XLV

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Les cheveux de Cassandre virèrent rapidement à un rouge grave, riche et dense. Il ne fit alors nul doute que cette couleur lui appartenait et qu’aucune teinte ne lui seyait mieux. Elle rehaussait la bizarre timidité de ses traits, elle la laissait habiter l’ombre sans pour autant l’exposer à ses griffes. Une semaine avait passé, emportant dans son sillage les traces ténues des soupçons de vie qui l’avait traversée.

Mais l’étourdissante quiétude qu’avait laissée Cassandre en le quittant quelques heures plus tôt ce jour-là avait échoué à rendormir l’esprit de Jakab Kátai. Ce matin-là, Cassandre avait émis une idée. Une idée qui l’avait amusé et semé en lui une envie prometteuse. Elle s’était levée furtivement, laissant les draps défaits et l’avait regardé.

— J’ai rêvé de toi, avait-elle déclaré. Il y avait de l’encre. Ici.

Elle s’était penchée vers lui et avait effleuré ses côtes du doigt. Il avait retenu sa main un instant puis elle s’était éclipsée.

Jakab avait déjà examiné la possibilité de se faire tatouer, quelque temps auparavant. S’il fallait être précis, après avoir fait l’acquisition de la vieille maison slovaque. Cette pensée était revenue par moments, mais il n’avait jamais porté son geste à exécution. Ce matin, pourtant, après avoir longtemps écouté le silence de l’appartement vide, il se dit que l’occasion était peut-être venue.

Le son à présent familier des clés tournant dans la serrure retentit environ deux heures plus tard, alors que Jakab appréciait un café nettement trop fort. Cassandre retira rapidement son manteau ainsi que ses bottes et vint s’asseoir près de lui. Leur étreinte fut intense, comblant les creux que le matin avait causés. Il lui offrit la dernière gorgée de café qu’il était en train de boire et emprisonna ses mains glacées dans les siennes.

— Y avait-il un motif sur toi aussi ? demanda-t-il une fois que ses mains furent réchauffées, reprenant la conversation là où ils l’avaient laissée.

— C’est à voir, chuchota-t-elle, restant parfaitement immobile.

Puis elle leva sur lui des yeux purement incandescents, où rougeoyait une proposition incertaine mêlée à une envie qu’il ne pouvait sans doute pas bien saisir. Le regard de Jakab passa sur les discrètes pointes parallèles qui transperçaient son sourcil droit. Bien que ces éléments décadents aillent bien à son prudent visage d’ange, Jakab n’avait jamais été attiré par les piercings et la question ne s’était même pas posée.

— À quoi penses-tu, généralement ? l’interrogea-t-il en entortillant une mèche rouge sombre autour de son doigt.

— Nous pourrions avoir quelque chose. Une marque.

Ses mots restèrent suspendus dans la pièce.

— Je voulais une citation, dit-il.

— Je ne peux être sûre de rien pour l’instant.

Il regarda doucement ses yeux se perdre dans le vide et l’air se colorer.

Leurs sens perçurent de nouveau les ondes hantées au sourire singulier. Elles seules remarquèrent le symbole qu’il traça sur son poignet.

— Nous sommes pareils. Il nous faut une raison.

Elle sembla écouter un son avec application.

— Nous avons nos raisons, lui assura-t-elle. Le moment viendra.

Ils se réfugièrent dans la chambre à une heure avancée, ce qui leur laissa le loisir d’observer la nuit tomber avec sa grâce habituelle. Jakab avait lu quelques pages de Par le fer et par le feu puis avait été troublé par le ballet des ombres et des lueurs surnaturelles qui se jouait dans la pièce.

*

Cassandre attendit que les images de la nuit dense se fussent dispersées pour ouvrir les yeux. Elle resta immobile et savoura la chaleur du corps de Jakab contre le sien. Un coup d’œil discret lui indiqua qu’il était réveillé. Le contact de sa main sur son ventre la surprit et la fit frissonner malgré elle. Ses paupières se refermèrent alors qu’elle sentait sa main descendre lentement le long de ses hanches, la maintenant consciencieusement dans un plaisant état d’irréalité pour une durée qu’elle fut incapable d’évaluer. Il interrompit tout d’un coup son exploration pour se redresser sur un coude, de façon à lui faire face.

