LVI

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Cassandre fut contente de voir le sourire dans les yeux de Madame Duplat lorsqu’elle lui avait annoncé qu’elle venait d’être embauchée dans la librairie. Pour la première fois, elle avait le sentiment que le rendez-vous s’était bien passé. Aucun problème n’avait franchi ses lèvres, non pas parce qu’ils étaient refoulés, mais parce qu’ils n’étaient plus. La quiétude avait plané, déployant autour d’elle ses ailes luminescentes.

Elle ne s’y rendrait dorénavant plus qu’une fois par semaine.

Alors qu’elle revenait, Cassandre tint la porte à une voisine aux cheveux grisonnants encombrée de deux sacs de courses[1]. Celle-ci la remercia amplement et lui offrit un sourire à moitié édenté. Cassandre ne la connaissait pas bien mais lui avait toujours trouvé une mine renfrognée à chaque fois qu’elle l’avait croisée.

— Ah, il y a encore de gentils jeunes gens dans ce monde, se récria-t-elle d’un air entendu.

Bien que Cassandre eût souri poliment, la surprise dut se lire son visage. On ne l’avait encore jamais mise dans le camp des « gentils jeunes gens ».

— Tu es jeune, toi, t’as de la chance, reprit-elle en se dirigeant lentement vers la rampe.

— Il faut voir dans quel monde d’idiots on s’apprête à vivre, rétorqua Cassandre.

La femme posa ses sacs et soupira, l’air de n’avoir rien entendu.

— Mon patron m’a virée comme une malpropre. Quoi, je n’étais pas assez dégourdie pour lui ? Comment je vais faire pour économiser pour mon fils, moi ? Il est au chômage, il va quand même pas revenir chez sa mère à quarante-trois ans ! Après ils nous disent que tout va bien… Ils sont pas à notre place, ah non…

Peinée, Cassandre aurait voulu lui assurer que la vie allait s’améliorer. Mais après tout, qui pouvait se permettre de le certifier ? Elle n’aurait pas souhaité mentir, aussi ne dit-elle rien et regarda la pauvre femme finir de marmonner tout en montant péniblement l’escalier. Une vague de tristesse lui étreignit le cœur alors qu’elle toquait à la porte de son deux-pièces. Certaines personnes cumulaient les malheurs sans se plaindre et continuaient à vivre. Qui était-elle pour faire cas de sa situation personnelle, alors que tant de personnes finissaient leurs jours dans la misère ?

Jakab lui ouvrit aussitôt.

— J’ai entendu des voix, dit-il.

— Je discutais, expliqua-t-elle en s’engouffrant dans le couloir.

— Tu discutais ?

La façon dont il appuya le mot manifestait un étonnement si exagéré que Cassandre ne put s’empêcher de sourire. Elle l’entoura délicatement de ses bras, sentant la chaleur de son corps à travers l’épaisseur de son sweat-shirt, et se haussa sur la pointe des pieds pour poser son front contre le sien.

Le mois d’avril s’écoula paisiblement et ils ne furent plus inopportunément dérangés. La librairie offrit à Cassandre un poste à temps partiel. En dehors de ses heures de travail, elle passait le plus clair de la journée seule, tandis que Jakab se familiarisait avec son métier. Elle le trouvait plus serein, plus détendu. En outre, elle était heureuse de constater que l’histoire qu’il lui avait contée n’avait en rien modifié la manière dont elle le percevait. Ils possédaient tous les deux une part d’ombre, même si elle était différente. Il restait le même homme.

Cassandre l’attendait parfois dans un café, où elle passait quelques heures à faire des challenges Root-Me. Elle commandait sa boisson puis allait s’installer à l’étage et se mettait à travailler. Autour, des gens étaient absorbés par des écrans ou des classeurs imposants. Les étudiants ne constituaient heureusement pas la majorité de la clientèle. L’endroit était davantage prisé par des travailleurs dans la quarantaine, des Parisiens qui ne prêtaient pas vraiment d’attention à sa personne, ainsi que de quelques touristes.

Dans les cafés, on saisit des brins d’humanité. On entrevoit des pans de vie, on attrape des mots au vol, certains qui remuent tristesse, une peine vide, d'autres qui intéressent, attendrissent. Si l’on voulait se boucher les oreilles, on mettait la musique, car la musique berce et inspire. Certaines personnes nous parlent, on se demande pourquoi. On nous sourit, on est étonné, mais cela va ainsi.

