XLV

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Les cheveux de Cassandre virèrent rapidement à un rouge grave, riche et dense. Il ne fit alors nul doute que cette couleur lui appartenait et qu’aucune teinte ne lui seyait mieux. Elle rehaussait la bizarre timidité de ses traits, elle la laissait habiter l’ombre sans pour autant l’exposer à ses griffes. Une semaine avait passé, emportant dans son sillage les traces ténues des soupçons de vie qui l’avait traversée.

Mais l’étourdissante quiétude qu’avait laissée Cassandre en le quittant quelques heures plus tôt ce jour-là avait échoué à rendormir l’esprit de Jakab Kátai. Ce matin-là, Cassandre avait émis une idée. Une idée qui l’avait amusé et semé en lui une envie prometteuse. Elle s’était levée furtivement, laissant les draps défaits et l’avait regardé.

— J’ai rêvé de toi, avait-elle déclaré. Il y avait de l’encre. Ici.

Elle s’était penchée vers lui et avait effleuré ses côtes du doigt. Il avait retenu sa main un instant puis elle s’était éclipsée.

Jakab avait déjà examiné la possibilité de se faire tatouer, quelque temps auparavant. S’il fallait être précis, après avoir fait l’acquisition de la vieille maison slovaque. Cette pensée était revenue par moments, mais il n’avait jamais porté son geste à exécution. Ce matin, pourtant, après avoir longtemps écouté le silence de l’appartement vide, il se dit que l’occasion était peut-être venue.

Le son à présent familier des clés tournant dans la serrure retentit environ deux heures plus tard, alors que Jakab appréciait un café nettement trop fort. Cassandre retira rapidement son manteau ainsi que ses bottes et vint s’asseoir près de lui. Leur étreinte fut intense, comblant les creux que le matin avait causés. Il lui offrit la dernière gorgée de café qu’il était en train de boire et emprisonna ses mains glacées dans les siennes.

— Y avait-il un motif sur toi aussi ? demanda-t-il une fois que ses mains furent réchauffées, reprenant la conversation là où ils l’avaient laissée.

— C’est à voir, chuchota-t-elle, restant parfaitement immobile.

Puis elle leva sur lui des yeux purement incandescents, où rougeoyait une proposition incertaine mêlée à une envie qu’il ne pouvait sans doute pas bien saisir. Le regard de Jakab passa sur les discrètes pointes parallèles qui transperçaient son sourcil droit. Bien que ces éléments décadents aillent bien à son prudent visage d’ange, Jakab n’avait jamais été attiré par les piercings et la question ne s’était même pas posée.

— À quoi penses-tu, généralement ? l’interrogea-t-il en entortillant une mèche rouge sombre autour de son doigt.

— Nous pourrions avoir quelque chose. Une marque.

Ses mots restèrent suspendus dans la pièce.

— Je voulais une citation, dit-il.

— Je ne peux être sûre de rien pour l’instant.

Il regarda doucement ses yeux se perdre dans le vide et l’air se colorer.

Leurs sens perçurent de nouveau les ondes hantées au sourire singulier. Elles seules remarquèrent le symbole qu’il traça sur son poignet.

— Nous sommes pareils. Il nous faut une raison.

Elle sembla écouter un son avec application.

— Nous avons nos raisons, lui assura-t-elle. Le moment viendra.

Ils se réfugièrent dans la chambre à une heure avancée, ce qui leur laissa le loisir d’observer la nuit tomber avec sa grâce habituelle. Jakab avait lu quelques pages de Par le fer et par le feu puis avait été troublé par le ballet des ombres et des lueurs surnaturelles qui se jouait dans la pièce.

*

Cassandre attendit que les images de la nuit dense se fussent dispersées pour ouvrir les yeux. Elle resta immobile et savoura la chaleur du corps de Jakab contre le sien. Un coup d’œil discret lui indiqua qu’il était réveillé. Le contact de sa main sur son ventre la surprit et la fit frissonner malgré elle. Ses paupières se refermèrent alors qu’elle sentait sa main descendre lentement le long de ses hanches, la maintenant consciencieusement dans un plaisant état d’irréalité pour une durée qu’elle fut incapable d’évaluer. Il interrompit tout d’un coup son exploration pour se redresser sur un coude, de façon à lui faire face.

— Il m’est venue une idée de tatouage, annonça-t-il sérieusement.

Ses iris sombres semblaient alors animés d’un éclat vivace et passionné.

— Intéressant, commenta Cassandre, réprimant un sourire. Tu voudrais m’en dire plus ?

Jakab inspira longuement avant de se lancer.

— Le mot « QUARANTINE », sur mon torse. Cela signifie « isolement du cœur ». Personne n’a le droit d’entrer, rien n’a le droit de sortir. Bien sûr, tu es déjà dans mon cœur. Cela signifie que je ne te laisserai pas partir.

Il s’arrêta une seconde.

— Il y aurait un logo de Psyclon Nine dans la lettre Q.

Sans qu’elle s’en rendît compte, son regard la happa complètement.

— Ton explication me touche, lâcha-t-elle au bout d’un moment.

Son expression se teinta d’une note d’anxiété que Cassandre ne lui avait jamais vue jusqu’alors. Et elle sourit. Elle sourit car elle aimait son choix, et sut qu’ils se comprenaient totalement.

— Quand t’est venue cette idée ? le questionna-t-elle.

— Pendant la nuit.

— Elle se construira au fil des jours.

Comme Jakab hochait la tête, Cassandre glissa sa main au creux de sa nuque et l’embrassa.

— Et toi ? s’enquit-il une fois avoir repris ses esprits.

À vrai dire, Cassandre y avait longuement pensé.

— Je ne suis sûre que d’une chose, se contenta-t-elle de dire.

Jakab traça un symbole mathématique sur son bras et haussa un sourcil, ce à quoi Cassandre répondit par un hochement de tête.

— Cela nous correspondra, affirma-t-il. De cette façon nous serons protégés des attaques extérieures.

— Ainsi tout sera scellé.

L’absence totale d’impératifs leur laissa le temps nécessaire pour réfléchir plus en détail à l’opération qu’ils s’apprêtaient à effectuer. Jakab ne connaissant aucun tatoueur parisien, Cassandre proposa de faire appel au perceur qu’elle connaissait. Bien qu’elle se fût toujours cantonnée aux piercings et qu’elle n’eût jamais eu recours à leurs autres services, elle savait que la petite équipe travaillait bien. Les modèles de précédents tatouages présentés sur leur site internet, certes un peu brouillon, se révélèrent à la hauteur de leurs attentes, et leurs travaux artistiques achevèrent de les convaincre.

*

Jakab se réveilla avec un goût de rouille dans la bouche[1]. Après une courte inspiration, il réalisa qu’il s’était coupé la langue. Il resta les yeux clos, étendu dans le silence sépulcral de la pièce, l’esprit curieusement embrumé. Ce n’était pas un rêve qu’il venait de faire, mais un souvenir sournois remonté à la surface de sa mémoire.

Il avait très nettement vu l’arme qu’il tenait entre ses mains, il sentait encore le contact du métal froid contre sa peau rendue calleuse par les longs mois passés à les manier. Il savait qu’il avait perdu depuis, et se demanda si ses doigts pourraient retrouver l’agilité qu’ils avaient jadis connue. Repenser à cette période de sa vie laissait un vide étrange en lui. Il ne regrettait rien. Il n’avait que la certitude d’être heureux là où il se trouvait désormais. Il chassa cette pensée et les dernières images s’évaporèrent.

*

Ils consacrèrent les jours suivants à développer leurs idées, collectant toutes les pièces nécessaires afin d’aider les tatoueurs à cerner l’atmosphère désirée. Comptant se faire tatouer le même jour que Cassandre, Jakab jugea préférable de s’adresser à un artiste différent. Bien que leurs travaux fussent du même niveau de qualité et qu’il ne fît aucun doute que la volonté de Jakab fût parfaitement exécutée, Cassandre était plus réceptive à l’aiguille du tatoueur qu’elle avait choisi. Elle était subjuguée par la complexité des dessins, qui respiraient richesse et minutie jusqu’aux plus infimes détails. Les pages de leurs artistes respectifs restaient ouvertes en quasi-permanence à l’écran de leurs ordinateurs posés sur la table basse. Ils s’étaient tous deux installés sur le canapé bleu foncé, mais s’interdisaient scrupuleusement de jeter un œil sur le projet de l’autre. Ils préféraient être étonnés. Jakab remarquait toutefois que Cassandre gardait précieusement le livre de Baudelaire à portée de main et s’y plongeait de temps à autre.

