VII - 2

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Lorsque Cassandre se réveilla, il faisait déjà jour. Du bruit lui parvenait de l’étage inférieur, elle se souvint qu’on était samedi et que ses parents ne travaillaient pas. Elle se leva et s’assit sur la chaise face au bureau gris, puis contempla le petit carré jaune. Sa mère y avait noté de son écriture ronde le nom et l’adresse de Laurine. Cassandre décolla le papier, le plia soigneusement et le glissa dans l’intégrale des œuvres de Lovecraft qui se trouvait à portée de main. Elle ne l’oublierait pas.

Après un moment de réflexion, elle composa un SMS à l’intention d’Audrey, une amie d’enfance. Elle enfila des bottes, un pantalon et une chemise noirs en attendant l’éventuelle réponse, et se força à descendre prendre un petit-déjeuner dans la cuisine. Elle y trouva sa mère en train de vider le lave-vaisselle.

— Comment vas-tu ? s’enquit-elle.

— Je vais bien.

Cassandre coupa une pomme en quartiers et s’assit sur la banquette. Le son qu’émit son portable la fit sursauter. Elle ne s’était pas attendue à une réponse aussi rapide. Ou même à une réponse tout court. Sa mère lui jeta un coup d’œil intéressé.

— Je vais aller prendre un café avec Audrey, cet après-midi.

Le visage de sa mère s’éclaira subitement.

— C’est une bonne idée, s’exclama-t-elle. Où comptez-vous aller ?

— Sans doute dans le quartier latin, près de chez elle.

Sa mère hocha la tête.

— C’est une bonne idée de vous revoir, répéta-t-elle. Tu lui diras bonjour de ma part.

— D’accord.

La nuit n’allait pas tarder à tomber lorsque Cassandre sortit de la station de RER. Aucun visage familier n’était en vue, aussi décida-t-elle de longer le jardin du Luxembourg. Audrey venait de la rue d’Assas, d’après ce qu’elle avait compris. Elles se croiseraient sûrement à mi-chemin.

Cassandre appréhendait quelque peu. Cela faisait plus de deux ans qu’elles ne s’étaient pas recontactées. Audrey était une vieille amie avec qui elle avait partagé des moments très forts pendant sa jeunesse. Comme tous les enfants candides en partagent. Puis leurs chemins s’étaient séparés, sans raison apparente, et elles ne s’étaient plus reparlé depuis le début de l’université. Cassandre ne savait pas pourquoi elle avait voulu renouer si longtemps après. Elle en avait simplement soudain eu envie.

Elle frémit lorsqu’elle crut apercevoir les cheveux châtains d’Audrey parmi les passants en sens inverse. Quand son visage se précisa, elle lui fit un signe de la main. Audrey haussa les sourcils en lui répondant.

— Salut Cassandre ! s’écria-t-elle en lui faisant la bise.

— Hello.

— Comment ça va, depuis le temps ? lança Audrey.

— Ça va, et toi ?

— Moi aussi, écoute. Il faut qu’on se raconte plein de choses !

Cassandre sourit.

— Quel est le plan ? questionna-t-elle.

— On peut aller prendre un café vers Montparnasse, si ça te dit ?

Elle acquiesça et lui emboîta le pas. Audrey tourna la tête et la dévisagea brièvement.

— Dis donc, tu as changé ! commenta son amie, trop enthousiaste. Tes cheveux sont originaux.

Difficile de considérer cela comme un compliment.

— Peut-être, concéda-t-elle. En tout cas je t’ai parfaitement reconnue.

Elles arrivèrent au niveau d’un café trop bondé pour Cassandre, mais elle suivit son amie déjà à l’intérieur. Elles commandèrent deux expressos et Audrey insista pour l’inviter.

— Je ne vais pas pouvoir rester trop longtemps, dit-elle. Je dois préparer des affaires pour rentrer chez mes parents demain.

Cassandre fut un brin décontenancée par ses propos, ayant imaginé qu’elles auraient peut-être passé la soirée ensemble.

— Bien sûr, aucun souci.

Les deux cafés arrivèrent.

— Alors raconte-moi un peu, commença Audrey. Tu voulais me parler, c’est ça ?

