Hongrie

Moins d'une minute de lecture

« À vingt ans, je n'avais en tête que l'extermination des vieux ; je persiste à la croire urgente mais j'y ajouterais maintenant celle des jeunes ; avec l'âge on a une vision plus complète des choses. »

— Emil Cioran

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L’été emplit mes oreilles de joies aussi chaleureuses que contraires, unies dans le désordre habituel engendré par les changements d’habitudes. Autour de la table de pique-nique s’entremêlent des airs de disco venus d’un peu plus loin, le chant des feuilles brassées par la brise, et les bavardages des membres de mon atelier d’écriture.
La frêle plaine où nous siégeons, aux herbes encore vertes sous la fournaise naissante de la canicule annoncée, se languit entre la torpeur du canal, quelques mètres plus en retrait, et le rythme festif de la sono trop proche. Les spectacles de l’école primaire, voisins incongrus de ce temps littéraire en plein air, s’enchaînent et déposent sur notre déjeuner leurs basses sourdes. Elles assaillent les abords du bastion forgé par les membres de ce dernier atelier de la saison.
Nous terminons le repas, rassemblons les reliefs de ce déjeuner aux saveurs de partage. Le thermos déverse son café tiède dans les tasses improvisées. Son arôme amer recouvre les rires et bavardages indisciplinés de ce groupe aux dissonances fortes que j’ai pourtant vu s’harmoniser au fil de l’année.
Profitant d’une pause dans les enceintes au volume intrusif, notre animatrice sème sa consigne sur sa troupe. Il est temps de noircir nos cahiers. Puisque voici venues les vacances, il serait sans doute intéressant de regarder l’amas de nos bazars. Décrivons ce tout, fait de fardeaux et de vaines conserves que l’on se garde pour un plus tard toujours repoussé. Détaillons ce capharnaüm d’utiles suposés et de regrets impossibles à jeter, ce débarras dont on ne sait se débarrasser.
Le thème me percute. Ma resserre à moi tient d’un chaos que je tremble d’affronter, il me coûte depuis plusieurs années. Il pèse, lourd, et pourtant j’ai depuis peu franchi un cap, je me suis forgé un élan assez solide pour entrouvrir la porte de ce cagibi. J’ai trouvé l’interrupteur capable de bousculer mes ténèbres et leurs fantômes, et la lumière crue du néon révèle maintenant les vérités simples que ma morosité s’était trop longtemps satisfaite de peindre d’obscur. Je découvre, il me reste à intégrer. C’est dans cet état tout juste en mouvement que la consigne me surprend et me chamboule.
La plaine s’étend, parsemée de tables en vieux bois et d’ombres encore clairsemées sous de jeunes arbres plantés là par une municipalité aux desseins plus ambitieux que son seul mandat. Moi aussi, je pose un regard plus lointain que mon lendemain, et cela me fait du bien. La consigne tombe à point.
Mes compagnons s’égrainent pour les solitaires, s’accouplent pour les camarades. Je me dirige vers un banc désert et isolé. J’ouvre mon carnet écorné où mon écriture maladroite souffre pour se rendre au minimum lisible. Je bouscule les pages griffonnées sans méthode jusqu’à trouver une série de feuilles blanches qui me semble suffisante. Et puis je déverse, à peine assis, mes encombrants qui s’échouent sans cohérence sur les lignes. Sans réfléchir. Sans intention. Nul calcul dans ce flot qui souhaite jaillir. Mes principes sagement appris, de structure, de métaphores, s’absentent par pudeur. Tout comme ces feintes aussi dont j’abuse, où narrateur et narrataires s’allient habituellement et partagent l’objectif de construire le récit. Les artifices se sont tous évaporés face aux questions pertinentes que la consigne adresse à ma conscience balbutiante. Si mes larmes ne coulent pas, elles jaillissent pourtant, d’encre, sous le roulement de la bille de mon stylo. Elles tachent une à une les vierges feuilles qui, bien vite, ne sont plus assez nombreuses et s’égaillent alors entre mes écrits nés d’autres ateliers. Je sors de cet état de transe endolori, presque courbaturé, mais vidé quand le rappel est sonné.
