LVIII

2 minutes de lecture

Les souvenirs de la nuit avaient disparu[1]. Ils s’étaient simplement arrangés en une brume épaisse et engourdie, sans direction ni mouvance, sans couleur ni consistance. Elle avait dû passer la nuit là, quelqu’un l’avait trouvée aux petites heures. Elle ne savait plus.

Elle ne savait plus quand ils étaient venus chercher la fille au chevet d’un corps sans vie, tué d’une balle en plein visage.

Elle s’était laissé faire. Ils l’avaient interrogée, elle avait répondu.

Les mots dégringolaient dans le vide.

Son esprit refusait d’y croire. Ce n’était pas arrivé.

Ce n’était pas arrivé.

Elle s’était enfuie aussitôt qu’elle avait pu pour courir à perdre haleine jusqu’à l’appartement. Elle ne contrôlait plus ses gestes et frappa à la porte avant de se rappeler que c’était chez elle, et qu’il n’y avait personne. Que personne ne lui ouvrirait, plus jamais.

Alors elle enfonça la clé à l’aveugle dans la serrure et claqua la porte. Elle déboula dans le salon, où son blouson en cuir était toujours sur le dossier du canapé, et se précipita dans la chambre aux draps grossièrement faits. Ses vêtements reposaient sur le lit, le livre corné gisait sur l’oreiller. Le mur ne suffit pas à faire disparaître la vision de ses yeux alors levés vers les cieux, de la noirceur encore présente alors qu’il était étendu sur le sol, alors qu’il était déjà parti.

Il n’était plus là.

Il n’y avait rien de beau. Sa peau était déjà meurtrie et blême, le pendentif lui brûlait la peau, le miroir reflétait naïvement le paon et les fleurs qu’il ne pourrait plus jamais voir[2]. Des pétales de douleur aigüe tombèrent alors que le reflet se brisait devant elle, elle fixait son corps qui éclatait en mille morceaux alors qu’elle s’appliquait à le détruire un peu plus fort à chaque coup.

Elle regarda le sang couler de sa main entaillée.

Sa respiration se bloqua et elle espéra un instant perdre connaissance. Les images revenaient dans sa tête, laminant son esprit de leur rictus atroce, elle entendait encore sa voix, ses bras l’enlaçaient calmement. Ce n’était qu’un mauvais rêve. Elle partit à la dérive dans le fleuve des souvenirs perdus à jamais.

Comme la fin de la journée arrivait sans que personne ne se montrât, elle en déduisit que quoi qu’elle eût dit et peu importe ce qui s’était passé au commissariat, ses parents n’étaient pas au courant. Penser aux gens était insoutenable.

Le temps s’écoula comme une ombre, une ombre dépouillée de tout, qui ne représentait plus rien. Les nuits redevinrent insupportables ; les jours intolérables. Il n’y avait plus de cauchemars. La réalité en était devenue un.

La Mort régnait par la surprise. Elle prenait des vies sans prévenir, elle dansait entre les âmes un ballet invisible. La Mort désarmait.

Alors elle réalisa qu’il était impossible de la comprendre avant d’en avoir fait l’expérience dans sa propre vie. Car elle change tout.

Tout.

Elle remet en cause l’idée même de votre présence. Vous restez seul sur Terre. Il n’y a plus de ligne parallèle.

Il fallait prier. Et enfoncer la lame dans son cœur et se dire que tout irait mieux.

- // -


[1] Hallatar – Pieces

[2] Swallow the Sun – Under the Waves

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 5 versions.

Recommandations

Défi
WL276
Une rencontre, deux regards qui se croisent. Un désir naît, une passion s'enflamme.
1
1
0
1
Antoine Delouhans
Le Commandeur Jewel est appelé sur une scène de crime, dans la cité de Furia, bâtie sur les ruines de l'ancienne Paris. Rien ne le prédestinait à faire cette rencontre aussi étonnante qu'inattendue, qui va le plonger au coeur d'un complot, bouleversant sa vision du monde et de lui-même.

InLife est un roman auto-publié via la plateforme de distribution Book On Demand, disponible en version ebook et papier. C'est le premier tome d'une série de romans courts (novella) dont le tome 2: Murmures, vous sera bientôt proposé.

La couverture est réalisée par mon épouse:)
17
22
15
71
François Servant




Sur la berge de la rivière les roseaux s’inclinent, l’haleine du ciel est chaude pleine des saveurs de la terre humides, il n’y a plus aucun relief à l’horizon, les collines se sont effacées dans la brume, rien d’autre que les plumeaux blancs qui s’agitent dans le souffle, les tiges qui se courbent audacieusement. Même les arbres semblent avoir disparu. Ses pieds nus marquent la frange boueuse et fraiche, il prend plaisir à se retourner parfois, à regarder ces traces qui le suive, l’empreinte du temps, la succession de ses pas. L’homme marche et le flot calme l’accompagne.
Il s’adresse à elle avec respect, complimente les échos de lumière sur sa peau d’eau luisante. Je t’ai vue naitre dans la mousse entre deux rochers humides au pied des géants de neige, comme une larme de joie, qui aurait pu croire que ton fil timide et limpide s’enhardisse à ce point, glisse en cascades blanches, s’étale en méandres verts. Que ton murmure balbutiant, fragile, soit maintenant cette musique apaisante.
Dans l’air flotte l’odeur de la faim, voilà le moment où la providence s’invite, le prend par la main. Le nez au vent du soir, sous les ourlets violets et mauves des nuages à l’heure où le soleil s’enterre. Il est monté sur le contrefort, à la saison de mousson, ivre de pluie, le flot bouillonnant le franchit, se répand dans la plaine en nappes de limon épais. Du haut du promontoire il cherche la fumée, elle s’échappe du sol tout près d’un grand Banian solitaire. Les Paons accueillent la nuit.
 C’est une maison de terre, une maison de boue, au pied du grand arbre sage un buffle est allongé, la noirceur de son cuir s’anime du reflet des braises, des flammes du foyer, son ventre est une galaxie. Une femme accroupie sur le sol s’active au repas, elle frappe la pâte entre ses mains, prépare les galettes. Une maison simple, sans extravagances autres que celle que la nature a pu lui fournir. 


 



0
0
0
1

Vous aimez lire Parallel ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0