Ils les contactèrent enfin et convinrent d’un rendez-vous sur place, par chance le même jour, le mardi 31 janvier, afin de voir comment donner vie à leur idée.

Sitôt franchie la petite porte cachée des regards, Cassandre eut la confirmation que l’endroit n’avait rien perdu de son allure occulte. Le perceur avec qui elle avait déjà eu affaire l’année passée se tenait derrière le comptoir et leva la tête en les voyant entrer.

— Cassandre, c’est ça ? la salua-t-il en plissant les yeux.

L’interpellée marqua un temps d’arrêt, ne s’étant pas attendue à ce qu’il l’eût reconnue.

— Est-ce que Curupira est là ? s’enquit-elle après avoir confirmé son identité.

— J’ai rendez-vous avec Gorgo, ajouta Jakab.

Le perceur déplaça son regard sur lui avant de revenir sur la cliente qu’il connaissait déjà.

— Vous voulez vous faire tatouer ? lança-t-il en s’amabilisant. Deux minutes, ils vont arriver.

Comme pour faire écho à ses paroles, la porte située derrière le comptoir s’ouvrit. Contre toute attente, la personne qui se dirigea vers Jakab était une femme. Une grande pieuvre s’étendait de son épaule à son coude, en partie dissimulée par de longs cheveux châtains. La tatoueuse avait l’air jovial et serra d’emblée la main de Jakab, qui lui rendit la salutation avec deux secondes de retard. Elle ne parut pas s’en formaliser.

— Bonjour, je suis Fiona, se présenta-t-elle. Alias Gorgo.

Elle termina en riant et ne se démonta en rien face à la froideur de son client, l’entraînant de la façon la plus naturelle dans le couloir. En les regardant disparaître, Cassandre se fit la réflexion que les employés de cette boutique devaient bien être les seules personnes à ne pas paraître troublées le moins du monde par leur apparence.

Comme elle restait seule, le perceur revint vers elle.

— Vous êtes bien tombés, les gars, ce sont de sacrés dessinateurs.

C’était rassurant.

Le tatoueur de Cassandre arriva peu après et ils se rendirent tous deux dans une pièce munie d’un bureau qu’on venait apparemment de dépoussiérer.

— Au boulot ! fit-il en lui présentant un tabouret.

L’homme dénommé Curupira ne devait pas avoir plus de la trentaine et son crâne rasé arborait ce qui ressemblait à des tatouages ethniques. L’impression d’exotisme était renforcée par l’amulette qu’il portait à son cou et par un léger accent que Cassandre ne sut pas identifier. Qu’à cela ne tienne, il fit tout son possible pour la mettre à l’aise et se montrer inventif, aussi passa-t-elle un moment à lui expliquer ce qu’elle désirait aussi clairement qu’elle le pouvait. Curupira étudia avec attention les échantillons et les croquis qu’elle lui avait présentés et la fit réfléchir à plusieurs idées qui s’avérèrent pertinentes, si bien qu’elle n’eût à la fin plus aucun doute quant à son aptitude à relever le défi.

En retrouvant Jakab, elle apprit qu’il était tout aussi satisfait.

— Fiona a l’air sympa, lança-t-elle d’une façon tout à fait désinvolte une fois qu’ils eurent regagné l’appartement.

Elle reçut pour seule réponse un coup de coude soigneusement placé dans les côtes. Mais elle sut qu’il n’y avait aucune faille.

Les cauchemars semblèrent s’adoucir avec l’arrivée des premiers jours de février, légèrement plus chauds que les précédents. Le temps fut également venu pour Cassandre de changer son piercing à la lèvre et la petite spirale par laquelle elle l’avait remplacé la satisfit. Ils repassèrent par la suite à plusieurs reprises au repaire du Châtelet, cette fois séparément, pour suivre l’avancée du travail, avant de fixer une date finale.

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[1] Rotting Christ – Ze Nigmar

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Adrien de saint-Alban
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Nix River


