LII

5 minutes de lecture

Ils se rendirent au concert le mercredi 29 mars. Ils choisirent de faire un bout de chemin à pied, le soleil semblait radieux et graciait la ville de rayons chaleureux. Alors qu’ils attendaient à un passage piéton, Cassandre surprit une petite fille à côté d’elle leur lancer un regard un peu trop appuyé, avant de tirer la manche de son père d’un air effarouché. Cassandre détourna prestement le regard et le signal passa au vert. Mais l’impatience et le sentiment d’excitation qui coulait en elle à l’idée de la soirée bloquaient toutes les flèches extérieures. Pour le coup, Jakab ne s’était pas gêné pour arborer son sweat-shirt à l’effigie de Behemoth, et ils formaient une paire sombre qui tranchait gaiement et sans honte sur la foule de gens anodins et colorés.

Ils finirent par emprunter la ligne 4 du métro et sortirent dans l’étrange quartier qu’est Château d’Eau. Ils ne tardèrent pas à aviser une courte file de gens à l’apparence curieuse, détonnant du reste de la population locale, le long d’un mur placardé d’affiches déchirées et bordé de poubelles vertes. Il n’y avait pas à s’y tromper, il s’agissait bien du point de ralliement. Il n’y avait pas foule, aussi se rangèrent-ils calmement derrière une petite femme d’une cinquantaine d’années, Polonaise à n’en pas douter. À la vue de sa jupe et de son imperméable bleu ciel, Cassandre sourit avec attendrissement, se demandant ce qui l’avait amenée jusque-là. Peut-être était-elle simplement venue en patriote, une raison bien honorable.

La salle des Étoiles était intimiste. Ils eurent la chance de pouvoir se poster à la barrière, devant le micro central. Les Néerlandais du groupe Dool ouvrirent le bal avec un son rock ambiant, hypnotisant et finirent de manière légèrement abrupte, n’ayant manifestement pas eu la possibilité de terminer leur programme comme ils l’auraient souhaité.

Les quatre musiciens arrivèrent sur Man With a Harmonica[1], Nergal endossant son imposante guitare Gretsch blanche. Ils jouèrent, et avaient l’air heureux. Véritablement. Ils étalèrent devant eux leur passion, leur joie et leur raison de vivre. Of Sirens, Vampires and Lovers[2] fut impeccablement réussie, les notes timides baignées d’une douce lueur orangée, la calme voix de John Porter réussissant à plonger dans le silence une foule habituée à la hargne. Nergal parcourait l’assistance du regard, rencontrant les yeux de chacun, adressant un sourire senti aux personnes qui s’étaient déplacées pour eux. Voir des métalleux « headbanger » sur un riff de blues cassant, plaisamment distordu, constituait un spectacle des plus étranges.

Ce qu’ils entendirent ensuite sortait du fond de l’Ouest américain, et ils furent instantanément transportés par une country calme, qu’ils avaient l’impression d’avoir toujours connue. Ils respiraient la poussière et le sable, ils humèrent le vécu du bois et les simples plaisirs de la vie.

Ils se laissèrent porter par l’épopée qu’ils vivaient, allant jusqu’à taper des mains sur la section de batterie qui scindait en deux Cross My Heart And Hope To Die[3], les uns sermonnant amicalement ceux qui n’avaient pas le sens du rythme. John Porter chanta une admirable Submission[4], puis le registre changea et éclata une chanson si contradictoire, si déplacée que cela en était comique. Il était en effet bien inhabituel de voir le leader de Behemoth entonner un air si léger et loufoque, qui plus est avec des paroles en français.

Alors que venait la chanson finale, Jakab déplaça son regard sur Cassandre. Si frêle au milieu des autres métalleux, son sourire était resplendissant, la joie se lisait sur son visage. C’était tellement différent, et nécessaire. Ils quittèrent la scène sous les applaudissements, après avoir salué leur public et serré des mains.

Cassandre s’acheta un T-shirt et un album du groupe au stand situé dans un coin de la salle, tandis que Jakab se procurait lui aussi un disque. Il estimait que les bons artistes méritaient d’être récompensés. Ne se sentant pas encore d’humeur à quitter cet endroit coupé du monde, ils s’offrirent une bière au bar non loin de la porte des coulisses, sur le côté de la scène. Ils regardèrent la salle se vider petit à petit, revivant dans leur tête les instants qui venaient de se dérouler devant eux.