Les cafés sont des lieux paradoxaux.

D’un côté, un homme étudiait le « problème du donatisme sous Constantin ». De l’autre, une femme aux cheveux bruns et au porte-documents recouvert de tortues était plongée dans une thèse de géographie.

Trois Chinois étaient penchés sur une table et grattaient consciencieusement leur ticket de Black Jack dans l’espoir de toucher le pactole.

Il lui arrivait de voir des gens venir, à quatre, à cinq, en petit groupe. Ils s’installaient et bavardaient. Elle était contente, tellement contente de ne pas être avec eux. Elle n’était que seule à sa table, son ordinateur pour seule compagnie. L’informatique était un domaine où il n’y avait pas à palabrer. Cela lui convenait bien.

Ce jour-là, cependant, elle allait parler.

Laurine arriva enfin.

— Qu’écris-tu ? s’enquit-elle en lorgnant sur le PC.

— Du code.

Son amie haussa les sourcils, visiblement dépassée.

Puis elle s’assit et lui tendit un éclair aux spéculoos.

Et elles parlèrent, comme tous ces amis qui venaient se retrouver le temps d’un après-midi casuel.

*

À quatre-vingts ans passés, Richard Gentillet se sentait relativement en forme et pouvait même marcher des heures durant sous le soleil de printemps ou aller chercher ses viennoiseries à l’autre bout de la capitale. C’était même ce qu’il s’apprêtait à faire et, alors qu’il sortait de son appartement du premier étage, la porte du studio du rez-de-chaussée s’ouvrit. Un homme vêtu d’habits sombres en sortit et se retourna vers la fille paumée aux cheveux rouge foncé. Ils se tenaient les mains et restèrent quelques secondes immobiles, sans remarquer la présence de leur voisin. Leur attitude n’était pas celle de ces jeunes amoureux écervelés, naïfs, bavards et expansifs qui s’embrassaient à tout bout-de-champ et affichaient ostensiblement un amour déboussolé, superficiel et passager. Non, ceux-là avaient dans leurs manières une ode au démodé, une gentillesse pure. Courtois, prévenant, le lien qui les unissait semblait profondément différent. Richard Gentillet les avait vus ensemble à quelques reprises, mais ils se montraient toujours discrets et ne ressemblaient en rien aux étudiants qui ne pensaient qu’à faire bruyamment la fête et importuner le voisinage. Le vieil homme était d’ailleurs incapable de leur donner d’âge. Peut-être n’étaient-ils justement pas étudiants.

La curieuse fille dit au revoir à l’homme qui semblait être son compagnon avant de lui adresser un petit signe de la main et resta un instant sur le pas de la porte, un sourire flottant sur son visage. Leur voisin se rappela alors cette même fille, qui l’année précédente rentrait chez elle la mine taciturne et triste, croulant sous les piercings et – bien qu’elle les eût gardés – il nota cette fois dans ses yeux un éclat nouveau, une jovialité fluette et merveilleuse. Elle avait toujours l’air un peu lunaire, un peu déphasé, mais elle resplendissait à présent la joie et ses traits étaient épanouis, moins renfermés. Et cela la changeait d’une façon miraculeuse.

Elle ne paraissait pas pressée de bouger, mais le vieil homme se décida quand même à descendre l’escalier. Alors qu’il posait les pieds sur les marches, la fille parut s’apercevoir de sa présence et tourna la tête vers lui, les traces de son sourire encore visibles.

*

Cassandre avisa son voisin et se dit qu’il semblait remarquablement valide pour son âge. Arrivé à son niveau, il fit une pause et se pencha vers elle.

— Quand tu rencontres de telles personnes, ne les laisse pas partir[1], lui glissa-t-il.

Elle resta un instant sans savoir quoi dire, l’étonnement bloquant les mots dans sa gorge. Puis le vieil homme sourit, d’un sourire compréhensif et bon.

— Il faut profiter du beau temps ! s’exclama-t-il alors en désignant la porte d’entrée de l’immeuble avec sa canne, qui avait plus l’air d’un bijou d’apparat ou d’un troisième bras que d’un appui vital.