Mes doutes et ma timidité soudain me rattrapent. Je réalise devoir à présent partager mes griffonnages, les exhiber aux oreilles de tous, surtout que je suis attendu lors de ces habituels tours de table. J’ai parmi le groupe quelques fans inconditionnelles de ma prose. Si parfois une gêne de fausse modestie précède mes lectures, cela m’est généralement agréable et j’aime embarquer de ma voix chaude et de mes mots mon public, le séduire ou le faire rire. Je passe outre. Aujourd’hui ? Je ne peux pas. Je renonce. Je referme ma coquille sur cet intime dénudé par ces mots trop crus. Je ne souhaite pas être vu. Ça s’offusque autour de la table quand je me débine sans donner de raison. Ça ironise aussi, pour évacuer certainement de la frustration. Je m’isole encore plus sous ma glace, tente de m’afficher impassible, insensible aux demandes.
Et voilà que notre doyenne elle-même s’y met. Son sourcil, levé haut, trahit à la fois son intérêt et l’incompréhension. Dans son regard clair, elle a accumulé au fil des années cette sagesse qu’on quelques rares personnes de ne jamais prétendre connaître le monde mais de seulement toujours vouloir le rencontrer. D’elle, j’aime sa joie sereine, sa malice, la précision de sa plume experte en cet art si léger de dire l’important en n’affichant rien d’autre que le quotidien.
Elle se penche pour m’observer. Je lui souris, heureux de disposer d’une alliée, mais elle y va elle aussi de son couplet, m’offre un zeste de flatterie — des fois qu’il me faudrait un encouragement ? —, pose un "je" — elle m’y sait sensible — pour exprimer son désir et peut-être me faire sentir coupable. Je croise les bras. Je me recule et tente ainsi de me soustraire aux regrets que j’ai de la décevoir. Ma voisine se jette aussitôt en retrait pour laisser entre nous l’espace du contact visuel. Ce n’est pas que celle-ci me refuse le refuge, c’est davantage une façon de rester neutre. Et puis notre doyenne, c’est vrai, dispose de cette aura qui n’a nul besoin d’autorité pour s’imposer.
Mais sous le sourcil froncé, c’est une tout autre lueur que je vois naître lorsque je tente un regard furtif vers son visage parcheminé. Le changement dans l’intensité soulève en moi un souvenir tendre. J’ai déjà rencontré cet instant. Un trop-plein de curiosité s’aperçoit de sa trop égoïste gourmandise et découvre la crainte de toucher au mauvais endroit, de souffler soit sur des braises soit sur un château de cartes branlant. Une prise de conscience, accompagnée d’un renoncement bienveillant.
Le sourcil s’abaisse vers un repos plus serein, le sourire s’attendrit. C’est cela, exactement. Je le devine, je le sais. Je voyage aussitôt vers mon passé, mon pied bute sur le pavé d’un cimetière. Ma jambe fléchit sous le poids du cercueil de ma grand-mère, mes mains se crispent sur la corde. Je refuse de faillir. Je résiste. Je tiens. La bière reprend sa descente silencieuse au cœur de la foule assemblée sous la maigre pluie, à peine si une houle tendre anime de ses remous le souvenir de l’incident. D’un soupir, j’expulse le fardeau de ma crainte comme celui de ma peine. J’avais beau me croire mieux préparé que beaucoup au deuil d’un être cher, mon âme balance autant que celle des autres. Elle hésite entre la tristesse de l’adieu et les joies cumulées des bonheurs reçus, le parfum de son caractère exubérant où fleurissaient quelquefois d’affectueux instants complices.
Les mêmes sentiments aujourd’hui se mêlent au présent estival dans un désordre sans importance. Je pressens ce qu’elle va me dire, et pourtant je ne saurais dire le choix de ses mots. Excuse-moi. Je te comprends. Et merci, surtout, je suis très heureuse de partager avec toi ces moments d’écriture.
Je bredouille un hésitant merci, petit-enfant intimidé d’hier. Dans les enceintes, des serviettes se mettent à tourner. Les rires naissent autour de la table et brisent la gène, pendant que son regard me parle vrai et dépoussière l’embarras de mon débarras.
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Défi
Redknox