C’est alors qu’Adam « Nergal » Darski et John Porter surgirent par la porte et s’avancèrent tranquillement dans la salle. Un petit attroupement commença à se former autour d’eux, mais les gens restaient étonnamment respectueux et ne se montraient pas trop envahissants, ce qui donna l’occasion aux deux hommes d’entamer une discussion et répondre patiemment à chacun, signer des albums et prendre des photos. Ceux qui avaient obtenus ce qu’ils voulaient étant pour la plupart repartis, Nergal eut un moment de liberté et s’en alla bavarder avec le barman ainsi qu’avec quelques Polonais faisant manifestement partie de la tournée.

Comme il ne se tenait qu’à quelques mètres d’eux, Cassandre et Jakab s’assurèrent qu’ils ne le dérangeraient pas et allèrent à sa rencontre. Comme ils s’étaient approchés, Nergal leva les yeux, les salua et accepta volontiers lorsque Jakab se proposa de le prendre en photo avec Cassandre. Quelque expert qu’il fût dans la détestation des selfies, il admettait que l’occasion ne serait pas de sitôt renouvelable. Nergal parut touché qu’elle le remerciât en polonais et lui serra la main, un grand sourire traversant son visage. Voyant que Cassandre semblait vouloir ajouter quelque chose, Jakab resta en retrait et n’écouta pas ce qu’elle avait à lui dire. Il savait simplement que la musique de Behemoth et de Me and That Man occupait une place spéciale dans son cœur, qu’elle avait inspiré de nombreux écrits, et que remercier l’artiste qui en était à l’origine revêtait une grande importance pour elle. Et il était heureux, profondément, qu’elle eût cette chance. La sincérité sur les traits de Nergal le frappa lorsque Cassandre le quitta. Des étoiles honnêtes illuminaient son visage et la gratitude se lisait au fond de ses yeux. Jakab lui était reconnaissant de l’avoir écoutée. Il lui prit la main pour se diriger sans hâte vers la sortie, habités par un sentiment de complétude et de paix qu’ils n’avaient que rarement connu. Ils rentrèrent comme dans un rêve, la tête remplie d’images joyeuses et inoubliables.

Et il se dit que Satan n’était qu’une image, et que le simple fait d’offrir un soutien et de procurer du bonheur aux autres rachetait tous les péchés.

- // -


[1] Ennio Morricone – Man with a Harmonica

[2] Me and That Man – Of Sirens, Vampires and Lovers

[3] Me and That Man – Cross My Heart and Hope to Die

[4] Me and That Man – Submission

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 7 versions.