— Vous avez raison, approuva Cassandre. Je vais peut-être me promener.

Sur ce, son voisin parut s’animer et tendit un bras.

— Viens, on va faire un tour, proposa-t-il avec entrain.

Sans trop réfléchir, elle ne mit pas longtemps à accepter, car elle n’avait au fond rien prévu cet après-midi-là. Ils descendirent donc à petits pas la rue baignée de lumière.

— Où comptiez-vous aller ?

Le promeneur se tourna vers elle et la regarda de ses yeux pétillants et vifs, l’amusement étirant ses traits.

— Je vais au cimetière, déclara-t-il avec un grand sourire, presque fier. J’ai déjà réservé l’emplacement de ma tombe !

Et pour la première fois en présence d’un inconnu autre que DaMihiMortem, elle rit.

— Crois-moi, tout est prêt, renchérit-il. À quoi bon se voiler la face ? À quoi bon fuir le sujet et avoir peur de la mort ? Je ne vois pas pourquoi je devrais la craindre, au contraire.

Il semblait en verve.

— Ils ont pensé à tout, là-haut, fit-il en pointant son doigt avec malice vers le ciel. Nous allons tous y passer, de toute manière. Tout a une fin. C’est génial, non ?

Les passants qui se seraient approchés trop près d’eux les auraient pris pour deux fous.

Ses paroles résonnèrent en son cœur et elle acquiesça, car il avait éminemment raison. Leur situation était tellement comique, vue d’en haut. Leurs petites vies étaient si insignifiantes à l’échelle de l’univers. Autant voir le tout avec humour, avec dérision, car tout était simple, car tout était parfait.

Le voisin voulut d’abord passer chez le fleuriste prendre une belle tulipe et il profita de cette occasion pour offrir une rose à Cassandre, qui ne parvint pas à refuser. Il l’emmena ensuite au cimetière Montparnasse. Les allées bordées d’arbres et de stèles étaient calmes et l’endroit s’avérait même plaisant à arpenter. Après quelques minutes de marche, il pointa avec sa canne l’emplacement de sa future tombe et sourit. Il s’amusa à déposer sur le sol la tulipe qu’il avait achetée.

La mort n’était pas effrayante, si l’on apprenait à en rire.

Son sourire resta longtemps sur ses lèvres une fois rentrée, la compagnie du vieil homme et cette sortie improvisée ayant ramené la bonne humeur qu’elle cherchait tant. Elle déposa la fleur jaune dans un grand verre à eau, disposa les croissants qu’ils avaient achetés sur le chemin dans une assiette et attendit patiemment le retour de Jakab.

Cassandre l’accompagnait régulièrement au travail, ils s’y rendaient paisiblement, créant une routine bienveillante, avec l’assurance de se revoir le soir. Ils croisaient des gens, des milliers de lignes progressant dans des directions différentes, dirigées par un chef d’orchestre qu’ils ne connaissaient pas. Ils vécurent dans leur harmonie et admirèrent le chemin qui s’ouvrait devant eux.

Jakab lui offrait son sourire complice ; elle lui offrait son rire. Ils se mirent à apprécier les petits moments, ceux dont on oublie l’existence, à savourer les infimes détails que personne ne voyait, et qui changeaient toute la face du monde.

Ils oublièrent les épines du passé, et s’ouvrirent enfin au bonheur timide qu’ils avaient toujours refoulé.

Ils retournèrent au restaurant des animaux sauvages un des derniers soirs d’avril, après avoir admiré la lumière blanche qui inondait la rue[2]. L’air était chargé d’une atmosphère spéciale, festive, que tous les gestes sublimaient. Ils retrouvèrent la simplicité, la douceur et le parallélisme parfait de leurs lignes. Ils finirent par ressortir et laissèrent le zéphyr tournoyer autour de leurs os réchauffés. Leurs mains vinrent doucement se chercher et ils écoutèrent la brise leur raconter ses secrets magnifiques. Ils perdirent leurs pas dans la nuit tombante et marchèrent longtemps sous les étoiles qui scintillaient pour eux, sur leur chemin de lune qui conduisait au Paradis.