Cela fait maintenant plusieurs minutes qu'il marche. Un bidon d'essence à la main, il avance dans la nuit, froide en ce mois de septembre.
Comment s'était-il retrouvé à déambuler le long de l'autoroute ?
Tout cela à cause d'une foutue voiture. Puis un foutu portable qui tombe en panne à son tour. Et bien sûr, il n'avait pas vu passer un seul autre véhicule depuis plusieurs minutes.
Profitant du calme ambiant, il repensa à l'année qui venait de s'écouler. Ces derniers mois, son patron ne l'avait pas laché une seule fois. Il n'avait que très peu eu l'occasion de voir sa famille. C'est d'ailleurs à cause de cela qu'il se retrouvait à marcher seul dans le noir, à cause de son travail. Sa femme et sa fille était partie la veille pour rejoindre ses parents dans le Nord. Lui n'était parti que ce soir, alors que le repas de Noël était prévu pour demain. Et maintenant, il doutait même de pouvoir arriver à temps.
Il repensait également à tous ces moments auxquels il n'avait pas assisté, toujours à cause de son travail. La dernière Saint Valentin. Les vacances de sa famille. Et même le dernier anniversaire de sa fille. Et au finale, ce travail n'en valait même pas le sacrifice qu'il y consacrait.
Il s'arrêta pour changer de main, le bidon lui semblait lourd, puis il reprit sa marche. La prochaine station ne devrait pas être bien loin.
Il se remit à réflechir. Il se souvient de ses années universitaires. Il s'y était découvert un certain talent pour l'écriture. Pourquoi n'avait-il jamais continué ? Sans doute à cause de son travail, encore.
Et s'il s'y remettait ? S'il abandonnait son travail pour devenir écrivain ? Sa femme serait sans doute d'accord, revoir son mari à la maison lui ferait tellement plaisir. Et puis, il écrirait des histoires pour sa fille, il la ferait rêver. Mais est ce que ce serait la bonne solution ? Son boulot actuel était, certes, exigeant mais il payait bien, très bien même. Sa famille ne pouvait se permettre de se passer de cela.
Il s'arrêta à nouveau, le bidon lui semblait encore plus lourd. Il le prit à deux mains et continua son chemin. La station allait bien finir par apparaitre.
Il réfléchit de plus belle à sa situation. Son emploi le bouffait lentement et il ne sais pas s'il pourrait continuer longtemps comme cela. Sa fille était née il y a cinq ans et il n'avait assisté à quasiment aucun moment important jusqu'ici. Son premier mot, il était au travail. Ses premiers pas, il était en déplacement. Sa premier rentrée scolaire, il était en réunion avec des clients. Quelle tristesse.
Soudain, il fut sorti de sa réflexion par un camion de pompiers qui passa à vive allure dans le sens opposé.
"Encore un qui n'a pas été prudent, pensa-t-il."
Et puis, au bout de cette longue marche, il aperçut enfin la station service. Tout était allumé, aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur, mais personne ne semblait être de garde. Il fit le tour, entra dans la petite superette, qui servait aussi de comptoir de paiements, puis ressorti inquiet.
Et là, à cet instant, il vit une personne attendre au milieu du parking de la station. Grande, mince presque squelettique, vêtue d'une longue cape noire encapuchonnée et brandissant une faux. La silhouette souleva sa cape et laissa apparaitre un doigt dépourvu de chair, de muscles ou de nerfs. Il senti un malaise mais ce n'était pas lui que la chose montrait du doigt. Il tourna la tête à gauche, puis à droite et vit un bac avec une pancarte.
"Déposez vos regrets ici."
Le bidon était de plus en plus lourd, trop pour qu'il le garde en mains. Il le déposa et se dirigea vers l'inconnue.
Arrivé à sa hauteur, elle pointa du doigt l'autoroute. Il se retourna et vit des flammes jaillirent en continue au loin. Un épais nuage de fumée noire s'élevait dans le ciel, tandis que des girophares éclairaient la nuit.
Et là, il comprit. Il comprit ce qu'il s'était passé. Il comprit qui était cette personne. Et il comprit ce qu'il lui restait à faire.
Il prit la main de l'encapuchonnée et disparut, laissant la station service à nouveau déserte.
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Jean-Michel Palacios
Dans le cadre du Rallye des Albatros dédié à Gérard de Nerval et son poème "El Desdichado" repris en bouts rimés par "Le Marquis de Montespan" qui malgré l'honneur de voir sa femme favorite du Roi-Soleil, il contesta sa vie durant la légitimité de la monarchie de droit divin.

A lire absolument "Le Montespan" de Jean Teulé.
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