— Il m’est venue une idée de tatouage, annonça-t-il sérieusement.

Ses iris sombres semblaient alors animés d’un éclat vivace et passionné.

— Intéressant, commenta Cassandre, réprimant un sourire. Tu voudrais m’en dire plus ?

Jakab inspira longuement avant de se lancer.

— Le mot « QUARANTINE », sur mon torse. Cela signifie « isolement du cœur ». Personne n’a le droit d’entrer, rien n’a le droit de sortir. Bien sûr, tu es déjà dans mon cœur. Cela signifie que je ne te laisserai pas partir.

Il s’arrêta une seconde.

— Il y aurait un logo de Psyclon Nine dans la lettre Q.

Sans qu’elle s’en rendît compte, son regard la happa complètement.

— Ton explication me touche, lâcha-t-elle au bout d’un moment.

Son expression se teinta d’une note d’anxiété que Cassandre ne lui avait jamais vue jusqu’alors. Et elle sourit. Elle sourit car elle aimait son choix, et sut qu’ils se comprenaient totalement.

— Quand t’est venue cette idée ? le questionna-t-elle.

— Pendant la nuit.

— Elle se construira au fil des jours.

Comme Jakab hochait la tête, Cassandre glissa sa main au creux de sa nuque et l’embrassa.

— Et toi ? s’enquit-il une fois avoir repris ses esprits.

À vrai dire, Cassandre y avait longuement pensé.

— Je ne suis sûre que d’une chose, se contenta-t-elle de dire.

Jakab traça un symbole mathématique sur son bras et haussa un sourcil, ce à quoi Cassandre répondit par un hochement de tête.

— Cela nous correspondra, affirma-t-il. De cette façon nous serons protégés des attaques extérieures.

— Ainsi tout sera scellé.

L’absence totale d’impératifs leur laissa le temps nécessaire pour réfléchir plus en détail à l’opération qu’ils s’apprêtaient à effectuer. Jakab ne connaissant aucun tatoueur parisien, Cassandre proposa de faire appel au perceur qu’elle connaissait. Bien qu’elle se fût toujours cantonnée aux piercings et qu’elle n’eût jamais eu recours à leurs autres services, elle savait que la petite équipe travaillait bien. Les modèles de précédents tatouages présentés sur leur site internet, certes un peu brouillon, se révélèrent à la hauteur de leurs attentes, et leurs travaux artistiques achevèrent de les convaincre.

*

Jakab se réveilla avec un goût de rouille dans la bouche[1]. Après une courte inspiration, il réalisa qu’il s’était coupé la langue. Il resta les yeux clos, étendu dans le silence sépulcral de la pièce, l’esprit curieusement embrumé. Ce n’était pas un rêve qu’il venait de faire, mais un souvenir sournois remonté à la surface de sa mémoire.

Il avait très nettement vu l’arme qu’il tenait entre ses mains, il sentait encore le contact du métal froid contre sa peau rendue calleuse par les longs mois passés à les manier. Il savait qu’il avait perdu depuis, et se demanda si ses doigts pourraient retrouver l’agilité qu’ils avaient jadis connue. Repenser à cette période de sa vie laissait un vide étrange en lui. Il ne regrettait rien. Il n’avait que la certitude d’être heureux là où il se trouvait désormais. Il chassa cette pensée et les dernières images s’évaporèrent.

*

Ils consacrèrent les jours suivants à développer leurs idées, collectant toutes les pièces nécessaires afin d’aider les tatoueurs à cerner l’atmosphère désirée. Comptant se faire tatouer le même jour que Cassandre, Jakab jugea préférable de s’adresser à un artiste différent. Bien que leurs travaux fussent du même niveau de qualité et qu’il ne fît aucun doute que la volonté de Jakab fût parfaitement exécutée, Cassandre était plus réceptive à l’aiguille du tatoueur qu’elle avait choisi. Elle était subjuguée par la complexité des dessins, qui respiraient richesse et minutie jusqu’aux plus infimes détails. Les pages de leurs artistes respectifs restaient ouvertes en quasi-permanence à l’écran de leurs ordinateurs posés sur la table basse. Ils s’étaient tous deux installés sur le canapé bleu foncé, mais s’interdisaient scrupuleusement de jeter un œil sur le projet de l’autre. Ils préféraient être étonnés. Jakab remarquait toutefois que Cassandre gardait précieusement le livre de Baudelaire à portée de main et s’y plongeait de temps à autre.

