.

Elle ne dit pas non.

— Je vais faire du thé, répondit-elle simplement en se dirigeant vers la cuisine. Tu en veux ?

— Merci, j’ai déjà eu mon compte.

Elle se posta timidement à l’entrée du salon après avoir fait bouillir de l’eau.

— Comment c’était ? demanda-t-il.

— Ça été.

— Tu étais chez eux ?

— Non. Nous sommes allés déjeuner près de l’église de la Madeleine.

Cassandre repartit dans la cuisine et Jakab enleva l’ordinateur du canapé pour lui faire une place. Elle réapparut quelques minutes plus tard avec une tasse fumante qu’elle posa précautionneusement sur la table basse avant de s’asseoir à côté de lui. Elle enleva les boucles de ses hautes bottes légèrement délacées puis replia ses jambes sous elle, dans ce qui semblait être sa position préférée. Elle avisa alors le casque de Jakab, posé sur l’ordinateur.

— Qu’écoutais-tu ?

— Un groupe polonais aux origines obscures.

Cassandre leva sur lui des yeux intéressés. Jakab hésita un instant avant de placer l’ordinateur sur ses genoux. Il se pencha vers elle et lui mit doucement le casque sur la tête. Il la regarda, son visage restait impassible.

— C’est bon, ça, murmura-t-elle.

Il comprit alors la sensibilité déconcertante qui l’habitait. Il perdit son regard sur les trous entre les mailles de son pull bicolore, puis revint à ses yeux. Fixes, d’une belle inexpressivité.

Elle se rapprocha jusqu’à venir jusqu’à lui et il ne savait pas si elle s’en était aperçue. Elle paraissait si loin. Il ferma les yeux et se concentra sur la sensation de Nocturnal blottie contre lui, imaginant les tableaux qu’amenaient les morceaux défilant dans sa tête.

— Tu veux la couverture ? demanda-t-elle soudain.

Jakab fut étonné de cette proposition, mais il accepta volontiers, bien que son sweat-shirt lui tînt assez chaud comme cela. Elle déplia la couverture dans laquelle elle s’était enroulée et Jakab la mit en place sur ses genoux.

— Köszönöm, dit-il calmement.

L’air perplexe de Cassandre l’amusa.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Merci.

Après quelques secondes, Cassandre essaya de répéter le mot et Jakab laissa échapper un rire.

— Pas tout à fait.

Il prit un bloc-notes sur la table basse et écrivit le mot de son écriture illisible. Il observa Cassandre tenter de déchiffrer le mot.

— Le « sz » se prononce comme un « s » en français, indiqua-t-il pour l’aider. Et le « ö », comme la lettre « e ».

La seconde tentative fut plus concluante. Il écrivit ensuite « szeretem az éjszakát ».

— J’aime la nuit, traduisit-il.

— Tu as bien raison, acquiesça-t-elle.

Puis elle reporta son regard sur la feuille et les sons qui sortirent de sa bouche ressemblèrent à de la bouillie. Jakab la regarda et pour la première fois, il vit un sourire naître sur son visage, et il l’entendit rire. D’un rire sincère et pur. Jakab sentit son cœur tressaillir. Il était tellement heureux de la voir ainsi.

