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Jakab décrocha un entretien trois jours plus tard dans le 8e arrondissement. La chance semblait pour l’instant lui sourire, la réactivité de l’entreprise étant un bon point de départ, et Cassandre espérait que cette première étape serait concluante. Aucun stress ne se faisait sentir dans ses paroles ou dans ses gestes, et son apparence ne différait en rien de l’ordinaire. Il avait simplement évité d’exhiber le sweat-shirt à la signification controversée qui n’engendrerait que suspicion.

L’après-midi étant étonnamment ensoleillé, Cassandre laissa pour la première fois de l’année son manteau à la maison et s’autorisa à sortir dans un haut noir aux manches trois-quart, dont les anneaux discrets et les cordons tressés rappelaient le motif des bracelets qu’elle avait pris soin de glisser autour de ses poignets. Elle accompagna Jakab une partie du chemin puis décida de l’attendre dans un Starbucks situé à proximité. Le café n’était pas bondé à cette heure-là et elle n’eut aucun mal à trouver une place. Le jazz changeait agréablement du hip-hop ou de la musique commerciale et sans âme que l’on entendait habituellement dans ce genre d’endroit et, malgré le prix élevé du Caramel Macchiato, Cassandre fut relativement satisfaite de son choix. En regardant autour d’elle, elle constata que la plupart des clients travaillaient. Après avoir observé avec amusement son voisin qui tentait en vain de retrouver son mot de passe, elle ouvrit le recueil de nouvelles de Maître Lovecraft. Un message de Jakab l’arracha à sa lecture au bout d’un temps indéterminé et elle regagna la rue sous un ciel qui s’était indubitablement renfrogné.

Son allié fut presque immédiatement à ses côtés et passa doucement ses doigts sur le symbole désormais encré sur son poignet. Cassandre garda soigneusement sa main chaude dans la sienne tout en cherchant en vain dans ses yeux quelque indice de son humeur.

— Comment ça s’est passé ? s’enquit-elle finalement tandis qu’ils se dirigeaient vers la station de métro Saint-Philippe-du-Roule.

Voir un sourire se dessiner sur son visage était toujours singulier.

— Plutôt bien, estima-t-il sans une once de doute dans la voix.

— Vraiment ?

Il hocha la tête en serrant sa main davantage.

— Le travail a l’air intéressant, poursuivit-il. Nous avons détaillé les principales missions du poste. Je travaillerai avec quelques autres personnes avec qui je devrai suivre les projets des clients, donc m’occuper de la partie conception, assister les opérations techniques, effectuer des calculs mécaniques... Nous sommes apparemment trois sur le poste, ils devraient me recontacter d’ici la semaine prochaine.

Cassandre le félicita sincèrement, priant pour que le sort lui fût favorable. Jakab Kátai était de ceux qu’elle voulait voir réussir.

*

Les notes doucement inquiétantes d’Alsvartr (The Oath)[1] d’Emperor résonnaient dans l’appartement lorsque Jakab revint avec de quoi faire un taboulé. Il la pria de ne pas s’interrompre et s’occupa du repas, agrémentant la semoule de petits dés de tomates et de poivrons. Il pressa un citron et une orange, ajouta des raisins secs, de l’huile d’olive, de la menthe, du curcuma et de la cannelle ainsi que quelques derniers ingrédients qui lui passaient par la tête. Le plat risquait d’être original, mais il savait qu’elle aimait cela. Il mit rapidement le taboulé au frais puis coupa quelques tranches de jambon cru qu’il posa sur des toasts. Il ordonna le tout sur une assiette, sortit deux bouteilles de bière et apporta l’entrée au salon.

Cassandre posa la guitare, éteignit l’amplificateur et ouvrit de grands yeux en découvrant comment l’apéritif était présenté.

— Merci d’avoir tout préparé, lui glissa-t-elle alors qu’il la prenait par la main pour s’installer sur le canapé.