Cassandre remercia silencieusement le ciel alors que tout prenait sens, alors que les blessures qui peignaient leurs âmes s’effaçaient.

Ils marchèrent longtemps. Plus proches qu’ils ne l’avaient jamais été.

Sa vision resta parfaitement claire jusqu’au moment où elle vit Jakab s’effondrer à côté d’elle.

- // -


[1] Swallow the Sun – Pray for the Winds to Come

[2] Swallow the Sun – 7 Hours Late

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Défi
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Eladio Escart se faufilait entre deux parois effondrées d’un ancien temple, le visage tordu par des grimaces de souffrance. Ses informations étaient tellement approximatives, qu’il avait mis deux heures avant de trouver l’accès. Située en plein milieu de l’altiplano, la « quebrada » de Liountascar demeurait un véritable secret que seules quelques Machis transmettaient parfois à un descendant. La quebrada se trouvait dans un endroit hostile et aride. Elle abritait une vallée verdoyante avec en son centre un magnifique lac translucide alimenté par de nombreuses sources d’eaux chaudes.
Eladio avait été recruté à Santiago, le mois précédent, afin de venir en aide à une population de Mapuches, gardiens du temple ancestral, réduit à l’état de ruines depuis des millénaires par un « terremoto » particulièrement violent. Des européens avaient arraché la jeune Machi à son hameau pour lui extorquer l’emplacement exact de la quebrada. Comment avaient-ils appris l’existence d’un temple en cet endroit reculé et ignoré du commun des mortels ? Nul ne le savait. Malgré le respect et l’amour qu’ils portaient à leur Machi, les membres de sa communauté n’osaient pas s’aventurer dans ce lieu tabou. On leur avait conseillé de prendre contact avec un jeune métis, moitié mapuche et moitié beaucoup d’autres d’origines, qui revenait d’un stage de formation aux Etats-Unis dans le cadre de son métier : enquêteur dans la police. Il avait déjà aidé les Mapuches lors d’un évènement survenu durant son adolescence. Il avait pris deux semaines de vacances pour retrouver cette jeune femme dont le portrait laissait présager une charmante et accorte personne. Eladio ne brillait pas pour son féminisme, étant assez connu, au contraire, pour un machisme latent qui lui avait valu quelques déconvenues chez l’oncle Sam.
Le jeune homme s’extirpa enfin du long et étroit tunnel. Il s’agenouilla pour allumer une lampe torche qui grésilla un instant avant d’illuminer la salle. Elle devait être assez vaste du temps de sa splendeur. Des gravats de toutes sortes jonchaient le sol, jusqu’au plafond. Ici et là on devinait des pétroglyphes aux entrelacs délicats. Un parfum indéfinissable flottait dans l'air... Si les pilleurs étaient passés par là, ils n’avaient laissé aucune trace. Eladio vérifia que son vieux colt était à sa place, et s’avança vers ce qu’il savait être le centre de l’édifice. Quelques pas plus en avant, une clarté diffuse dansait par moment au plafond. Eladio éteignit sa lampe et progressa, courbé en deux, les sens aux aguets. Bientôt des voix en espagnol et en anglais lui parvinrent :
-Où est le pectoral ? Tu vas répondre la sauvage ? Où est-il ? éclata une voix d’homme dans un espagnol approximatif.
-Cela ne sert à rien Will, elle restera muette. Bien content qu’on ait pu arriver jusqu’ici.
-C’est un piège, oui ! Elle nous a menés ici juste pour qu’on s’y crève à chercher en vain…
Eladio risqua un œil entre deux anfractuosités : trois hommes européens se tenaient de part et d’autre d’une très belle jeune femme à la longue et lourde chevelure noire. Il pouvait très bien voir son visage face à lui : elle n’avait pas le moins du monde l’air inquiet. Le déclic caractéristique d’un revolver que l’on arme alerta Eladio, trop tard. Il sentit le métal froid d’un canon se poser contre sa tempe.
-On a de la visite les gars… Il est armé le chilien… fit l’homme d’un certain âge qui le poussa vers le centre où il tomba à genoux à côté de la jeune femme.
-Alors, tu es qui toi ? demanda celui qui l’avait désarmé et qui le menaçait avec un revolver anglais de la seconde guerre mondiale.