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Eladio Escart se faufilait entre deux parois effondrées d’un ancien temple, le visage tordu par des grimaces de souffrance. Ses informations étaient tellement approximatives, qu’il avait mis deux heures avant de trouver l’accès. Située en plein milieu de l’altiplano, la « quebrada » de Liountascar demeurait un véritable secret que seules quelques Machis transmettaient parfois à un descendant. La quebrada se trouvait dans un endroit hostile et aride. Elle abritait une vallée verdoyante avec en son centre un magnifique lac translucide alimenté par de nombreuses sources d’eaux chaudes.
Eladio avait été recruté à Santiago, le mois précédent, afin de venir en aide à une population de Mapuches, gardiens du temple ancestral, réduit à l’état de ruines depuis des millénaires par un « terremoto » particulièrement violent. Des européens avaient arraché la jeune Machi à son hameau pour lui extorquer l’emplacement exact de la quebrada. Comment avaient-ils appris l’existence d’un temple en cet endroit reculé et ignoré du commun des mortels ? Nul ne le savait. Malgré le respect et l’amour qu’ils portaient à leur Machi, les membres de sa communauté n’osaient pas s’aventurer dans ce lieu tabou. On leur avait conseillé de prendre contact avec un jeune métis, moitié mapuche et moitié beaucoup d’autres d’origines, qui revenait d’un stage de formation aux Etats-Unis dans le cadre de son métier : enquêteur dans la police. Il avait déjà aidé les Mapuches lors d’un évènement survenu durant son adolescence. Il avait pris deux semaines de vacances pour retrouver cette jeune femme dont le portrait laissait présager une charmante et accorte personne. Eladio ne brillait pas pour son féminisme, étant assez connu, au contraire, pour un machisme latent qui lui avait valu quelques déconvenues chez l’oncle Sam.
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-Cela ne sert à rien Will, elle restera muette. Bien content qu’on ait pu arriver jusqu’ici.
-C’est un piège, oui ! Elle nous a menés ici juste pour qu’on s’y crève à chercher en vain…
Eladio risqua un œil entre deux anfractuosités : trois hommes européens se tenaient de part et d’autre d’une très belle jeune femme à la longue et lourde chevelure noire. Il pouvait très bien voir son visage face à lui : elle n’avait pas le moins du monde l’air inquiet. Le déclic caractéristique d’un revolver que l’on arme alerta Eladio, trop tard. Il sentit le métal froid d’un canon se poser contre sa tempe.
-On a de la visite les gars… Il est armé le chilien… fit l’homme d’un certain âge qui le poussa vers le centre où il tomba à genoux à côté de la jeune femme.
-Alors, tu es qui toi ? demanda celui qui l’avait désarmé et qui le menaçait avec un revolver anglais de la seconde guerre mondiale.
-Eladio Escart, inspecteur de police. J’enquête sur la disparition de la Señorita Rosario. Mes hommes attendent à l’extérieur. Vous n’avez que dix minutes pour nous laisser partir.
-Tu bluffes face plate.
-Hey ! Les gars ! Venez voir ! J’ai trouvé quelque chose !
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-On l’a ! Il y en a d’autres ! J’en compte au moins cinq ! Il faut descendre. Toi, le flic, tu vas y aller en premier et nous rapporter un collier.
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-Mike, tu restes pour les surveiller… Les gars, on va récupérer les autres.
Alors que les hommes descendaient, Mike hésitait entre les observer et surveiller les otages. Des jurons parvenaient du trou, ponctuant la descente. Mike, le pectoral dans une main, un luger dans l’autre, se rapprochait du bord, curieux, s’éloignant d’Eladio et de Rosario.
-Les épines sont empoisonnées, dit-elle en espagnol, dans un souffle.
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Eladio, silencieux, bondit vers Mike et le projeta d’un violent coup d’épaule dans le rosier. Le policier s’effondra au sol, le souffle court, les dents serrées, sa peau le brûlait sur toute sa surface et la douleur le dévorait alors que le poison envahissait son sang. Il percevait à peine les râles d’agonie des pillards. Rosario retourna Eladio sur le dos, posant une main rassurante sur la joue de son sauveur.
-Tu as enfreint les règles en venant ici… Mais tu as le courage des mapuches. En toi coule le sang d’un grand Cacique, je peux le sentir, à travers les âges.
Elle mâcha les pétales de rose qu’elle avait arraché quelques secondes avant de lui venir en aide. Rosario posa ses lèvres sur celle d’Eladio et l’embrassa lentement, les yeux fermés. Le policier sentit un liquide acidulé s’écouler dans sa bouche. Rosario releva la tête, les lèvres rouge sang, lui fermant la mâchoire pour le forcer à avaler.
-L’antidote est dans la fleur mais il ne peut être activé que par la salive d’une machi. C’est un peu dégoûtant non ? Il y a deux conséquences. La première, sera plutôt agréable pour toi, et pour moi. Je vais devoir t’embrasser encore quelques temps pour que tu guérisses complétement. La deuxième… tu vas dorénavant voir des choses que le commun des mortels ne peut pas voir, ne doit pas voir. J’espère que tu feras un bon usage de cette malédiction.
Rosario se mit d’autres pétales dans la bouche et se pencha pour l’embrasser, l’empêchant de répondre.
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