L’endroit était trop bruyant pour que Cassandre se sentît à l’aise, car cela la forçait à élever la voix de façon inconfortable.

— Je voulais juste savoir comment tu allais, corrigea-t-elle.

— Bah écoute ça va, je suis en dernière année de master d’histoire de l’art. Le boulot me tombe dessus, mais c’est passionnant. Quoi d’autre… j’ai aussi failli me fiancer cet été.

Cassandre haussa un sourcil en ne sachant pas trop quelle réaction adopter.

— C’est vrai ?

— Oui, mais tout compte fait, je pense qu’on va attendre.

Audrey n’était pas du même style et n’avait pas vraiment la même conception des choses. Elle avait tout d’une vraie Parisienne, son sac et son manteau très chic en témoignaient.

— Tant mieux si tout se passe bien, répondit Cassandre en lui souriant.

— Et toi ? Tu ne m’as encore rien dit, objecta Audrey. Tu fais toujours des études d’informatique ?

Cassandre prit quelques gorgées de café pour gagner du temps.

— Oui.

Ce n’était pas vrai. Avec de la chance, son amie n’exigerait pas de détails. Elle ne le fit pas.

— Si ça te plaît, c’est le principal. Mais tu voulais me parler de quelque chose en particulier ? J’ai cru comprendre sur ton message que tu avais besoin de me voir.

La tasse serait bientôt vide.

— C’est un peu compliqué à expliquer, s’embrouilla-t-elle.

— Vas-y, t’en fais pas, l’encouragea Audrey en finissant son café.

Cassandre choisit ses mots avec précaution.

— J’ai l’impression que tout est étrange, commença-t-elle. C’est difficile à exprimer. J’écris beaucoup, j’ai… J’ai le sentiment d’avoir complètement changé mon rapport à la vie, ces dernières années.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je dis absolument n’importe quoi, désolée…

— Eh, te suicide pas quand même, hein ! lança Audrey en riant.

Cassandre raffermit ses doigts autour de la tasse de café et sa bouche devint subitement trop sèche pour pouvoir émettre un son. Elle sourit et but la dernière gorgée.

— Non, ne t’en fais pas pour ça.

Elle reposa sa tasse et toussota.

— Sinon, l’ambiance est sympa dans le quartier ?

Elle ne savait pas pourquoi elle avait changé de sujet.

— C’est absolument génial, acquiesça Audrey, semblant ravie de s’éloigner des thèmes épineux. Je suis dans une super bonne promo, on fait des tas de sorties. C’est vraiment motivant de faire partie d’un groupe !

À qui le disait-elle.

Audrey regarda soudain sa montre et plissa le front.

— Mince, le temps passe vite. Je suis vraiment désolée, je ne vais pas trop tarder…

Cassandre lui assura qu’il n’y avait pas de problème. Elles se levèrent donc et repartirent en sens inverse. Cassandre raccompagna Audrey jusqu’à sa rue et la remercia pour le café.

— C’était sympa de te revoir, s’exclama Audrey. Encore désolée, on n’a pas eu beaucoup de temps, on essayera de faire mieux la prochaine fois ! Et n’hésite pas à me recontacter.

— J’espère aussi, approuva Cassandre. Merci en tout cas.

Audrey s’éloigna après lui avoir souhaité une bonne soirée. Cassandre la suivit un instant du regard, ayant même du mal à croire qu’elle lui avait parlé. Puis elle tourna les talons pour revenir au RER. En consultant son téléphone, elle constata que leur entrevue n’avait même pas duré une demi-heure.

Le retour à la maison fut comme voguer à travers une nuée d’éther. Cassandre avait l’impression de flotter dans le train bondé et que rien n’était réel. Profondément déçue, elle ressentait comme un choc. Elle avait éprouvé un fort besoin de renouer, de chercher un appui ou de revenir à une enfance insouciante et heureuse. La façon dont leurs retrouvailles s’étaient déroulées l’avait déstabilisée et elle n’avait en fin de compte rien pu avouer. Et puis elle aurait préféré parler dans un endroit plus confidentiel. Elle aurait espéré qu’Audrey comprendrait. Que quelqu’un comprendrait. Cassandre lui avait envoyé un SMS quelques minutes après pour la remercier, auquel son amie avait répondu de la même façon brève.