Recommandations

Anas De Bernieras


Bouté par l’ouragan de mon entendement, dès le commencement de l’apparition du fil blanc dans le ciel, mon mulet et moi, sans se retourner avançons rapidement afin de s’éloigner.
Les habitations basses de cette province ressemblent maintenant à une infime nichée au milieu des buissons de mon nouvel horizon.
Foisons de visages s’imposent à moi, je sais qu’ils vont s'inqiéter à mon sujet, je peux en connaître la raison.
Soyons sensés, je ne me suis pas embarqué pour une balade de tout repos.
Aux quatre coins cardinaux, peu importe la destination, il me faut m’assurer de naviguer intérieurement.
En voyageant ainsi, je pourrais parcourir le monde entier et bien au-delà.
Là, il me faut anticiper, assimiler les adversités à venir.
Souffrir de la piqûre d’une épine de rose, ce n’est pas souffrir de la difficulté de la vie ?
Aussi je suis né avec, et dans la douleur, par conséquent ma voie dans la vie, est labeur.
L’heure est de cheminer sans trop savoir à quoi m’attendre, mais Dieu est grand et il me guide sur le chemin de mon destin.
Un certain regain d’amour nous change, partir tenter d’échanger de l’amour contre de la terreur, nous fera tous certainement mûrir.
Mourir en partant chercher un peu d’amour, c’est un signe qui prouve que nous ne sommes pas haineux intérieurement.
Évidemment comme la terre cuite qui durcit à une chaleur très intense, l’amour ne peut se parfaire que dans la douleur.
Lueur chancelante de bougie, odeurs et bruits de l’obscurité, je laisse la petite pièce de repos que j’occupe depuis deux jours.
Pour le premier camp, il m’a fallu six mille kilomètres d’avion et mille deux cents kilomètres de cars locaux.
Aux carreaux de la fenêtre, je distingue ma face recouverte de longs cheveux de tête et de barbe, âpreté du costume local et coiffé d’un turban, me voilà porter un nouveau nom, un nouvel âge, plus de passé, pas d’avenir, juste un présent.
Dans mon paquetage, je partage mes effets et ceux de Quiquimiel qui m’accompagne où que "j’âme", mon passeport et le sien, pour quel voyage auprès de moi, j’ai également un peu de miel qui me rappelle sa fragrance tout le temps.
Brûlant d’impatience, je l’entends, elle ne va pas tarder à se rapprocher tout prêt.
Après avoir papoté tant bien que mal avec quelques signes de mains et deux trois mots dans la langue locale, j’ai réussi à acheter quelques petites choses pour ma route.
Toute ma monnaie m’a servie à négocier de l’eau, du pain et des figues.
L’intrigue dans ce pays, c’est qu’il y a plusieurs prix pour les mêmes denrées, celui du Bédouin du coin et celui du citoyen de plus loin.
Moins de deux minutes de négociations, une femme se jette dans l’affaire.
L’air de rien, un être est apparu, et m’a ramené la moitié de toute ma ferraille, tout en gardant mes victuailles.
Bataille achevée, vêtue d’un voile intégrant tout, couvrant son visage, lui réservant que ses yeux, elle s’abandonne à mes pieds en me suppliant.
Biaisant mes yeux de côté pour ne pas regarder les siens, afin de la respecter, surtout pour un étranger, dans ces pays, je n’ai pu reconnaître son sexe, que, par les formes de son corps.
— J’implore mon Dieu, laissez-moi venir avec vous, j’ai eu beau faire de mon mieux pour garder mes distances depuis votre arrivée, je ne peu plus vous suivre sans me faire voir, vous allez pénétrer des terres sévères.
— Prière madame, avez-vous la moindre idée de l’endroit où je me rends, certainement que votre mari vous attend, ainsi que votre famille, il est plus prudent pour vous de faire demi-tour.
— Pour moi, nous sommes corps et âme, nous sommes tous deux une seule lumière, vous êtes moi, je suis vous. Vous êtes celui que je cherchais, c’est de vous quand je parle de moi, c’est de moi que je parle maintenant, parce que c’est moi que je cherchais et je vous ai trouvé.
Désarticulé dès les premiers mots prononcés par cette femme, toute ma carcasse tressaille, tout ce heurt dans ma tête et dans mon cœur.
Lutteur calme comme après un combat, tout étourdi, ce qui importe pour le moment, c’est que je préserve ma lucidité, d’étouffer l’émotivité, considérer cette présence comme un mirage aux portes du désert.
Faire de sorte que ce grand coup que je viens de recevoir, me laisse les idées claires pour continuer mon chemin, je l’avoue, un peu cabosser pour le coup.
— Vous pouvez vous servir de moi, je peux vous aider sur la route, une sorte de guide, où que vous serez, dans quelle situation que vous vous trouverez, je serais là, puisque je me suis trouvé en vous, vous me possédez, me dit-elle, prosternée.
Anticiper les difficultés à venir ne m’inquiète pas, le destin qui m’attend à présent avec cette femme sur ce chemin, comme une fleur, je la cueille volontiers, pourquoi serais-je saisie de stupeur, j’ai déjà goûté aux difficultés et aux beautés de la vie.
Aussi, pour qu’un nouvel être naisse, les difficultés sont nécessaires, je me réfère à ce précepte.
J’accepte la venue de cette inconnue comme si quelqu’un, plutôt quelqu’une m’était envoyée pour me tirer, pour me précipiter à la recherche de ce que j’ai perdu, qui a disparu, cette mort apparente en moi qui fait que mon cœur se meurt depuis elle.
Elle, Quiestelle, puis-je ressentir à nouveau de la chaleur, pouvoir ouvrir mon cœur, comprendre cette apparition, là, tout cela m’est extérieur.
Cœur pour quelqu’une à qui je pourrais offrir tout mon amour, et ma dévotion éperdue, comme pour Quiquimiel, qui en bas, a disparu.
0
2
20
4
R.C.
Il existe des lieux, aux abords des deux mondes, où les souvenirs des choses qui furent s'attardent, tourbillonnent et s'accrochent. On dit qu'on peut les récupérer mais que cela ne sert à rien. Des secrets qui n'ont plus besoin d'être cachés. Des mystères dont le sens est depuis longtemps oublié. Ce ne sont que des fragments disparates, pourquoi venir les chercher?
3
6
60
11
Défi
Camille F.