Il en fut un, un être d’exception, à la force des dieux mais seule forme vivante de son univers. Lassé de sa vie de solitude, il avait donné naissance à une vaste planète sphérique. Il y créa le ciel, sur lequel il percha un royaume nimbé de lumière, et creusa ensuite la planète, pour y cacher un autre monde plongé dans les ténèbres. Il se divisa alors lui-même en trois, pour peupler ses trois royaumes.
Il y avait donc l’Haut-Delà, qui devint le lieu de vie des Séraphins et des êtres faits de pureté, l’En-Dessous, ces limbes gouvernées par les Déchus et les créatures bannies, et enfin la Terre, qui à la surface de la terre et sous le ciel, servait de frontière à ces deux opposés, peuplée d’Hommes.
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Les différentes races se faisaient la guerre, espérant agrandir leur influence et devenir les chefs de l’En-Dessous. Ils s’autodétruirent les uns les autres, rayant plusieurs espèces de la carte, sans se soucier de faire parti d’un royaume commun.
Mais un jour, un démon à la puissance inimaginable mit fin à ses guerres. À lui tout seul, dans aucun autre camp que le sien, il gagna toutes les batailles en un claquement de doigt, réduisant à néant les hordes entières de combattants de chaque contrée, même de celle dont il était originaire…
Il finit par se proclamer Roi de l’En-Dessous, et personne n’osa le contredire. Il créa ainsi sa propre contrée, qu’il nomma Daemonium. Il y fit bâtir un immense château, et y invita les seigneurs des races les plus influentes. Ils furent dix-sept au total, et vinrent vivre aux côtés du Roi, sous son autorité. Ainsi, en les asservissants, il trouva le moyen de régner sur le pays entier, en s’assurant de la fidélité de chacun d’entre eux.
Au fil des siècles, les seigneurs périrent et furent succédés par de nouveaux élus plus jeunes, qui vinrent à leur tour vivre à Daemonium, dans le grand château du Roi.
Pourtant, malgré le temps, le Roi ne montra jamais signe de vieillir. Il resta donc le seul possesseur de son trône, symbole de sa suprématie.
Il n’y eut jamais personne pour oser le défier, et ce… jusqu’à la cinquième génération de seigneurs.
- Quelle belle journée pour devenir Roi, se dit euphoriquement un jeune seigneur de presque la vingtaine en regardant à travers la véranda d’un des couloirs du château.
Il admira un instant son reflet dans le vitrail, et s’imaginait déjà une couronne posée sur ses cheveux blonds, ce qui lui arracha un sourire.
- Seigneur Aloïs ! appela un soldat en s’approchant prestement. Votre stratégie a fonctionné ! Les troupes du Roi se dirigent toutes vers l’extérieur. Personne ne pourra plus tenir tête à notre attaque, désormais.
- Bien. Et les autres seigneurs, sont-ils bien sous contrôle ?
- La plupart sont bloqués dans leurs propres quartiers, et les autres ont déjà été maîtrisé.
Le seigneur Aloïs se mit à rire, satisfait. Tout s’était parfaitement déroulé. Aujourd’hui enfin, le Roi allait rendre son trône, et les vampires allaient régner sur le royaume tout entier. Depuis le temps qu’il en rêvait…
- Aloïs !
Une voix qui lui était bien trop familière le sortit de sa rêverie. Il se retourna, stupéfait, pour apercevoir au bout du couloir le seigneur des gorgones, un homme à la peau bronzé et aux cheveux noirs lui couvrant une partie du visage. Ses yeux jaunes luisant et son visage furieux indiquait sa détermination à combattre.
Aloïs soupira, et lança un regard noir au garde à côté de lui, qui apparemment n’avait pas tout à fait confirmé ses informations. Le garde se prépara à affronter la gorgone, mais le seigneur Aloïs lui fit signe de rester en retraite. Il s’avança alors lui-même vers l’homme furieux qui attendait au bout du couloir.
- Que fais-tu là, Raphael ? Ne t’avais-je pas donné rendez-vous la veille à la contrée voisine ? commença-t-il calmement.
Un sourire agressif affubla les lèvres du seigneur des gorgones.
- En effet. Tu cherchais à m’écarter de ton chemin, n’est-ce pas ? Dommage pour toi, je sais percevoir quand tu mens.
- Je n’excelle peut-être pas dans l’art du mensonge, mais je saurai t’écarter par d’autre moyen. Je te laisse une autre chance : pars tant que tu le peux encore. Tout cela ne te concerne pas, après tout.
Le seigneur Raphael eut un ricanement moqueur.
- C’est bien mal me connaître. Prépare-toi, Aloïs. Car maintenant, c’est entre nous deux.
Sans montrer la moindre expression, Aloïs resta silencieux. Après quelques secondes, il finit par se résigner, et releva la tête avec détermination.
- Très bien. Je t’attends.
A ces mots, le seigneur gorgone sprinta avec rage vers lui. Sans bouger, Aloïs ferma doucement ses yeux, prêt à combattre. Quand il entendit les pas se rapprocher jusqu’en face de lui, il se pencha sur sa gauche pour esquiver le coup de poing de Raphael, sans même ouvrir les yeux. Il entendit en effet le bruit du coup de Raphael juste à côté de sa tête. Il se pencha ensuite à droite, esquivant l’autre poing du seigneur des gorgones. Il recula ensuite d’un pas pour éviter la tacle de Raphael, qui espérait le renverser au sol. En entendant de nouveau les pas de la gorgone courir en sa direction, Aloïs se prépara. Toujours les yeux fermés, il attendit que Raphael tente de le frapper à nouveau pour se décaler complètement sur sa gauche. Il attrapa alors le bras de Raphael et le lui tordit en clé de bras. Raphael laissa échapper une plainte de douleur, mais Aloïs ne s’arrêta pas là, et donna un coup derrière ses genoux pour le faire tomber. Raphael s’écroula sur place, et Aloïs le plaqua au sol. Il rouvrit enfin les yeux, conscient que dans cette position, le regard de Raphael ne pourrait pas l’atteindre. Il se pencha alors vers lui, ouvrit la bouche, et croqua sans hésitation dans son cou.
Les jurons et les débattements de Raphael n’y firent rien, et Aloïs bu son sang encore et encore, jusqu’à ce que la gorgone commence à avoir la tête qui tourne. Alors qu’il tombait en anémie, Raphael ne put que s’évanouir. C’est le moment que choisit Aloïs pour le relâcher. Il se releva, contemplant le seigneur étendu au sol sans la moindre expression. Pourtant, il ne pouvait s’empêcher de ressentir de la peine. Après tout, c’était son meilleur ami qu’il venait de vaincre. Aloïs soupira, et jeta un regard au garde qui attendait à ses côtés.
- Amenez-le dans ses quartiers, et surveillez son état.
Le garde hocha la tête et se pressa d’obéir. Aloïs le regarda s’éloigner avec le corps de Raphael, avant de se secouer la tête pour se concentrer. Il ne devait pas se laisser aller maintenant !
Reprenant sa détermination, il repartit dans le couloir, prêt à aller affronter sa dernière cible : le Roi…
Il retrouva une partie de son armée, qui l’attendait devant les portes de la salle du trône, s’assurant que le Roi n’en sorte pas. Aloïs retrouva sa confiance, et sans aucune peur, il ouvrit grand les portes, surplombant le reste de ses troupes.
Il était enfin face au Roi… Ce Roi à l’âge inconnu mais aux traits sans rides, aux cheveux bruns d’où s’échappaient deux grandes cornes à la couleur du grenat, et aux yeux plus profonds que les abysses d’un volcan...
Aloïs s’avança au centre de la salle, constatant que malgré l’agitation du château et de ses alentours, le Roi était toujours posément assis sur son trône dans un calme déconcertant. Cela n’intimida pas le vampire, qui, peu importe la tension actuelle, lui fit une légère révérence avant de lui adresser la parole.
- Bien le bonjour, Majesté. Veuillez me pardonner de faire irruption aussi soudainement devant vous, mais nous avons à discuter.
Le Roi eut un léger sourire, comme s’il eut trouvé la situation amusante.
- Soit, je t’écoute, Aloïs. Qu’as-tu à me dire ? demanda-t-il de sa voix grave.
- Votre calme est soit dû à votre ignorance, soit à une folie sans nom. Laissez-moi donc vous éclairer. Vos gardes ont quitté le château, croyant à une attaque extérieur, quant aux seigneurs… Disons qu’ils sont trop occupés pour venir vous protéger. Nous nous retrouvons donc ici, tous les deux, à convoiter le trône… Mais que, à votre grande différence, une armée me talonne.
Sans le moindre signe d’anxiété, le Roi écoutait, gardant son petit sourire. Surpris par un tel mutisme, le seigneur Aloïs reprit :
- Alors ? Ne jugez-vous pas plus raisonnable de m’accorder le trône ? Il serait dommage de tâchez la moquette de votre sang.