Jakab sourit en voyant ses yeux pétiller, puis il décapsula les bouteilles et ils dégustèrent calmement les toasts salés. Ses pensées s’envolèrent vers son pays natal, et c’est devant la principale chaîne d’information hongroise qu’ils engloutirent le taboulé. Son cœur tressaillait joyeusement lorsqu’il reconnaissait certains quartiers, certaines rues, certains magasins devant lesquels il était passé. Il fut amusé en apercevant par hasard le toit en mosaïque de la prestigieuse université BME. Son cerveau quitta le moment présent pour effectuer un bond de trois ans en arrière, et il vit de nouveau l’édifice au dallage en marbre, la passerelle qui reliait le bâtiment E au bâtiment R, les murs dépourvus de tags. La plus grande université scientifique du pays était un endroit où Jakab avait aimé étudier. Il s’était senti fier en empruntant quotidiennement les allées qui serpentaient entre les bâtiments, le long desquels les bustes sculptés des prix Nobel hongrois veillaient avec bienveillance sur leurs successeurs. Le cadre donnait envie d’apprendre. Et on lui avait fait confiance. On lui avait dit qu’il pouvait réussir.

Reportant son regard sur l’écran, il découvrit les larges flots du Danube qui s’écoulaient respectablement sous un ciel azur, éclatant. Les deux rives de la capitale étaient reliées par des ponts monumentaux, la vue était à couper le souffle. Il pensa à ses parents et imagina ce qu’il en advenait. Il avait l’impression de vivre à Paris depuis non pas des mois, mais des années.

— Je pense qu’il y a encore un certain sens du respect dans les pays d’Europe centrale, qu’on a perdu en France, fit soudain remarquer Cassandre.

En effet. Et il n’y avait pas besoin de comprendre la langue pour s’en rendre compte. Bien qu’indéniablement plus pauvres, les personnes étaient bien habillées, les enfants souriants, les policiers respectés, les passagers ne couraient pas pour attraper le métro, les rues étaient propres et inspiraient la sérénité. La délinquance généralisée n’existait pas encore. Une impression qu’il avait immédiatement retrouvée lors de son retour en Hongrie pour Noël. Sous prétexte de course à la modernité et d’élévation du confort de vie, on ne cessait de créer de nouveaux besoins, des besoins toujours plus chers et addictifs. Cette démarche serait louable si elle rendait plus heureux. Mais non. Même pas. Cela ne laissait que plus de place à une race hargneuse, gâtée et malgré tout éternellement insatisfaite. Jakab Kátai ne voulait pas voir son pays s’embourber peu à peu dans le délire occidental.

— Il le faut. Sinon, alors peut-être que ce monde mérite vraiment de pourrir en Enfer.

Jakab finit par éteindre l’ordinateur et Cassandre s’éclipsa dans la chambre pour revenir avec un bloc de feuilles blanches. Puis le crayon s’anima alors que son regard se perdait au loin, happé par un souffle que Jakab ne sentait pas. Peut-être avait-elle oublié sa propre présence.

*

Il l’accompagna dans les arcanes de ses pensées. Confiante, elle avait pris sa main et l’emmenait vers les abysses délétères, contournant soigneusement les écueils dont il fallait se méfier, se laissant aller au gré des brises évanescentes et mirifiques.

Il lui tenait la main, et ils voyagèrent parmi les constellations égarées, ils allaient toujours plus loin, mais ils n’avaient pas peur, car ces mots étaient les leurs. Ainsi voguaient leurs âmes crépusculaires, laissant aux heures indues le soin de les guider.

Comme les évocations incontrôlables commençaient à les entraîner, il se tourna vers elle, elle entendit sa voix. Elle sourit au vide, et posa un doigt sur ses lèvres.

Et elle n’avait pas peur, car les mots étaient beaux.

- // -


[1] Emperor – Alsvartr (The Oath)

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