Cher papa,
Papa... "Papa". Ce mot sonne faux depuis déjà longtemps. Pourquoi ? En as-tu la moindre idée ? Tu es presque un inconnu pour moi. Aujourd'hui, c'est comme si je n'avais jamais eu de père. Je n'ai presque aucun souvenir de quoi que ce soit avec toi. La seule chose dont je me souvienne à peu près, c'est de nos séances d'escalade lorsque j'étais petit. Là je faisais quelque chose avec toi, j'étais heureux.
Il est difficile d'écrire cette lettre pour moi, c'est comme écrire un texte sur rien. Même pas sur une absence, car l'absence implique la possibilité d'une présence, or je n'ai absolument aucune idée, aucun sens de ce que peut être ta présence.
J'allais dire que ce bonheur était probablement fictif, que ces séances d'escalade n'étaient qu'une occasion pour moi de me croire aimé de toi, parce que si tu m'emmenais, rien que moi, pour aller grimper, c'est bien que je comptais un peu pour toi. Mais en vérité je n'en sais rien. Peut-être aussi bien m'emmenais-tu parce que, "ça se fait", quelque chose comme ça avec son fils. Je ne sais rien de toi, tu ne m'as jamais montré qu'une égalité imperturbable de caractère. Sur cette surface parfaitement lisse, je n'ai jamais eu prise. Quand j'essaie de trouver la place qui est la tienne à l'intérieur de moi, je ne conçois qu'un creux, un vide. Je ne ressens rien.
Il y a dix ans, maman et toi vous êtes séparés, et maman est partie vivre avec une femme. Cette femme, elle est tout ce que tu ne seras jamais : vivante, bienveillante, emportée, attentive, pour chacun de nous trois elle a fait plus en dix ans que tu n'en as fait depuis que nous sommes nés. Infiniment plus. Elle nous a hébergé, elle nous a écouté, elle nous a observé, elle a cherché comment nous pourrions faire pour être plus heureux, elle nous a aidé, parfois douloureusement, à faire voler en éclats certaines de nos barrières les plus tenaces. Si j'ai arrêté de fumer des joints, c'est grâce à elle, si je mange à peu près sainement aujourd'hui, c'est grâce à elle (sais-tu qu'à Lyon je me nourrissais presque exclusivement de gâteaux apéritifs et de tartines de nutella ?), si je sais qu'il faut que je prenne soin de mon corps, c'est grâce à elle, si j'écris enfin mon mémoire de master avec une chance de le finir, c'est grâce à elle, qui a tout fait pour comprendre ce qui n'allait pas, et m'aider à instituer des conditions favorables à la rédaction.
Je ne te reproche même pas de n'avoir pas fait tout ça à sa place, parce que je sais que tu en es absolument incapable, et parce que je n'ai rien sur quoi me baser pour te faire de tels reproches. Ce serait comme essayer d'attraper le vent avec ma main.
J'ai bien été en colère contre toi, mais c'était une colère artificielle, une colère qui cherchait à remplir le vide que tu as laissé en moi. N'importe quoi d'autre aurait aussi bien, aussi peu fait l'affaire. Aujourd'hui encore ce vide est là, et même tout le mal que me disent de toi ma mère et ma belle-mère ne me convainc pas. Quand ma belle-mère me parle des rares occasions où elle a pu constater quelque chose comme un mépris de ta part par rapport à moi, des remarques désobligeantes, des rabaissements, je ne me souviens pas. Je veux bien la croire mais je ne sais pas quoi faire de ce qu'elle dit. Parfois j'y adhère intellectuellement, parce que ça a l'air d'être la vérité, mais je ne me sens pas concerné. Tout au plus je me sens embarrassé par ce vide et ton existence dont je ne sais pas quoi faire, qui m'encombrent comme un vieux meuble dont je ne voudrais plus.
Ce vide à l'intérieur de moi, j'aimerais maintenant te le rendre, parce qu'il ne m'appartient pas. C'est ton vide, pas le mien. Moi je ne demande qu'à me remplir de la vie, et je ne peux pas à cause de la place que prend inutilement ce vide absurde. Tu n'as pas idée du temps que j'ai passé, gâché, à flotter comme un ahuri en-dehors de mon corps, à survoler les choses qui toutes m'inspiraient la même indifférence que celle dont tu as toujours fait preuve à mon égard. Je ne te rejette pas, je ne t'abandonne pas, je te rends simplement ce qui est à toi.
On continuera à se voir une fois tous les deux, trois ou six mois, lorsque tu nous inviteras, mes soeurs et moi, à venir manger. Je ferai comme si de rien n'était et toi aussi, parce qu'il est certain que tu ne trouveras rien à dire ni à faire à propos de cette lettre. Nous échangerons quelques mots sur nos vies respectives, qui continueront très bien comme ça, nous mangerons bien, puis mes soeurs et moi nous partirons. Je t'embrasserai et te dirai "salut papa", parce que je ne sais pas comment t'appeler autrement, mais tu sauras désormais quelle irréalité recouvre ce nom.

À bientôt,

Camille.
2
13
0
4

Vous aimez lire Parallel ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0