LIII

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Cassandre se rendit chez ses parents le 31 mars, le jour de l’anniversaire de Félix. Celui-ci allant avoir dix-neuf ans, ils avaient convenu de fêter l’événement calmement en famille l’après-midi. Cassandre ne se faisait pas de souci pour la trépidante vie sociale de son frère et savait bien qu’il aurait droit à une soirée d’anniversaire digne de ce nom avec ses amis de promotion. Elle passa le trajet à écouter Lies[1], une chanson qui n’avait pas été choisie pour figurer sur l’album « Songs of Love and Death ». Cette découverte l’avait mise de si bonne humeur qu’elle avait envie de faire éclater sa joie autour d’elle, un sentiment loin d’être familier, et il lui sembla que son cœur n’avait jamais été aussi léger alors qu’elle se rendait chez ses parents. La vie était parfois simplement belle.

Leur mère avait préparé un gâteau au chocolat que Félix aurait englouti en entier si on ne l’avait pas arrêté. Vint ensuite le tour des cadeaux, et Cassandre lui tendit un paquet carré emballé d’un papier bariolé de montgolfières colorées.

— Tiens, écoute ça, tu m’en diras des nouvelles.

Félix, intrigué, déballa l’album et fixa la pochette, ne connaissant assurément pas.

— Me and… That Man, énonça-t-il. Merci ?

Sa paume rencontra celle de sa sœur et il passa le disque à ses parents, qui s’enquirent de ce dont il s’agissait.

— C’est un mélange de rock, country et blues anglo-polonais, les informa-t-elle.

— Ça change, railla Félix. Tu ne sacrifies plus de chèvres ?

— Je suis allée à leur concert mercredi, reprit-elle comme si elle n’avait rien entendu. Ça valait vraiment le coup.

— Toute seule ? voulut savoir sa mère.

— Avec un ami.

Félix à ce moment-là haussa les sourcils d’un air fort intéressé, n’ayant apparemment pas du tout oublié la petite confidence qu’elle lui avait faite au début du mois. Cassandre se rendit compte qu’elle souriait et ne chercha pas cette fois à le dissimuler.

*

Il n’était pas loin de vingt-deux heures lorsque Cassandre quitta Suresnes pour aller rejoindre Jakab non loin de leur lieu de résidence.

— Quelles nouvelles ? voulut-il savoir.

— J’ai fait de la propagande musicale, résuma-t-elle.

Il parut satisfait et noua ses doigts autour des siens. Ils avaient repéré une petite taverne qui ne paraissait pas trop bruyante lors d’une promenade précédente et avaient pour idée d’aller prendre un verre avant de rentrer. En arrivant devant l’endroit en question, ils durent se rendre à l’évidence. La porte était close.

— Fiasco.

Après avoir évalué l’étendue de leur soif, ils décidèrent de se rabattre sur un autre bar situé plus loin dans la rue, n’ayant pas l’air diablement rempli. Quelques groupes de personnes étaient installés sommairement autour d’une pinte tandis que d’autres se retrouvaient seuls sur les hautes chaises du bar, devant des verres d’alcool fort pour la plupart déjà vides. Ne comptant pas s’éterniser, Jakab s’avança vers le comptoir et détailla un rapide instant les bouteilles maniaquement alignées en hauteur ainsi que les suggestions de cocktails inscrits sur l’ardoise. Il finit par faire fi de la carte fantaisiste pour arrêter son choix sur un simple Jameson. Cassandre, quant à elle, opta pour un Caipiroska.

L’endroit n’était pas particulièrement charmant et, malgré l’impression de vide, ils s’aperçurent bien vite que la plupart des tables décentes étaient prises. Ils se postèrent donc dans un coin de la pièce pour cueillir un semblant de calme et, une fois leur boisson terminée, Jakab se chargea d’aller chercher un dernier shot pour clore la soirée. Alors qu’il revenait et tendait un verre à Cassandre, un inconnu douteux lui frôla l’épaule en le dépassant.

— Hé, toi ! Tu vas bien, tu es sûre ?! lança-t-il en pointant son doigt sur elle.

Celle-ci eut un mouvement de recul et faillit lâcher son verre des mains. Personne n’entendit ce qu’elle bredouilla.

Un coup d’œil jeté précipitamment sur elle et les légers cernes qui soulignaient encore ses yeux imprégnèrent la rétine de Jakab. Il étendit instinctivement la main en un geste protecteur et fut assailli par l’haleine sérieusement alcoolisée de l’homme qui vint se coller à lui.

— Regarde-toi ! reprit-il. Qu’est-ce que tu fais là ?

