III - 2

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Jakab,

Si tu lis ces mots, cela signifie que ma lettre est arrivée sans encombre dans tes mains.

J’aimerais dire beaucoup de choses.

Je me raccroche à ta réalité, qui est devenue ma seule réalité.

J’aimerais te voir en train de lire ces lignes, tenir le papier que j’ai tenu dans mes mains. Il a fini par t’atteindre.

Si seulement il y avait un moyen de leur échapper. Nous ne sommes pas à notre place, ici. Chaque jour, être scruté, souhaiter disparaître et les oublier. Tu sais comme la Haine vient et nous brise. Nous serrons les dents et poursuivons notre route, mais combien de temps le supporterons-nous ?

Je me souviens de ce que tu m’as dit. Ils nous mènent à un niveau d’extrémisme qu’ils n’imaginent même pas.

Un jour, cela pourrait exploser.

Et je te soutiendrai.

Paris rime avec bruit. Je ne sais pas si tu aimerais. Au moins, l’anonymat est garanti.

Je voudrais aussi te remercier de m’avoir fait découvrir Psyclon Nine. Ce fut la révélation des ombres que je pouvais comprendre. La musique n’a cessé de me suivre. De m’inspirer. C’est ton cadeau, que nous pouvons partager.

Un jour, je te donnerai le Livre.

Jakab, je n’aurais jamais rien révélé à quelqu’un d’autre. Je n’aurais jamais pu.

Et personne ne lira nos mots. Car tu es le seul qui connaisse leur signification.

Seulement avec toi mes mots seront en sécurité.

Dans tes mains.

Comme là, maintenant.

Je ne sais pas ce que tu penses, en ce moment précis. Tu es le seul à savoir. Garde ce sentiment pour toi, quel qu’il soit. Et enterre-le dans ton cœur.

Pour qu’ils ne puissent jamais, jamais trouver.

Noct.

*

Chère Cassandre,

Je te remercie pour ta lettre, pour chaque phrase que tu as écrite. À présent, ceci est la preuve matérielle de notre Alliance. De nos Lignes.

Je la garderai en secret. Personne ne la lira jamais. Personne.

Je n’ai écrit que peu de lettres au cours de mon existence, mais celle-ci est spéciale.

Depuis que tu es apparue dans ma vie, j’ai senti, je sens et je sentirai toujours l’étrange connexion entre nous.

Pour certains, ce serait une profonde amitié.

Pour d’autres, de l’amour.

Je pense que notre lien est plus fort que tout ça.

Que l’amitié et l’amour ensemble.

Que la mort.

Dans mon enfance, j’ai reçu une précieuse leçon. N’écoute jamais ton cœur. Ne te laisse pas abattre.

J’ai réalisé que la capacité à ne rien ressentir est un pouvoir. J’ai été capable de quitter leur vie et de ne plus réapparaître. Je les ai fait souffrir, et je ne sentais rien. Pas un regret. Pas un manque.

Mais je ne pourrai jamais t’abandonner. Tu es celle pour qui j’ai envie de vivre, celle que j’ai envie de guider et… de suivre. Si tu savais combien de fois j’ai imaginé notre rencontre. Nous flotterons dans le pays des merveilles que nous créerons. Nous serons les seuls à l’arpenter.

J’ai décidé de te donner mon journal personnel, en tant que cadeau et symbole de notre Unité. Car les mots nous ont sauvés. Ceux qui ont été écrits, et ceux qui n’ont pas encore été dits.

Puisses-tu en faire bon usage.

Bien à toi,

Jakab

*

Chère Cassandre,

Merci pour le poème que tu m’as envoyé.

Je me suis récemment demandé s’il pouvait exister quelqu’un comme nous. Et même si c’était le cas, je crois que nous ne pouvons mettre notre confiance en personne. Avec leurs sourires en dents de scie, comme ils sont trompeurs ! Ils détruisent sans connaître la destruction. Ils dérangent en ne connaissant que la paix.

Nous ne sommes pas comme eux. Cette phrase est tout le temps dans ma tête.

Une situation délicate a surgi, récemment, dans ma vie personnelle. Je crains que les événements à venir aient aussi leur part de troubles. En pensant aux prochaines semaines, je me demande comment le destin décidera de notre rencontre.