-Eladio Escart, inspecteur de police. J’enquête sur la disparition de la Señorita Rosario. Mes hommes attendent à l’extérieur. Vous n’avez que dix minutes pour nous laisser partir.
-Tu bluffes face plate.
-Hey ! Les gars ! Venez voir ! J’ai trouvé quelque chose !
De manière assez inattendue, la lumière du soleil pénétra lentement par une entaille en forme d’arc de cercle, loin au-dessus de leur tête. Ils relevèrent les prisonniers pour les entraîner vers une cavité dans le sol dallé. Un énorme rosier y poussait et ses lourdes branches tapissaient le sol alentour. Eladio ne reconnut pas la variété à la belle couleur rouge. Il risqua un regard vers Rosario qui venait de faire de même vers lui. Elle lui adressa un sourire qu’il trouva sensuel et appétissant. L’heure n’était pas à cela pourtant ! Il devait se reprendre ! La puissante torche d’un des anglais perça à travers les feuilles et les tiges pour se refléter sur l’argent massif d’un pectoral, dans le fond. Eladio vit autre chose : le rosier naissait dans une flaque d’eau, d’une étrange couleur.
-On l’a ! Il y en a d’autres ! J’en compte au moins cinq ! Il faut descendre. Toi, le flic, tu vas y aller en premier et nous rapporter un collier.
Eladio déglutit, l’angoisse au creux de l’estomac, tenta de se rebeller mais ils menacèrent la jeune mapuche. La descente fut rapide et douloureuse. Les épines griffaient toutes les parties de son corps, même à travers l’épaisseur des vêtements. Arrivé au fond, il eut de l’eau jusqu’aux hanches. Il prit un lourd pectoral et le passa autour de son cou. Ils lui lancèrent une corde et il se retrouva à la surface, à genoux, étrangement essoufflé. Le plus vieux lui arracha le pectoral, le blessant à l’oreille gauche. Du sang s’écoula le long de son visage. Les anglais riaient comme des enfants, sautillant sur place, se passant le bijou sacré de mains en mains.
-Mike, tu restes pour les surveiller… Les gars, on va récupérer les autres.
Alors que les hommes descendaient, Mike hésitait entre les observer et surveiller les otages. Des jurons parvenaient du trou, ponctuant la descente. Mike, le pectoral dans une main, un luger dans l’autre, se rapprochait du bord, curieux, s’éloignant d’Eladio et de Rosario.
-Les épines sont empoisonnées, dit-elle en espagnol, dans un souffle.
Mike se tourna vers elle, mais il ne comprit pas, son intérêt pour ses camarades ravivé quand l’un d’entre eux poussa un cri de joie : « Ils sont magnifiques ! On est riches ! ».
Eladio, silencieux, bondit vers Mike et le projeta d’un violent coup d’épaule dans le rosier. Le policier s’effondra au sol, le souffle court, les dents serrées, sa peau le brûlait sur toute sa surface et la douleur le dévorait alors que le poison envahissait son sang. Il percevait à peine les râles d’agonie des pillards. Rosario retourna Eladio sur le dos, posant une main rassurante sur la joue de son sauveur.
-Tu as enfreint les règles en venant ici… Mais tu as le courage des mapuches. En toi coule le sang d’un grand Cacique, je peux le sentir, à travers les âges.
Elle mâcha les pétales de rose qu’elle avait arraché quelques secondes avant de lui venir en aide. Rosario posa ses lèvres sur celle d’Eladio et l’embrassa lentement, les yeux fermés. Le policier sentit un liquide acidulé s’écouler dans sa bouche. Rosario releva la tête, les lèvres rouge sang, lui fermant la mâchoire pour le forcer à avaler.
-L’antidote est dans la fleur mais il ne peut être activé que par la salive d’une machi. C’est un peu dégoûtant non ? Il y a deux conséquences. La première, sera plutôt agréable pour toi, et pour moi. Je vais devoir t’embrasser encore quelques temps pour que tu guérisses complétement. La deuxième… tu vas dorénavant voir des choses que le commun des mortels ne peut pas voir, ne doit pas voir. J’espère que tu feras un bon usage de cette malédiction.
Rosario se mit d’autres pétales dans la bouche et se pencha pour l’embrasser, l’empêchant de répondre.
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