Manifestement ivre, il commença à déblatérer un flot d’accusations. Il repoussa rudement celui qui lui barrait le passage et en vint à agripper le bras de Cassandre avec une force démente. Le sang de Jakab ne fit qu’un tour et avant même d’avoir eu le temps d’analyser ses mouvements, il se jeta sur lui, le saisit par les épaules et le plaqua au mur avec une brutalité non réprimée. Il le lâcha. Son verre s’était brisé sur le sol. Un regard en arrière lui fit savoir que Cassandre s’était reculée de quelques mètres et que toutes les têtes étaient tournées dans leur direction. La scène s’était déroulée tellement vite que personne n’avait eu le temps de réagir. Jakab se retourna alors que l’homme s’affaissait lentement sur le sol. Les gens commençant à s’approcher, Jakab saisit vigoureusement Cassandre par le bras et l’entraîna vers la sortie, bousculant au passage les clients interloqués. La porte claqua derrière eux et il eut juste le temps de voir le barman s’efforcer de redresser le blessé.

Ils tournèrent à l’angle de la rue et s’arrêtèrent, légèrement essoufflés. Cassandre s’adossa contre le mur et Jakab plaqua ses deux poings de chaque côté de sa tête. Il ferma brièvement les yeux, écouta le sang battre à ses tempes et s’intéressa à l’adrénaline qui quittait lentement son corps. Il ne savait pas ce qui lui avait pris. On n’avait pas le droit de s’en prendre à elle. Il inspira un coup et fit pianoter ses doigts sur la surface lisse du mur froid. Il ne pensait pas que le choc l’eût atteint trop grièvement. Avec la force qu’il avait mise, il pouvait écoper de quelques contusions, de jolis hématomes assurément, aucun os ne serait brisé. Il savait ce qu’il faisait. Il l’avait toujours su.

— Ça va ?

Cassandre acquiesça sans sourciller, ses cheveux rouges encadrant son visage pâle et ses doux yeux plantés singulièrement dans les siens.

Elle ne l’avait jamais vu violent. Il espérait qu’elle se sentait bien.

— Excuse-moi, souffla-t-il.

Il n’avait pas à s’excuser.

Il caressa avec une précaution infinie un côté de son visage et l’embrassa alors que la pluie se mettait à tomber.

- // -


[1] Me and That Man – Lies

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Défi
Nicoaug
Réponse à "Atelier Octobre/ Novembre 2018"

C'est la première fois que j'essaye de rédiger une histoire qui fait peur. Après relecture je suis pas bien convaincu que ça soit très flippant pour le lecteur mais bon , je tente quand même ^^
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Défi
frenchwine

Des semaines que je n'avais plus de ses nouvelles. " J'ai besoin de faire le point", le genre de message que je comprends, qui met fin à une relation avec politesse.

Des mois auparavant, j'avais fait sa connaissance. Elle tirait les cartes et lisait l'avenir de ceux qui voulaient bien payer.
De mon avenir, je n'en avait cure, mais je voulais la connaitre, je ne savais pourquoi.

 " Bonjour, je suis Michel, je viens consulter mon futur impossible."
 "Drôle d'entrée en matière, c'est bien la première fois."
Elle se met a rire.
 "Moi c'est Marie, je ne sais plus quoi te dire alors, si tu ne crois pas."
 "Je suis sceptique, plus adepte de St Thomas, mais je suis prêt a te croire si tu continues à me sourire."

C'est ainsi que notre relation a débuté.
Je suis assez cinique, mais j'avais sa croyance polie et amoureuse, au fil de nos rencontres.

Saint Michel m'avait elle surnommé, parce que je lui distillais un amour protecteur comme elle disait.
Elle croyait au Ciel et à l'Enfer, à des vies incomplètes.
On devait se croiser, on devait s'aimer, "un amour non fini", dans d'autres dimensions.
Je n'ai pas vraiment compris, mais je l'aimais, comme jamais cela ne m'était arrivé.
J'avais décidé de ne plus " Glisser " vers mes mauvais penchants, elle me réconfortait, m'aimait à sa manière, fidèle à ses croyances et aux tirages de cartes.
Tout nous était favorable, si l'on devait s'aimer, c'est parce que c'est écrit, d'après elle.
J'étais son protecteur, et elle était ma muse.
Je lui semblais un peu trop rêveur simplement, pas assez à l' écoute du monde, un peu trop au delà des contraintes humaines.
C'était sa manière polie de me dire, que je n'étais pas assez matériel des besoins de ce monde.

La lecture de son message m' a mis dans une détresse infinie.
J'avais décidé de ne plus "Glisser" et je me suis mis à boire.

Un soir de mon mauvais penchant, n'y tenant plus, ce que j'avais promis, je suis passé outre.
Je me suis mis à " Glisser " chez elle, directement dans sa chambre.