Le Roi, à ces mots, éclata de rire. Un peu déstabilisé, le vampire se demanda un instant si le Roi le prenait vraiment au sérieux. Était-ce son jeune âge qui lui portait préjudice ?
- Alalah, mon cher Aloïs… Tu as décidément un véritable don pour me faire rire.
Il se leva nonchalamment, mais avec une grande prestance.
- Tu dis posséder une armée, mais je n’en vois aucune. Puis-je savoir où se trouve-t-elle ?
Avant même que le seigneur vampire puisse répondre, un gigantesque ébranlement secoua la salle, manquant de peu de le faire tomber. Quand le sol se calma, il se retourna vers ses troupes pour s’assurer de son état, et sentit son sang se glacer.
Il ne vit, là où se tenaient ses hommes quelques instants plus tôt, qu’une immense brèche dans le sol. Il accourut près du précipice, à la limite du marbre fendu, et s’agenouilla à son bord pour regarder dedans. Mais ne put en voir le fond. Ils étaient tous tombés dans les profondeurs de la terre.
L’effroi du vampire le paralysa sur place. Il eut comme la sensation que le temps lui-même s’était figé dans ce moment de pure horreur. Pourtant, les pas lents et assurés se rapprochant dans son dos détrompa bien vite son impression.
- Eh bien, eh bien… Te voilà bien silencieux, tout à coup. Y aurait-il un problème ? demanda alors le Roi.
Aloïs rassembla son courage pour se retourner face à lui. Il ne put que dévisager le sourire satisfait de son Roi, qui se complaisait de la peur dans son regard. Tout en lui exprimait sa supériorité.
Mais jamais, ne serait-ce qu’une seconde, Aloïs n’aurait imaginé que la puissance du Roi puisse être aussi remarquable. Jamais l’idée qu’il puisse anéantir plus d’une centaine de soldats en une seconde ne lui avait effleurée l’esprit. Et pour cause, seul un monstre était capable d’un tel acte. Un monstre… ou bien un dieu.
C’est à cet instant qu’Aloïs comprit qu’il n’était pas de taille, qu’il ne serait jamais de taille… et ressentit pour la première fois ce qu’était la vraie peur. Il se sentait si petit, si écrasé par l’immensité du Roi qu’il ne put même se relever.
Il tenta de prononcer un mot, mais sa gorge était si serrée qu’aucun son ne put en sortir. En le voyant trembler dans le silence, le Roi secoua la tête d’un air désapprobateur.
- Bien, reprit-il en s’avançant de nouveau vers le pauvre rebelle. Tu as tenté de me renverser, tu as affaibli mon armée et tu t’en es pris aux autres seigneurs… En voilà une belle liste. Ta sanction sera à la hauteur de tes actions.
Ces mots électrisèrent si violemment les nerfs d’Aloïs que ses jambes coururent avant même que son cerveau ne l’ordonne. Le Roi le regarda partir, sans même tenter de l’en empêcher, puis jeta un œil dans sa salle du trône ravagée par les décombres. Il soupira, comme un père le ferait devant l’étendue des dégâts des bêtises de son enfant.
Il ne lui fallut pas plus d’une heure pour écraser la rébellion, et pas plus d’une de plus pour envoyer ses soldats à la recherche du seigneur fugitif. L’ordre était de le ramener vivant. Sa punition l’attendait, et en aucun cas le Roi ne voulait le voir y échapper, même par le biais de la mort.
Ses soldats fouillèrent alors toutes les contrées voisines, ainsi que le reste du pays. De plus en plus agacé, le Roi finit par comprendre, irrité par cela, que le seigneur vampire avait fui l’En-Dessous pour échapper à son contrôle.
Mais il se jura de le retrouver, où qu’il soit, même si pour cela il devait envoyer ses soldats sur Terre…
- Excuse-moi Aloïs, peux-tu aller jeter du grain aux poules ?
- Bien sûr Madame Minetta.
En balançant le gros sac de grain sur son épaule, Aloïs se dirigea vers le poulailler. Cela faisait désormais presque deux mois qu’il avait trouvé refuge dans un village humain, non loin du passage reliant la Terre à l’En-Dessous. Seuls ses canines, ses oreilles légèrement pointues et ses yeux couleur sang pouvaient le différencier d’un humain normal. Il se cachait donc partiellement sous une capuche la plupart du temps, prétendant une allergie au soleil pour ne pas sembler trop suspect. La pâleur naturelle de sa peau convainquait souvent les gens, et personne n’avait donc découvert son véritable secret. Cela l’amusait d’ailleurs, de voir à quel point les humains étaient tous semblables. Ils étaient tous si simples. Pas de cornes, d’ailes, de griffes ou encore d’écailles. Aloïs les enviait secrètement. Des êtres aussi banaux ne devaient certainement avoir aucun problème. Puisque ils étaient tous ressemblants, pourquoi se ferait-il une guerre ? Sans doute pour réussir à acheter la plus belle pomme au marché avant leur voisin, voilà tout ! Cela n’avait rien à voir avec les tensions tumultueuses entre certaines races de l’En-Dessous.
Il créchait chez une aubergiste, qui en échange de son hospitalité lui demandait parfois quelques services. N’ayant jamais réellement travailler auparavant, Aloïs trouvait ça parfois éreintant. Mais il accomplissait toutes les tâches sans jamais se plaindre ouvertement. Après tout, il allait devoir s’habituer à la vie de simple paysan, désormais.
En servant son grain aux poules dans la petite cour à l’arrière de l’auberge, Aloïs put apercevoir un groupe de personnes encapuchonnées traverser la rue d’en face. A leur marche protocolaire, ils étaient évident qu’il s’agissait de soldats.
En grimaçant d’ennui, Aloïs se tapit dans l’ombre pour rester inaperçu. Étaient-ce des humains ? Non… Aloïs pouvait sentir qu’il s’agissait des habitants de son monde. Il se pressa à l’intérieur de l’auberge, et alla se réfugier dans sa chambre. En les observant passer par la fenêtre, il eut malgré tout un petit rire. Après tout, il s’agissait de simples gardes. Comment pouvaient-ils espérer mettre la main sur lui, le seigneur des vampires ? Sa race était pourtant connue pour son agilité et sa discrétion. De plus, il était quand même l’élu de sa race, pas n’importe qui ! Ça n’allait pas être de classiques soldats qui réussiraient à l’attraper de sitôt.
La nuit, il alla les suivre et les espionna. L’ombre ambiante recouvrant le ciel lui permit de se dissimuler deux fois mieux qu’en pleine journée. Il en profita donc pour les écouter, et s’assura donc de leur identité.
En effet, ils étaient bien à sa recherche, et apparemment, ils n’étaient qu’un groupe parmi bien d’autres à le chercher dans les villes alentours. Au moins, il savait que changer de ville serait inutile.
- Est-ce que tu peux aller chercher de l’eau au puits, Aloïs ?
- Comptez sur moi, Madame Minetta.
En se rendant au puits du village, Aloïs constata qu’il n’y avait plus aucun garde de l’En-Dessous aux alentours. Avaient-ils abandonné ? C’est avec un sourire rassuré qu’il rapporta le seau d’eau à l’auberge. Au moins, maintenant, il serait tranquille.
Cependant, après trois jours de répit, de nouvelles troupes vinrent le pister. Aloïs les maudit quand il dû se rouler dans l’écurie pour masquer son odeur, s’assurant que la truffe des hommes-bêtes ne le détecterait pas.
De plus en plus incommodé par leur présence envahissante, il tenta de les espionner de nouveau pour savoir quels plans ils comptaient mettre en œuvre par la suite. Pourtant, il n’entendit pas ce à quoi il s’attendait. Ce soir là, la rumeur qui circulait parmi tous les gardes l’atteignit enfin. Le Roi avait apparemment fait appel à une de ses connaissances, qui était beaucoup plus capable que n’importe quel soldat. Cela étonna un instant le vampire, car après tout, les soldats du Roi étaient plutôt habiles. Certes, ils ne pouvaient pas l’attraper, mais seulement parce qu’Aloïs était un seigneur, et que les seigneurs ont des compétences incroyables. Aloïs rit aussi doucement en entendant que cette fameuse « connaissance » avait parié de le retrouver et de le ramener au château en moins d’une semaine. Cela ne l’inquiéta pas le moins du monde. Qu’ils essayent autant qu’ils veulent ! Personne ne réussira, de toute manière.
- Vous savez de qui il s’agit ? demanda un soldat à un autre.
- Je ne sais pas si c’est vrai, mais il s’agirait du dix-septième seigneur…
Aloïs resta un instant stupéfait. Le dix-septième seigneur ? Il pensait qu’il s’agissait d’un mythe. En effet, ils étaient soi-disant dix-sept seigneurs, mais seuls quinze résidaient au château, du moins pour leur génération. Il se rappelait les histoires qu’ils se racontaient tous, enfants, entre deux cours d’histoires et au détour d’un couloir. Le dix-septième seigneur était un démon, tout comme le Roi, mais aurait été banni dans une contrée interdite de l’En-Dessous car il aurait été trop dangereux. Mais n’était-ce pas que des histoires à dormir debout ?
