LXI

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Un jour, Cassandre prit une décision et quitta l’appartement après avoir rebandé sa main qui n’avait pas encore très bien cicatrisé et pris soin de camoufler tous les signes. Comme elle dépassait la gare de Puteaux, ses yeux se posèrent sur l’immeuble bizarre qui semblait avoir été coupé net, comme tranché à la verticale par une tronçonneuse. Son cerveau s’évertua à mener ses pas jusqu’à la maison de Suresnes.

Sa mère lui ouvrit et Cassandre fut soulagée à la vue de son visage allègre. Elle ne devait pas avoir l’air trop mal en point. Elle referma la porte derrière elle et se laissa étreindre. Sa mère tourna la tête vers l’escalier pour appeler Félix, puis avisa la main de sa fille.

— Que t’es-tu fait ? s’écria-t-elle d’une voix aigüe.

— C’est rien, je me suis cognée avec du verre.

Sa mère s’assura que ce n’était pas grave et repartit ensuite s’activer à la cuisine. Au vu de l’odeur qui se diffusait doucement dans la pièce, Cassandre réalisa qu’elle était arrivée à l’heure du déjeuner. Elle ne se rappelait plus quel avait été son dernier repas. Quoique son appétit fût complètement annihilé, elle se força à avaler le gratin de pâtes que sa mère avait préparé. Sa gorge était sèche, elle avait du mal à déglutir. Elle apprit que son père travaillait mais qu’il serait content de savoir qu’elle était passée.

— Au fait, j’ai écouté le CD, lança tout à coup Félix.

Cassandre mit plusieurs secondes à comprendre de quoi il parlait, puis se rappela l’album de Me and That Man qu’elle lui avait offert le mois précédent. Après le concert. Elle lutta pour ne pas penser et s’escrima pour se reconcentrer sur les propos de son frère.

— … original, j’avoue que le style m’a un peu étonné de toi, disait-il. Mais j’aime bien, c’est différent, c’est extrêmement moins glauque que ce que tu me faisais écouter au début.

Cassandre devina qu’il faisait allusion aux quelques morceaux de métal qu’elle avait eu le malheur de lui suggérer il y avait de cela déjà plusieurs années. Mais le mal était fait. Sa mère demanda alors à emprunter l’album et Félix convint de lui faire écouter le soir-même. Puis tous deux partirent à la pêche aux nouvelles.

— J’ai trouvé du travail, leur fit-elle savoir, s’apercevant qu’elle ne les avait jamais mis au courant. Dans une librairie.

— Vraiment ? s’exclama sa mère. Quelle bonne nouvelle !

Cassandre la regarda. Elle avait l’air heureuse. S’ensuivit un flot de questions enthousiaste sur ses premières semaines de travail, les tâches qu’elle effectuait et l’atmosphère qui régnait entre collègues.

Le déjeuner se déroula comme un déjeuner devait se dérouler et Cassandre fut surprise de constater à quel point elle parvenait à jouer le jeu et masquer le fait qu’elle ne se trouvait pas avec eux. Sa mère dut les quitter à reculons car elle partait à son tour, lui laissant le soin avec Félix de débarrasser la table. Ils s’installèrent ensuite au salon et elle apprit qu’il était en période de révisions pour ses partiels de fin d’année, qui commenceraient sous peu.

— Tu vas réussir, lui assura-t-elle, plus par convention que par réel souci.

Son frère eut une mimique faussement affolée.

— J’espère, dit-il. Je serai content quand ça sera passé.

Ils conversèrent quelque temps sur la manière dont les économistes trouvaient des modèles pour régler tous les problèmes du monde.

— Tu ne m’avais pas dit que tu avais quelqu’un ? glissa soudain Félix. Comment ça se passe ?

La question avait fusée, aussi surprenante qu’incongrue. Cassandre le regarda un instant sans comprendre. Le temps s’étouffa et une boule se forma dans sa gorge, gonflant sans parvenir à éclater. Puis elle réalisa que son bras pressait l’accoudoir du canapé en un mouvement spasmodique tandis qu’elle cherchait de l’air et les larmes débordèrent de ses yeux. Elle vit Félix esquisser un geste en sa direction et l’entendit vaguement émettre un son. Elle sentit une douleur lancinante dans la main et s’aperçut que ses ongles meurtrissaient sa peau, alors que tout se brisait. Son corps s’était mis à trembler convulsivement et elle sentit peu après la main de son frère sur son épaule, tentant de lui prendre les doigts alors qu’elle perdait pied.

— Hé…

Tais-toi. Elle essaya de faire appel au mur qui défendait son cerveau mais les grilles s’affaissaient les unes après les autres, et ils rentraient, ils rentraient. Elle ne pouvait être partout pour les redresser toutes.

Félix essaya de gérer la situation comme il put et attendit longtemps qu’elle se calmât.

— Je suis désolé…, murmura-t-il.

Il ne demanda rien.

Il hésita à la laisser repartir mais après quelques heures, elle lui fit promettre que tout irait bien et prétexta qu’elle ne voulait pas le déranger pour ses examens. Elle lui enverrait un message une fois qu’elle serait rentrée.

Alors elle le quitta, son visage se fabriquant un des plus beaux masques qu’elle eût jamais créés.

Des magasins surprenants se dressent parfois sur la route. Certains vous interpellent au plus profond de votre être, non par leur originalité ou leur charme, mais par des détails qui n’ont du sens que pour vous. Cassandre resta longuement plantée devant la vitrine de la boutique d’œuvres d’art, à contempler la fille au sourire strié de verre brisé.

Elle mit son casque et s’engouffra dans le vieux Transilien aux vitres rayées. Elle voyait les gens parler mais ne les entendait pas. Elle voyait leurs lèvres bouger mais leurs voix écorcheuses n’atteignaient pas ses oreilles. Elle n’avait aucune raison de sourire. Elle ne voulait pas être là.

Enfin elle arriva à La Défense et s’abîma dans les couloirs bondés, happée par le flot de mines sombres. Ici, elle n’était rien. Elle pourrait se laisser tomber comme une poupée de chiffon. Personne ne la relèverait.

C’était rassurant.

Elle ralluma son téléphone une fois rentrée pour rassurer Félix et sa mère l’appela dans la soirée.

— Cassandre, ça va bien ? Félix m’a dit que tu avais eu quelques vertiges.

Elle sentit son cœur accélérer. Elle était reconnaissante à son frère de ne pas avoir mentionné plus. Elle tâcha de rassurer sa mère comme elle put, puis se laissa distraire par l’ombre des feuilles du ficus sur le mur faiblement éclairé.

Elle écouta le crépitement de la pastille qui se dissolvait dans l’eau et regretta de ne pas avoir le loisir de sentir sur sa langue le comprimé de l’inconscience. Elle jeta un coup d’œil à la boîte. Elle allait devoir réapprovisionner son stock.

Elle entendit quelqu’un frapper à la porte. C’était le Spectre. Elle se laissa tomber et l’accueillit chaleureusement.

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