Elle dut s’aplatir contre le dossier du strapontin pour laisser une place à une femme qui se tassa contre elle. Son T-shirt arborait fièrement There is always a reason to smile. Find it. Pourquoi les gens ressentaient-ils le besoin d’afficher de tels messages, d’exhiber leur positivisme ? Pour se persuader qu’ils y croyaient ?

Une fois de retour à la maison, Cassandre avait décidé de partager avec Audrey un de ses écrits par mail, un des plus neutres et des moins sensibles.

Elle ne reçut jamais de réponse.

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Eladio Escart se faufilait entre deux parois effondrées d’un ancien temple, le visage tordu par des grimaces de souffrance. Ses informations étaient tellement approximatives, qu’il avait mis deux heures avant de trouver l’accès. Située en plein milieu de l’altiplano, la « quebrada » de Liountascar demeurait un véritable secret que seules quelques Machis transmettaient parfois à un descendant. La quebrada se trouvait dans un endroit hostile et aride. Elle abritait une vallée verdoyante avec en son centre un magnifique lac translucide alimenté par de nombreuses sources d’eaux chaudes.
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-Où est le pectoral ? Tu vas répondre la sauvage ? Où est-il ? éclata une voix d’homme dans un espagnol approximatif.
-Cela ne sert à rien Will, elle restera muette. Bien content qu’on ait pu arriver jusqu’ici.
-C’est un piège, oui ! Elle nous a menés ici juste pour qu’on s’y crève à chercher en vain…
Eladio risqua un œil entre deux anfractuosités : trois hommes européens se tenaient de part et d’autre d’une très belle jeune femme à la longue et lourde chevelure noire. Il pouvait très bien voir son visage face à lui : elle n’avait pas le moins du monde l’air inquiet. Le déclic caractéristique d’un revolver que l’on arme alerta Eladio, trop tard. Il sentit le métal froid d’un canon se poser contre sa tempe.
-On a de la visite les gars… Il est armé le chilien… fit l’homme d’un certain âge qui le poussa vers le centre où il tomba à genoux à côté de la jeune femme.
-Alors, tu es qui toi ? demanda celui qui l’avait désarmé et qui le menaçait avec un revolver anglais de la seconde guerre mondiale.
-Eladio Escart, inspecteur de police. J’enquête sur la disparition de la Señorita Rosario. Mes hommes attendent à l’extérieur. Vous n’avez que dix minutes pour nous laisser partir.
-Tu bluffes face plate.
-Hey ! Les gars ! Venez voir ! J’ai trouvé quelque chose !
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-Les épines sont empoisonnées, dit-elle en espagnol, dans un souffle.
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Eladio, silencieux, bondit vers Mike et le projeta d’un violent coup d’épaule dans le rosier. Le policier s’effondra au sol, le souffle court, les dents serrées, sa peau le brûlait sur toute sa surface et la douleur le dévorait alors que le poison envahissait son sang. Il percevait à peine les râles d’agonie des pillards. Rosario retourna Eladio sur le dos, posant une main rassurante sur la joue de son sauveur.
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Elle mâcha les pétales de rose qu’elle avait arraché quelques secondes avant de lui venir en aide. Rosario posa ses lèvres sur celle d’Eladio et l’embrassa lentement, les yeux fermés. Le policier sentit un liquide acidulé s’écouler dans sa bouche. Rosario releva la tête, les lèvres rouge sang, lui fermant la mâchoire pour le forcer à avaler.
-L’antidote est dans la fleur mais il ne peut être activé que par la salive d’une machi. C’est un peu dégoûtant non ? Il y a deux conséquences. La première, sera plutôt agréable pour toi, et pour moi. Je vais devoir t’embrasser encore quelques temps pour que tu guérisses complétement. La deuxième… tu vas dorénavant voir des choses que le commun des mortels ne peut pas voir, ne doit pas voir. J’espère que tu feras un bon usage de cette malédiction.
Rosario se mit d’autres pétales dans la bouche et se pencha pour l’embrasser, l’empêchant de répondre.
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