- Le dix-septième seigneur ? Balivernes ! Si il existait vraiment, nous le saurions.
- Mais il existe ! N’étiez-vous pas là, il y à douze ans de cela, quand l’incident s’est produit ? s’exclama fermement l’un d’entre eux.
L’incident ? Quel incident ?
Aloïs ne put en savoir plus, car un des soldats, fatigué par cette discussion, décida d’y couper court.
- Peu importe cette histoire de dix-septième seigneur. Ce que je sais, par contre, c’est que sa Majesté commençait à envisager de venir lui-même sur Terre. Le seigneur Aloïs ne pourra pas se cacher bien longtemps.
Impossible, le Roi lui-même ?! Aloïs ne pouvait pas y croire. Il ne voulait pas y croire ! Il ravala sa salive, pensif. Qu’allait-il faire, si le Roi venait sur Terre ? Comment pouvait-il lui échapper ? Le rire d’un soldat attira de nouveau son attention.
- Tu l’appelles encore le seigneur Aloïs ? Après ce qui s’est passé, le seul titre qu’il portera sera celui de criminel.
- Ou bien de ratatouille. Je me demande à quoi il va ressembler après sa punition.
Aloïs leur jeta un regard noir, même si personne ne le vit. Vexé, il repartit dans l’obscurité, la tête pleine de questions et d’inquiétudes. Ces jours paisibles de fuite en compagnies des sbires de l’En-Dessous étaient désormais révolues. Maintenant, il avait affaire à bien plus dangereux…
Les jours suivants, les derniers soldats de l’En-Dessous rentrèrent dans leur monde. Tout était calme, un peu trop, même. Peut-être que finalement, il s’agissait enfin de la fin ?
En se rassurant comme il pouvait, Aloïs traversait la grande place un seau d’eau du puits dans les mains. Il repensa à ce fameux dix-septième seigneur. Il eut presque un sourire amusé.
Comment est-ce qu’une seule personne pense pouvoir me retrouver ? Surtout dans un monde aussi grand, comment est-ce qu’on pourrait me…
Un vif sentiment le prit soudain au ventre, lui faisant lâcher le seau d’eau qui se déversa sur les dalles de pierres. Il vit ses membres trembler de toute part, sans en comprendre la raison. Pourquoi ? Pourquoi maintenant, ici, en pleine rue ? Son instinct et son corps lui hurlait que quelque chose n’allait pas. Quelque chose… à sa gauche.
Il tourna la tête, et croisa immédiatement le regard d’un garçon qui avançait vers lui depuis l’autre côté de la place. Il devait avoir à peu près une vingtaine d’années, comme lui, peut-être un ou deux ans de plus. Il avait des traits parfaitement humain, et ne s’embêtait pas à se cacher sous une capuche. Il avait des yeux azurs et de longs cheveux orangés attachés à l’arrière de sa tête en une queue de cheval ébouriffée. Mais Aloïs le sentit. C’était lui.
Ces courtes secondes semblaient durer un temps infini. Aloïs ne pouvait que le dévisager alors qu’il s’approchait d’un pas sûr. Le garçon lui décocha un petit sourire, et lorsque qu’il fut juste en face, Aloïs s’imaginait déjà dans les cachots du château de Daemonium.
Mais pour la plus grande surprise du vampire, le garçon ne s’arrêta pas. Il continua son chemin, passant juste à côté de lui, et partit tranquillement dans la rue suivante.
Aloïs se sentait comme vidé de ses forces. Il se retourna pour le suivre des yeux, et le vit simplement s’en aller au loin sans jeter un seul regard en arrière. S’était-il trompé ? Non, Aloïs était certain qu’il s’agissait bien de lui. Ce sentiment… Cette crainte… C’était presque la même qu’il avait ressenti face au Roi. Il n’y avait pas d’erreur. Il s’agissait du dix-septième seigneur.
Mais cette fois-ci, sa peur le poussa à prendre les devants. Il s’élança dans la rue que le garçon avait emprunté, et le prit en filature.
Il le suivit jusqu’au coucher du soleil, et alors que le garçon se rendait dans une auberge, Aloïs fit le point de cette journée. Sa cible avait visité le marché, était passée à la pâtisserie pour se régaler de quelques gâteaux, et avait fait une bataille d’eau avec des enfants près de la fontaine. A part pour apprendre qu’il aimait le sucre, Aloïs avait bien perdu son temps. Mais il ne se découragea pas. Peut-être était-ce pendant la nuit que ce garçon comptait montrer son vrai visage. Il attendit près de la porte de l’auberge, prêt à tout moment à avoir affaire à son traqueur. Pourtant, les rayons du soleil se montrèrent avant lui…
Cette journée encore, le garçon ne fit rien de suspect du tout. Aloïs se demanda même s’il ne s’était pas trompé. A la nuit tombée, le garçon retourna de nouveau à l’auberge, et y resta encore une fois pour la nuit entière.
Après ces deux jours sans sommeil, Aloïs était à bout de nerfs. Il décida de prendre une petite pause en fin d’après-midi pour reposer son esprit, et entra dans une taverne chaleureuse avant de s’asseoir au comptoir. Ses paupières se fermèrent d’elles-mêmes avant même qu’il ne puisse commander. Il était si fatigué…
Avant de tomber dans un sommeil profond, il laissa juste les sons ambiants lui servir de berceuse. Les pas réguliers de la serveuse, le bruit des verres qui trinquent, le crissement du tabouret à côté de lui et…
- Bonjour.
Aloïs n’était pas tout à fait sûr que c’est à lui qu’on s’adressait, alors il ouvrit juste une paupière. Il faillit basculer de sa chaise quand il aperçut à côté de lui le jeune homme qu’il avait traqué sans relâche depuis deux jours.
- Je ne te dérange pas ? Tu avais l’air sur le point de t’écrouler de fatigue quand je suis arrivé, demanda-t-il alors.
- Non, non, il n’y a aucun problème ! répondit nerveusement le vampire.
Le garçon lui fit un sourire, puis appela la serveuse. Il commanda deux verres d’hypocras, et en déposa un devant Aloïs quand il fut servi.
- Sans verre, tu n’allais pas aller bien loin, rit-il alors.
Le seigneur vampire saisit le verre d’un geste hésitant, et le remercia d’un hochement de tête.
- Mes paupières se sont fermées à peine assis, avoua-t-il en riant doucement, je n’ai même pas pensé à commander.
- Heureusement que je suis arrivé, alors.
Le jeune homme tendit son verre, et Aloïs trinqua donc avec lui. Après une gorgée de leur boisson, il reprit :
- Comment t’es tu retrouvé fatigué au point de t’endormir assis, d’ailleurs ?
Le regard franc du garçon devint soudain perçant, ce qui tendit un peu le vampire.
- Je, hum… J’aime me balader le soir. Et disons qu’hier… ou plutôt ce matin, je n’ai pas eus le temps d’aller me coucher.
Le garçon ne répondit pas tout de suite. Il l’observait avec un regard interrogateur et insistant. Voyant qu’il mettait Aloïs mal à l’aise, il lui fit un sourire amical pour le détendre et détourna les yeux.
- C’est vrai que les nuits ici sont belles. J’ai rarement vu autant d’étoiles dans le ciel.
- Ah ? Pourtant, je ne me rappelle pas t’avoir vu sortir la nuit…
Aloïs se rendit soudain compte de ce qu’il venait de dire quand il vit le garçon écarquiller les yeux, surpris. Il eut envie de se taper la tête contre le comptoir.
- Enfin, je ne me rappelle pas t’avoir croisé ! rectifia-t-il de manière plus suspecte qu’il aurait espéré.
Le garçon se mit à rire.
- La ville est grande. Il est facile de passer inaperçu, pas vrai ?
Aloïs sentit un frisson lui parcourir l’échine. Il ne savait pas si il paranoïait, ou si cette phrase le visait vraiment.
- E-Et toi ? Qu’est-ce que tu fais dans le coin ? demanda-t-il donc pour détourner le sujet.
- Oh, je profite de mes vacances. Ça fait du bien de changer d’air de temps à autre. Même si malheureusement, ça aura été court.
- Ah ? Tu vas bientôt quitter la ville ?
- Oui, il le faut bien. Une semaine, ça passe vite…
Aloïs se crispa. Une semaine ? N’était-ce pas la longueur du pari que s’était fixé le dix-septième seigneur, d’après les gardes ?
Il ne nia plus devant l’évidence. Il était tranquillement entrain de boire un verre avec son ennemi. Il secoua sa tête pour balayer le semblant de sympathie que ce garçon lui avait inspiré, et se leva précipitamment.
- Je… Je vais devoir y aller. Je n’ai pas fini mon travail, à l’auberge, et je n’ai pas envie de me faire réprimander.
- Ah, tu pars déjà ? demanda le garçon en le suivant du regard.
- Oui, désolé. J’espère qu’on se reverra plus tard. Et encore merci pour le verre !
L’autre homme bu le reste de son verre d’une traite et soupira de satisfaction en le posant brutalement contre le comptoir. Il lança ensuite un dernier regard à Aloïs, et lui fit un clin d’œil.