La façon dont je perçois le monde change constamment.

Je me souviens de jours où j’étais confiant. Je pensais que les nations pourraient s’unir autour d’un meneur fort, déterminé qui représenterait et refléterait les demandes du peuple.

La démocratie a échoué. Avec la preuve qu’un petit groupe de personnes n’était pas à la hauteur de la tâche, n’était pas capable de diriger un pays. Nous élisons des gens qui pour la plupart n’en ont rien à faire. Le pouvoir les transforme.

La démocratie guérira si les élus sentent la menace que la Mort a préparée pour eux. Tout usage de pouvoir faisant souffrir la nation sera puni et les responsables seront condamnés.

Pourquoi suis-je en train d’écrire cela ?

Car je me soucie de l’avenir de l’Europe.

Comment a-t-on pu arriver à une situation si tragique ? Le sang a traversé les frontières, et les autorités ne font rien. Cela n’aura pas de fin.

La Hongrie a promis des mesures fortes, mais s’est inclinée devant des puissances plus élevées.

Je me suis fait une promesse. Quand les forces ennemies se déverseront sur ma région et commenceront à semer la violence et l’anarchie, je me battrai. Il y aura une résistance. Je suis sûr que tôt ou tard, des patrouilles de défense civiles se constitueront. Je signerai. Je ne peux pas les laisser refaire ici ce qu’ils ont fait partout.

Sur cette déclaration, je termine la lettre qui t’est destinée. Je l’enverrai aussi vite que possible.

Puissent ces mots n’être lus que par toi.

Et puissions-nous enfin nous rejoindre.

Dès que nous pouvons.

Jakab Kátai

*

Un matin, un rêve mentionné par Nocturnal lui rappela une histoire intitulée Le Maître et Marguerite. Voyant qu’elle paraissait enthousiaste à l’idée qu’il lui résume ce chef-d’œuvre, il s’attela à la tâche avec un plaisir évident, l’exemplaire traduit en hongrois dont il disposait reposant sagement sur son étagère.

DaMihiMortem | 11:24 CEST

[À l’époque de la Russie soviétique, dans les années 1930, le Maître est un écrivain inconnu, auteur d’une mystérieuse histoire impliquant Ponce Pilate, l’homme qui a donné son accord pour que le Christ soit persécuté et crucifié. Le livre est critiqué et les autorités emmènent le Maître à l’hôpital psychiatrique.

Avant cela, il a rencontré l’amour de sa vie alors qu’il marchait dans la rue. Une femme d’une trentaine d’années, déjà mariée. Ils ont commencé à se voir en secret, ils s’aimaient davantage chaque jour. Le destin a voulu qu’elle – Marguerite – ne sache pas que son amant était détenu dans un hôpital. Elle a vécu ainsi trois ans, il lui manquait constamment. Tout ce qu’il lui avait laissé était plusieurs pages de son récit non publié. Les pensées suicidaires semblaient constituer le seul but de son esprit, jusqu’à ce que Satan apparaisse pour lui proposer d’être sa « reine ». Il serait capable de faire revenir son amant dans sa vie. Après cela, elle dit amen à tout.

Satan finit par exaucer son vœu. Elle réclame que son Maître lui soit rendu, c’est donc ce qui se produit.

Pendant ce temps, Jésus demande à ce que la paix leur soit accordée. Ils se mettent en selle et cavalent en direction de la Lune, accompagnés de Satan et de ses assistants. Le Maître et Marguerite marchent sur le chemin de lune, elle lui murmure à l’oreille qu’à présent il peut être en paix, à ses côtés.

Et donc, ils meurent tous les deux.]

Jakab fut contacté en début de soirée par sa mère. Il avait répondu rapidement, ne laissant même pas la chance au vibreur de se terminer. Elle lui téléphonait peu et cela faisait bientôt deux semaines qu’il ne l’avait pas vue, ce à quoi il allait bientôt falloir remédier. Elle s’exprimait en français avec une aisance toute naturelle qui faisait plaisir à son fils et celui-ci essaya de faire durer la conversation aussi longtemps qu’il put. Elle connaissait sa nature, son désir d’indépendance et de calme. Elle savait. Elle devait s’être résignée.

Jakab Kátai avait pour elle une grande estime.

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