LXII

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Elle se sentait encore sonnée lorsqu’elle se réveilla et posa son regard sur le petit ficus dressé seul contre le mur pâle, semblable à une araignée décharnée.

La journée était déjà bien entamée, le zénith était passé.

Le ciel était d’un bleu pur.

Il était magnifique.

Et les heures se parèrent d’or.

Sa main se referma sur Le Maître et Marguerite. Elle étreignit les pages aimées, murmura un adieu silencieux.

Le train aurait pu continuer sans jamais s’arrêter. Le paysage défilait avec sérénité, ses yeux buvaient les lignes, les mots dansaient autour d’elle et enveloppèrent le monde.

Un homme entra dans le wagon et resta de longues secondes immobile, les bras ballants, l’air de ne plus savoir quoi faire. Il finit par s’asseoir sur un siège près de la porte, les yeux baissés, noyés dans sa barbe blanche, la mine d’une tristesse criante. Jamais des yeux ne devraient être aussi peignés de peine. Et elle ne vit en lui que le reflet d’un cœur perdu.

Il se ressaisit enfin à l’arrêt suivant et s’apprêta à remonter le couloir pour faire la manche. Comme il passait à son niveau, Cassandre sortit le livre et tendit la main devant elle.

L’homme la regarda sans comprendre. Elle insista et ne lâcha pas l’ouvrage avant qu’il ne le prît entre ses doigts. Leurs yeux se rencontrèrent.

— Gardez-le bien.

Puis elle se leva et accueillit l’air libre.

Elle ne savait pas ce qui l’avait poussée à faire ce geste. Elle savait seulement qu’elle avait bien fait. Si ce livre pouvait sauver des vies, alors il le ferait.

Le jour déclinait sur la place[1]. Les lanternes illuminaient les allées parallèles, les colonnes du monument aux morts étaient radieuses, immaculées, pointées vers le ciel. Dans le lointain, un aigle déploya ses ailes. Plus haut, les parois blanches d’une église se détachaient sur le crépuscule. Un homme prenait des photos. Elle vit la brise tournoyer, leurs lignes voguer dans l’air du soir, les murmures enchantés se glissèrent à la porte de son cœur.

Le contraste était si intense qu’elle dut s’arrêter.

C’était tellement beau, or son âme ne rêvait que de fuir.

Elle repensa au texte qui clôturait le Livre de la Tristesse. Leur Odyssée avait paisiblement suivi son cours ; elle se terminait calmement.

Certaines lignes étaient simplement tragiques. Peut-être était-ce même la beauté de la vie.

Elle se dit qu’elle avait partagé quelques instants, même fugitifs, avec lui. Pendant une période ils avaient fait la route ensemble. La chance qui les avait graciés n’avait pas de pareil.

Elle réalisa qu’il avait réussi à lui faire dire plus de choses que personne d’autre. Qu’il avait réussi là où tous avaient échoué.

Il avait été son confident. Ils avaient partagé le beau, avaient touché le plus haut, révélé des merveilles. La perfection avait serti leur monde. Ils avaient appris à aimer, tout en souffrant du même mal.

Elle rendit grâce pour les moments les plus heureux de son existence, le remercia d’avoir égayé sa vie. Si fugaces et si justes, ces jours étaient les plus précieux au monde.

Leurs âmes s’étaient unies en un parallélisme parfait, d’un geste simple et pur, en une alliance scellée à jamais.

Elle resserra les doigts autour de la pierre.

*

Elle dansait comme si elle n’aurait jamais pu tomber.

Alors elle ouvrit les bras pour étreindre le ciel.

Avec ses manches, on eût dit qu’elle aurait pu s’envoler.

*

Les étoiles étincelaient au cœur de la voûte céleste. Elle était Marguerite.

Alors qu’elle volait dans la nuit, elle vit la lune. Elle scintillait si fort, d'une clarté si intense. Comme si elle était à son niveau, comme si elle l’enlaçait.

Elle perdit son regard sur la croix qui ornait l’édifice.

Et elle sourit à la lumière du ciel.

- // -


[1] Ulver – Solaris

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