- Ne t’en fais pas pour ça. On se reverra. A bientôt, Aloïs.
Le vampire lui fit un sourire avant de marcher vers la sortie de la taverne. Mais une fois la porte passée, il s’arrêta une seconde. Il se remémora les paroles qu’il venait d’échanger avec cet inconnu, et une crainte monta peu à peu en lui. Pas à un seul moment il ne lui avait dit s’appeler Aloïs, alors…
Il put entendre les battements effrénés de son propre cœur. Au moins, le doute ne se posait plus.
Son pas ne fit que s’accélérer pour ensuite finir en course. Le soleil déclinait rapidement dans le ciel, et bientôt, les rues furent vides et plongées dans la nuit. Aloïs n’en avait que faire. Voyager dans le noir serait beaucoup plus agréable que de dormir en se savant en danger. Alors qu’il apercevait la lisière de la ville, il s’élança pour quitter définitivement cet endroit, mais une sorte de grand mur sortit droit du sol juste devant lui pour lui faire barrage. Il se le prit de plein fouet à cause de son élan, et tomba donc en arrière. En se frottant douloureusement la tête, ahuri et désorienté, il leva les yeux pour voir ce dont il s’agissait réellement.
Mais qu’est-ce que c’était que ça ? Aloïs eut beau contempler cette chose une longue minute, il ne comprenait toujours pas. On aurait dit une horde de cinq… tentacules ? Ils ressemblaient à de grosses lianes puissantes et robustes d’une main de diamètre. Ils gesticulaient les uns près des autres pour empêcher quiconque de passer. Mais à part le vampire, il n’y avait personne.
Il se redressa sur ses jambes et inspecta attentivement les tentacules du regard. Ils sortaient du sol tels de grands arbres, et abordaient une couleur verte sombre et terne. En regardant leur pointe, Aloïs s’aperçut qu’elle était arrondie et bombée, un peu comme le serait une matraque. Alors qu’il les contemplait sans bouger, il vit deux tentacules onduler étrangement. Ils lui tombèrent soudain dessus, et Aloïs esquiva de justesse d’une roulade sur le côté. Après avoir heurté le sol, les deux tentacules se redressèrent, faisant de nouveau obstacle comme un mur. Aloïs frissonna en voyant la marque d’impact qu’ils avaient laissé au sol. Si il n’avait pas eut le réflexe d’esquiver, il n’y a nul doute qu’il aurait été assommé.
Même si ces tentacules l’intriguaient encore, Aloïs décida cependant de ne plus perdre de temps avec eux. Il s’éloigna pour les contourner sur un passage non couvert. Après tout, ce mur vivant était peut-être imposant, mais la rue était large. Mais à peine fit-il trois pas à quelques mètres d’eux que les tentacules se renfoncèrent dans le sol pour sortir de nouveau juste en face de lui, et ce en moins de deux secondes. Le vampire resta incrédule devant leur rapidité. Comment quelque chose d’aussi lourd pouvait aller si vite ?
Comprenant que cette sortie de la ville était condamnée, il décida de rebrousser chemin pour trouver une alternative. Mais lorsqu’il se retourna, il constata qu’il n’était plus tout seul…
- Tu abandonnes déjà ?
Avec un grand sourire et assis nonchalamment sur un poteau de pierre, le garçon l’observait tranquillement. Aloïs ne répondit pas.
- Tu ne veux pas continuer encore un peu ? Qui sait, avec un peu de chance, tu arriveras peut-être à être plus rapide que moi. Et puis, c’est plutôt divertissant à voir, ricana-t-il donc.
- Ce n’est pas mon problème.
Aloïs était sur ses gardes. Il n’avait pas envie de laisser la conversation futile de son ennemi le déconcentrer. Il plissa les yeux, un peu mal à l’aise. Même si il paraissait joueur et désinvolte, ce… démon lui faisait peur.
- Aloïs… Mettons les choses au clair, commença-t-il alors que son sourire s’effaçait, montrant soudain son sérieux. Je suis censé te ramener vivant, mais je n’ai jamais fais dans la délicatesse. Alors facilite-nous la tâche et laisse-toi faire, ou ce sera ton cadavre que je traînerai jusqu’au château.
Aloïs regarda autour de lui, cherchant une ouverture pour pouvoir s’enfuir. Mais les bâtisses des villageois étaient collées les une aux autres, créant peu d’échappatoire. Alors qu’il continuait de réfléchir, le démon reprit avec un ton plus tranchant, indiquant son impatience.
- Alors ? J’attends ta réponse.
Aloïs lui lança un regard déterminé.
- Je préfère encore mourir que de retourner à Daemonium !
Le visage du démon se tordit en une expression aigrie, mais il garda sa contenance.
- Très bien. Alors prépare-toi, Vampire.
Il se leva, et le mur de tentacules derrière Aloïs disparu alors. Mais il savait qu’il n’était guère envisageable de tenter de courir maintenant. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était combattre.
Alors qu’il marchait en sa direction, deux nouveaux tentacules sortir du dos du démon. Mais ils n’avaient rien à voir avec ceux qu’il avait put voir précédemment. Ceux-ci étaient noirs, beaucoup plus court, peut-être de deux mètres à peine, et semblaient aussi fragiles mais tranchant que des morceaux de verre.
Ses deux tentacules noirs en avant, le démon avança de plus en plus vite vers le vampire. Aloïs recula de quelques pas, mais cela n’eut pas l’air de plaire au démon, qui fronça les sourcils. Aussitôt, un des tentacules verts sortis du sol juste derrière les pieds d’Aloïs, le faisant trébucher. Le temps qu’Aloïs se relève, le démon était déjà juste en face de lui. Il fendit l’air de ses tentacules noirs comme si il s’agissait d’une épée. Aloïs, ne pouvant éviter le coup, para avec son bras pour protéger sa tête. Son propre sang lui gicla au visage. Il lâcha une plainte de douleur alors que le tentacule s’enfonçait dans sa chair, comme un couteau le ferait dans du beurre.
Lorsque le démon délogea son tentacule de son bras, Aloïs tituba en arrière, constatant les dégâts de son bras. Mais le démon n’attendit pas pour attaquer de nouveau. Avec peine, le seigneur vampire réussit cependant à esquiver son attaque, puis celle d’après. Il évita sa série d’attaques incessantes avec difficulté, mais aucun coup ne réussit à l’atteindre.
Le démon était plutôt frustré de ne pouvoir le toucher, mais malgré tout impressionné de sa mobilité. Il prenait même de plus en plus de plaisir à l’attaquer, et ne pouvait s’empêcher de sourire. Il le mit dans des positions de plus en plus délicates, faisant appel à ses plus grands réflexes, mais fut une seconde où Aloïs ne put suivre le mouvement. Il se fit toucher à l’épaule, et laissa échapper un petit cri de douleur. En se tenant l’épaule, il resta désormais immobile, n’ayant plus l’adresse pour esquiver davantage. Le démon stoppa donc ses attaques, et haussa un sourcil.
- C’est déjà fini ? J’espérais qu’on s’amuserait un peu plus. Oh, mais j’y pense… C’est vrai que tu n’as pas dormi depuis plusieurs jours, non ? C’est sûr que ça ne t’avantage pas.
- La ferme… !
Le vampire haletait, une main sur son épaule qui se teintait peu à peu de rouge. Cela fit sourire le démon.
- Je ne m’en plaindrais pas. Après tout, grâce à toi, j’ai pu profiter de cette ville humaine quelque temps. Et puis, le fait que tu me suives m’a permit de te surveiller sans la moindre contrainte. Et en prime, te voilà à bout de force pour notre confrontation. On peut dire que je suis chanceux d’avoir une cible telle que toi, pas vrai ?
Aloïs eut presque honte de ne pas s’être rendu compte que ce type savait qu’il le suivait depuis le début. Il secoua la tête.
- Ça suffit ! Je n’ai pas envie d’écouter tes jaseries ! Contente-toi de te battre !
Le démon retint un petit rire, et rétracta ses tentacules de telle sorte à ce qu’on ne les voit plus, lui donnant de nouveau l’apparence d’un simple humain.
- Me battre ? Mais j’ai déjà gagné. Tu as beau être rapide, tu n’es plus en mesure d’esquiver le moindre de mes coups désormais. Rends-toi donc, ou tu perdras bien plus que ton honneur, conseilla-t-il.
Aloïs resta un instant silencieux. Il semblait pensif et consterné, sans doute en envisageant ce qu’il pouvait bien faire.
- Je… Je ne me rendrais pas.
Son ton se fit plus calme et plus hésitant. Le démon nota cette perte de motivation. Le vampire avait l’air d’enfin se résigner, et il ne manquait que quelques encouragements pour qu’il se laisse enfin faire. Il s’avança donc doucement vers lui avec confiance.
- Tu ne peux gagner, tu ne peux fuir, alors quel choix te reste-t-il ? Il ne sert à rien d’essayer de nager contre le courant. Tu finiras seulement par te noyer. Accepte ton destin, et tu ne feras que t’épargner davantage de souffrance.