Elle était endormie dans son lit et j'ai mis quelques minutes avant d'oser l'approcher.
Doucement, j'ai caressé sa main, attendant qu'elle se réveille.
D'un seul coup elle se lève, je sais que je vais lui faire peur.
Elle se regroupe dans un coin du lit, allume la lampe et se met à crier.
 "Comment es tu entré ? Je suis sure d'avoir tout fermé"
 "Si tu me laisses parler, je vais t'expliquer, mais je t'en prie, je tiens beaucoup a toi, j'avais tant espéré que tu ne saches rien."
 "Sois convainquant, parce tu fous le camp à la première occasion. Que je ne sache rien, on est resté ensemble deux ans, je te connais Michel."
 "Pour faire simple, il est arrivé que l'on me surnomme St Michel dans des âges dépassés, comme tu me disais, ça me faisait sourire, mais pas pour ce que tu que crois.
Je suis porteur d'un don ou plutot d'une maladie qui me fait renaitre chaque fin de vie, de ma vie actuelle, pour faire simple."
Je vois une intense réflexion dans ses yeux. Elle va me prendre pour un fou.
 "Arrête tes conneries, tu te réincarnes ? C'est ça ? Tu sais que j'y crois, mais pas toi, ne me raconte pas ça. Tu ne crois en rien."
 "Comment suis je arrivé ici ? tu as tout fermé tu me l'as dit tout à l'heure."
 "Tu as fait un double simplement, pas compliqué. S'il te plait, tu dois t'en aller."
 "C'est une possibilité, mais cela fait parti de ce que je possède, si tu me laisses une minute, je reviens."

J'ai " Glissé" chez moi, le temps de boire un grand verre d'eau pour noyer mon haleine d'alcool, et je suis revenu chez elle.

Elle était recroquevillé dans un coin de la pièce, j'ai l'impression qu'elle me voit comme un monstre maintenant.
Tout ce qu'elle avait cru, imaginé, déifié, expliqué, une impossibilité lui parlait.
 " Tu peux vraiment faire ça ? Tu es vraiment Saint Michel ou ce que tu veux ? Qui es tu vraiment ? "
 "Je serais incapable d'expliquer, chaque fois que je meurs, je recommence dans le corps d'un nouveau né.
Réincarnation si tu veux, mais je réapprend tout, je n'ai conscience qu'à un âge avancé de ce que je sais faire, de ce que je suis.
J'ai quelques souvenirs des temps passés, mais tout se dilue au fur et à mesure que j'avance dans mes vies.
Je me souviens vaguement d'avoir été un chevalier et d'avoir combattu sous tant de bannières, mais contrairement à la croyance, pas d'un dragon. Saint Michel effectivement, mais je crois que je l'ai lu plus tard."
 "Il y en d'autres comme toi avec ce pouvoir ?"
 "Surement, possible que l'on se croise, mais qui croire ?
Entre ceux qui divaguent, inventent, et d'autres comme moi qui croient en une malédiction. Il m'est arrivé de discuter avec certains, mais je n'étais jamais sur.
Les innocents parlent de réincarnation, les autres se fondent dans la masse et tentent de vivre normalement.
Nous avons tous une vie, mais nous recommençons chaque fois à nous reconstruire, sans grande conscience de ce qu'il s'est passé antérieurement.
Je n'apprends pas plus, pas moins, je vis ce qu'il me reste à vivre. ca ne me rend pas plus intelligent.
Ce n'est que vers la fin, que j'apprends à "glisser", ce que tu m'as vu faire.
Je suis devenu trop agé pour commencer une nouvelle vie avec les quelques années qu'il me reste.
C'est pour cela que tu me voyais souvent regarder au delà.
Je tente quelquefois de savoir qui j'étais, et pourquoi moi. J'essaie de vivre ce que je suis, ce que j'étais avec toi. Tant de bonheurs gachés que j'ai du oublier, et celui que je vivais avec toi."
 "Je t'aimais Michel, je t'aime encore, mais je ne savais pas. Je te voyais sans arrêt dans tes rêves, incapable de t'intéresser à ce que la vie nous impose."
Elle cherche des réponses, des questions, je le vois, tout doit s'embrouiller dans sa tête.
 "Tu arrives ici, comme ça, tu pourrais être partout, tu peux aller partout. Pourquoi moi ?"
 "Pourquoi toi ? Je ne sais pas, je suis amoureux, mais ça tu le sais.
Partout ? Pas du tout, il faut que je connaisse bien le lieu, pour le visualiser et "Glisser". Je suis incapable d'aller au bout du monde que je ne connais pas."


Nous sommes resté ensemble quelques années encore, mais tout allait se diluer.
Depuis un certain soir, j'ai éludé toutes ses questions, je n'ai pas toutes les réponses.
j'ai l'impression qu'elle me regarde, comme un anachronisme, , un phénomène, un destructeur de rêves et de croyances.
J'attends ma prochaine renaissance, et pourquoi pas, retrouver un amour non fini.
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