Ils les contactèrent enfin et convinrent d’un rendez-vous sur place, par chance le même jour, le mardi 31 janvier, afin de voir comment donner vie à leur idée.

Sitôt franchie la petite porte cachée des regards, Cassandre eut la confirmation que l’endroit n’avait rien perdu de son allure occulte. Le perceur avec qui elle avait déjà eu affaire l’année passée se tenait derrière le comptoir et leva la tête en les voyant entrer.

— Cassandre, c’est ça ? la salua-t-il en plissant les yeux.

L’interpellée marqua un temps d’arrêt, ne s’étant pas attendue à ce qu’il l’eût reconnue.

— Est-ce que Curupira est là ? s’enquit-elle après avoir confirmé son identité.

— J’ai rendez-vous avec Gorgo, ajouta Jakab.

Le perceur déplaça son regard sur lui avant de revenir sur la cliente qu’il connaissait déjà.

— Vous voulez vous faire tatouer ? lança-t-il en s’amabilisant. Deux minutes, ils vont arriver.

Comme pour faire écho à ses paroles, la porte située derrière le comptoir s’ouvrit. Contre toute attente, la personne qui se dirigea vers Jakab était une femme. Une grande pieuvre s’étendait de son épaule à son coude, en partie dissimulée par de longs cheveux châtains. La tatoueuse avait l’air jovial et serra d’emblée la main de Jakab, qui lui rendit la salutation avec deux secondes de retard. Elle ne parut pas s’en formaliser.

— Bonjour, je suis Fiona, se présenta-t-elle. Alias Gorgo.

Elle termina en riant et ne se démonta en rien face à la froideur de son client, l’entraînant de la façon la plus naturelle dans le couloir. En les regardant disparaître, Cassandre se fit la réflexion que les employés de cette boutique devaient bien être les seules personnes à ne pas paraître troublées le moins du monde par leur apparence.

Comme elle restait seule, le perceur revint vers elle.

— Vous êtes bien tombés, les gars, ce sont de sacrés dessinateurs.

C’était rassurant.

Le tatoueur de Cassandre arriva peu après et ils se rendirent tous deux dans une pièce munie d’un bureau qu’on venait apparemment de dépoussiérer.

— Au boulot ! fit-il en lui présentant un tabouret.

L’homme dénommé Curupira ne devait pas avoir plus de la trentaine et son crâne rasé arborait ce qui ressemblait à des tatouages ethniques. L’impression d’exotisme était renforcée par l’amulette qu’il portait à son cou et par un léger accent que Cassandre ne sut pas identifier. Qu’à cela ne tienne, il fit tout son possible pour la mettre à l’aise et se montrer inventif, aussi passa-t-elle un moment à lui expliquer ce qu’elle désirait aussi clairement qu’elle le pouvait. Curupira étudia avec attention les échantillons et les croquis qu’elle lui avait présentés et la fit réfléchir à plusieurs idées qui s’avérèrent pertinentes, si bien qu’elle n’eût à la fin plus aucun doute quant à son aptitude à relever le défi.

En retrouvant Jakab, elle apprit qu’il était tout aussi satisfait.

— Fiona a l’air sympa, lança-t-elle d’une façon tout à fait désinvolte une fois qu’ils eurent regagné l’appartement.

Elle reçut pour seule réponse un coup de coude soigneusement placé dans les côtes. Mais elle sut qu’il n’y avait aucune faille.

Les cauchemars semblèrent s’adoucir avec l’arrivée des premiers jours de février, légèrement plus chauds que les précédents. Le temps fut également venu pour Cassandre de changer son piercing à la lèvre et la petite spirale par laquelle elle l’avait remplacé la satisfit. Ils repassèrent par la suite à plusieurs reprises au repaire du Châtelet, cette fois séparément, pour suivre l’avancée du travail, avant de fixer une date finale.

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[1] Rotting Christ – Ze Nigmar

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