Le seigneur vampire baissait la tête, évitant de lancer le moindre regard à son ennemi. Il avait l’air si fébrile qu’une simple pichenette aurait put avoir raison de lui. Il n’avait plus de volonté ou bien la moindre once de force. Il était fini.
Le démon était content d’avoir eut raison de lui, mais se sentait étrangement déçu. Il l’avait imaginé un peu plus combatif. Alors qu’il était à moins d’un pas de lui, il tendit le bras pour enfin l’attraper.
- C’est fini, maintenant, prononça-t-il doucement, prêt à poser la main sur lui.
Le vampire saisit alors son bras à une vitesse impressionnante et le tira violemment vers lui. Le démon n’eut pas le temps de comprendre que deux crocs se plantaient dans son cou. Il resta interdit, ne pouvant réaliser ce qu’il venait de se passer. Il entendit le seigneur vampire boire son sang à grande gorgée, et eut enfin le réflexe de se dégager. Il poussa brusquement le vampire en arrière, mais c’était déjà trop tard.
Aloïs avait ingéré suffisamment de sang, et ses blessures à l’épaule et au bras commençait à cicatriser, pour ne laisser sur sa peau qu’une fine entaille presque imperceptible. A l’inverse, le démon disposait désormais d’une profonde morsure d’où le sang affluait. Aloïs haussa un sourcil avec un regard provocateur, presque moqueur, puis fit une révérence avant de s’enfuir de nouveau dans la ville. Affaiblit par sa perte de sang, le démon n’eut d’autre choix que de le regarder s’enfuir.
Il me le paiera…
Le lendemain, Aloïs resta enfermé dans la cave d’un bâtiment du centre-ville. Il prit le temps de réfléchir aux événements de la veille avec une anxiété sans pareille. N’aurait-il pas dû tenter d’achever son ennemi lorsqu’il était blessé ? Après tout, le coup de chance qu’il avait eut n’allait pas se reproduire une deuxième fois. De plus, le démon risquait d’être bien plus agressif à leur prochaine rencontre.
Il se rassura en se disant que de toute manière, fuir était sa meilleure option. Si ce démon était bien le dix-septième seigneur dont tout le monde parlait, même blessé, il aurait très bien put reprendre l’avantage.
Ce n’est que le jour suivant, au soir, qu’Aloïs prit le risque de faire quelques pas à l’extérieur. Alors qu’il s’engageait dans une rue, une passante lui jeta un petit regard avant de soudain le dévisager craintivement.
- C’est lui ! Il est revenu ! Le vampire est revenu ! hurla-t-elle alors en le pointant du doigt.
Cela attira l’attention de tous les passants des alentours. De nombreux regards effrayés et agressifs se posèrent sur lui. Les femmes, les enfants et quelques froussards s’enfuirent au plus vite, tandis que des paysans aux bras aussi musclés que bronzés saisirent leurs fourches et leurs outils tels des armes redoutables. Certains allumèrent des torches à la va-vite, et tous se dirigèrent vers le vampire avec une lueur de crainte et d’hostilité.
Aloïs fut bien embêté. Il se plaisait bien dans ce village. C’est dommage que désormais, il ne pouvait plus y rester. Est-ce qu’un villageois l’aurait vu mordre le démon, l’autre soir ? Cela lui faisait une belle jambe…
Les villageois s’approchèrent, chantant d’une même voix « A mort le vampire ! A mort le vampire ! »
Aloïs les regarda avec dédain, excédé que de pauvres paysans parlent ainsi de lui, un seigneur ! Certes, ils ne faisaient pas parti du même monde et n’avait pas de monarchie commune, mais quand même ! Il leur montra les dents, ce qui fit sursauter quelques-uns de ses persécuteurs. Il ricana un instant, amusé de voir que la simple vue de ses canines les terrorisait alors qu’en En-Dessous, n’importe qui se serait moqué de lui pour avoir montré ses dents ainsi, telle une bête.
Davantage d’hommes arrivèrent alors par les rues avoisinantes. Forcément, la nouvelle se répandait vite. Bientôt, tout le village serait au courant qu’un vampire se trouvait au centre-ville.
Aloïs réalisa alors quelque chose qui lui glaça le sang. Où qu’il se trouve, le démon aurait vite vent de sa position et ne tarderait à venir.
Sans perdre une seconde de plus, Aloïs se mit à courir. Les hommes, pensant sans doute être la raison de sa fuite, prirent confiance et se lancèrent à sa suite, criant toujours plus fort.
Mais quelle bande d’idiots ! pensa-t-il. Si ils continuent de hurler comme ça, ce n’est même plus la peine de fuir ! Il me retrouvera quand même !
Aloïs essaya de passer par des ruelles biscornues et étroites pour les semer, mais les villageois prenaient toujours des raccourcies pour le rattraper. Forcément, ils connaissaient bien le village, contrairement à Aloïs qui courait à l’aveuglette. Et malheureusement, ce qui devait arriver arriva.
- C’est pas vrai…
Après s’être engagé dans une ruelle, Aloïs s’était retrouvé dans une impasse. Il hésita à escalader la paroi, mais la foule en colère derrière lui était déjà trop proche. Il se tourna vers eux et soupira. Il ne lui restait plus qu’à tous les tuer. Mais quand même, quel gâchis. Aloïs n’avait jamais été très féru de violence, et ces pauvres petits humains n’avaient rien fait de mal, à part avoir peur. Mais il s’agissait de leurs vies ou de la sienne.
- Écoutez, peuple humain ! Je dois passer, alors soit vous consentez à vous écarter de mon chemin, soit je devrais en finir avec vous. Que préférez-vous ?
Ils parurent tous un peu remués, mais le plus costaud d’entre eux s’avança d’un pas, déterminé.
- Nous voyons clair à travers ton bluff, vile créature. Tu mourras ce soir, purifié par le feu !
Du bluff, hein ? Pas une mauvaise idée…
- Très bien, tuez-moi. Mais prenez garde. Le peuple vampirique viendra venger leur seigneur et rasera votre village, si ce n’est votre pays tout entier ! Sang et cendres seront votre quotidien, et vos enfants seront l’amuse-gueule de nos familles !
Alors qu’une nouvelle fois, les villageois tremblaient de terreur, l’homme reprit avec un grand sourire.
- Quoi ? Nous avons affaire au seigneur de l’immonde race des vampires ? Haut-les-cœurs , camarades ! Si nous le tuons, ces suceurs de vie n’oseront plus jamais s’approcher de notre patrie !
Aloïs dû s’avouer que son plan semblait plutôt compromis. Il affaissa les épaules, résigné, et se prépara au combat. Pour un seigneur tel que lui, vaincre un village humain ne devait pas être bien compliqué. Il espérait juste ne pas se faire submerger par le nombre.
Alors qu’il allait se lancer sur ses assaillants, il sentit quelque chose le tirer en arrière. Il vit alors, stupéfait, deux bras le retenir par dessous ses épaules.
- Qu’est-ce que ?!
- Désolé Vampire, mais je ne te laisserai pas mourir ici.
Aloïs reconnut la voix du démon. Mais il ne pouvait pas se défaire de sa prise.
- Vous, là ! Qu’est-ce que vous faîtes ? Laissez-nous nous occuper de ce Déchu ! cria un villageois.
- Hors de question. Si quelqu’un doit le tuer, ce sera moi. Alors fichez le camp.
- Qu’est-ce qu’il raconte, celui-là ? rétorqua un paysan.
- Peu importe, répondit un autre, tuez-moi ce vampire !
Alors que les hommes couraient vers eux agressivement, le démon souffla, ennuyé.
- Ils sont pas intelligents pour deux sous, ceux-là… Mais c’est sans importance. On s’en va.
Le démon fit surgir ses tentacules verts du sol, le projetant lui et Aloïs sur les toits des maisons avoisinantes. En bas, dans la ruelle, on pouvait entendre les exclamations de surprise ainsi que de dédain des habitants du village. Tout cela s’était passé si vite qu’Aloïs n’eut le temps de l’assimiler. Il était coincé par le démon, sans doute en plus grand danger qu’avant, mais plutôt que d’avoir peur, il était perdu dans sa confusion.
- Voilà, le temps de rentrer au château, cela fera pile une semaine, chantonna-t-il avec entrain.
Prenant enfin conscience de sa situation, Aloïs sentit son angoisse monter.
- Attends ! Comment es-tu arrivé derrière moi ? C’était un cul-de-sac !
- De la même façon dont je nous en ai sorti.
Aloïs était plutôt impressionné, il fallait le dire, mais commença enfin à se débattre pour se dégager.
- Oooh, tout doux. Je ne compte pas te laisser fuir encore une fois, alors tu vas me faire le plaisir de te calmer. C’est compris, princesse ?
- Ne m’appelle pas princesse !
Sans se soucier de son avis, le démon rassembla ses tentacules verts autour du vampire, créant une sphère sans la moindre issue lui servant de cage. Il le suspendit alors en l’air dans sa nouvelle prison mobile, et commença à marcher tranquillement.
- Laisse-moi sortir ! cria le vampire en frappant les tentacules qui le bloquaient.
Pourtant, il eut beau frapper de toutes ses forces, la cage ne cilla pas. Il ne faisait que se blesser tout seul. Il ne pouvait même pas voir l’extérieur tant les tentacules étaient serrés les uns contre les autres. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était de hurler sur le démon, et il ne s’en priva pas. Mais au bout de quelques heures, il garda le silence, comprenant que cela ne changerait rien de toute manière. Il écoutait donc juste les pas de son geôlier qui le rapprochait peu à peu de la potence.
Constatant que le vampire était plus calme, le démon lui adressa enfin la parole.
- Au fait, je peux savoir pour quelle raison tout le pays est à ta recherche ? Qu’est-ce que tu as fais ? Tu as mis un peu trop de piment dans la soupe du Roi ? demanda-t-il, brisant ainsi le silence.
- J’ai tenté de le renverser après avoir éloigner la quasi-totalité de ses soldats.
- Wow, et tu as lamentablement échoué avant de t’enfuir comme un lâche, c’est ça ?
Aloïs ne voulut répondre, mais même si les mots du démon le blessait, il ne pouvait le contredire.
- C’est ça…
Le silence se fit de nouveau.
- Je… commença le vampire, je n’aurai pas pensé… que le Roi puisse balayer toute mon armée en quelques secondes. J’ai été… naïf.
Le démon resta pensif un instant.
- Et tu sais ce qu’il compte faire de toi ?
- Non, mais je sais que je ne reverrai pas l’extérieur avant un bon moment, et encore faudrait-il qu’il ait la bonté de me laisser mes yeux.
Rien que d’imaginer ce qui allait lui arriver, Aloïs en avait la gorge serrée. A son contraire, le démon se mit à sourire. Il semblait avoir quelque chose derrière la tête.
- Dis-moi, Aloïs. Ça te plairait d’échapper à l’emprise de Zac une bonne fois pour toute ?
- Tu as dis… Zac ? s’étonna le vampire.
- C’est votre roi, pas le mien, alors qu’importe si je l’appelle par son prénom ou non. Je connais un moyen pour que tu puisses lui échapper une bonne fois pour toute. Et je ne parle pas d’une autre de tes fuites absurdes.
Un peu vexé, Aloïs fut malgré tout très intéressé par la tournure que prenait la conversation. Au point où il en était, il était prêt à tenter n’importe quoi s’en sortir.
- Je t’écoute.
- Tu vas devenir mon esclave.
Aloïs resta abasourdi. Est-ce qu’il avait bien entendu ?
- Pardon ? Est-ce que tu as dis… ton esclave ?
Le démon eut un petit rire.
- C’est simple. Si tu changes de maître, ta vie sera à moi, alors je ferai l’effort de te garder vivant au moins un jour de plus.
- Le Roi n’accepterait jamais une telle chose, trancha Aloïs sans hésitation.
- Peut-être que non, mais peut-être bien que si. Après tout, je ne suis pas n’importe qui.
- Et… Qui es-tu, au juste ?
Le démon ne répondit pas. Il se contenta de rire de nouveau. Aloïs se perdit dans ses pensées de longues minutes, à se demander quoi faire. Il en vint à une conclusion un peu floue.
- Je ne veux pas devenir ton esclave.
- Comme tu veux. Ce n’est pas moi qui devrait affronter le courroux de Zac de toute manière.
- Mais… Je ne veux pas non plus rester au château.
Le démon haussa les épaules.
- Ta fierté ou ta vie. C’est à toi de choisir, mon grand.
Le reste du trajet se déroula dans le silence. Aloïs se posait mille et une questions. Le Roi ou… ce type dont il ne connaissait même pas le nom ? Qui était le moins dangereux ? Il finit par entendre des bruits d’armures après un long voyage, et quelques murmures. Ils étaient sans doute arrivés au château.
Il reconnut bien vite que le grincement des lourdes portes qu’on semblait ouvrir étaient celui des portes de la salle du trône. Il frissonna en entendant la voix du Roi résonner autour de lui.
- Ah, enfin de retour, N-…
Le démon lança Aloïs sur le sol marbré, le libérant de sa prison temporaire. Le bruit de sa chute coupa le Roi dans sa phrase, mais cela lui importait peu.
- Le voici vivant, comme convenu.
Aloïs releva la tête du sol, pour croiser avec effroi le regard du Roi qui souriait déjà avec satisfaction. Une lueur de sadisme se reflétait dans ses yeux.
- Bien, bien. Te revoilà donc, Aloïs. Je dois dire que tu m’as presque manqué, ces derniers temps.
Aloïs ravala sa salive. Sans même prendre le temps de se relever, il posa la question qui lui taraudait l’esprit tout le long du voyage.
- Vous… Vous allez m’exécuter ?
Le Roi se mit à rire doucement.
- Non, bien sûr que non. Je vais simplement te rééduquer. Cela prendra quelques temps, mais tu pourras éventuellement reprendre ton titre initial ici, à Daemonium. Est-ce que cela te rassure ?
Aloïs eut du mal à le croire. C’est tout ? Une simple remise à niveau ? Il soupira de soulagement, mais le rire du démon derrière lui résonna dans la pièce. Aloïs se tourna vers lui, surpris, et se demanda ce qui pouvait bien le faire rire autant. Il regarda de nouveau le Roi, interrogatif, et comprit alors ce qui le faisait rire autant. Ses yeux rubis étaient plus froids que la lame d’une hache, et son sourire ne transmettait aucune chaleur. Non, bien sûr que non. Tout cela ne se finirait pas en une simple rééducation bénigne. Ou du moins, pas comme il se l’imaginait…
Qu’allait-il se passer, désormais ? Allait-il finir avec des fines lames d’érudits lui triturant le cerveau ? Allait-il se faire torturer jusqu’à avoir perdu la volonté même de vivre ? Ne pas savoir lui fit encore plus peur que la réponse elle-même. Aloïs sentit le bout de ses doigts se mettre à trembler. Sa peur revint de façon croissante, et lui tordit l’estomac.
- J’ai finis ce que j’avais à faire. N’oublie pas notre accord, Zac, reprit alors le démon.
- Oui, oui. Je ferai livrer des vivres dans ta contrée pendant un an. Je tiendrai ma parole.
- Alors je n’ai plus rien à faire ici. Il est temps pour moi d’y aller.
Le démon tourna les talons et se dirigea vers les portes de la salle du trône, sous les yeux implorants d’Aloïs. Il ne le connaissait pas, ne savait pas si il était fiable, mais il était pour l’instant son seul et unique espoir d’échappatoire. Et son seul et unique espoir… était lentement entrain de s’éloigner.
- A-Attends !
Le cri d’Aloïs résonna dans toute la salle. Les gardes tournèrent leurs têtes en sa direction, le Roi le fixa avec stupéfaction, tandis que le démon freina momentanément sa marche.
- J’accepte ! reprit le vampire. J’accepte ta proposition !
Le Roi sembla décontenancé un instant, ne comprenant guère de quoi il en retournait, alors que le démon eut soudain un grand rire. Il revint nonchalamment sur ses pas, affichant un rictus à la fois amusé et provocateur.
- Désolé Zac… Il semblerait qu’il y ait un petit changement.
- Pardon ? Qu’est-ce que cela signifie ? s’impatienta-t-il.
- Le vampire vient tout juste d’accepter de me servir, alors je n’ai que peu d’intérêt de le laisser ici. Je l’emmène avec moi.
Zac eut un rire à la fois moqueur et un peu nerveux.
- C’est une plaisanterie ? Pense-tu vraiment que je vais laisser un de mes seigneurs quitter mon château pour servir un miséreux tel que toi ?
- C’est exactement ce qui est prévu, répondit lentement le démon avec des yeux perçants.
Perdant son sourire aussi vite que ses yeux devinrent sombres, le Roi le dévisagea avec un regard qui aurait fait trembler le plus courageux des hommes.
- Je suis las de tes inepties. N’abuse pas de ma patience plus que tu ne l’as déjà fais, et disparais de ma vue pendant que j’ai encore un peu de pitié à ton égard.
En se plaçant devant le vampire, le démon garda son sourire décontracté, sans la moindre trace d’un quelconque malaise.
- Que se passera-t-il, sinon ? provoqua-t-il.
Le Roi se crispa sur les accoudoirs de son trône, visiblement fou de rage.
- Pars maintenant et tout seul. Je te l’ordonne. Au cas contraire, je m’occuperai personnellement de toi.
- J’attends que ça.
Le Roi se leva, prêt à faire ravaler son sourire confiant au démon. Mais il s’arrêta en remarquant les regards de tous les gardes présents dans la salle posés sur lui, qui étaient tous plus surpris les uns que les autres. En effet, il était rare pour le Roi de perdre son sang-froid. Il hésita un instant, mais finit par se rasseoir calmement sur son trône. Il retint un soupir, et passa alternativement son attention entre le démon et son seigneur vampire.
- … Vous m’ennuyez, finit-il pas décréter, mais soit. Cela te fera une leçon, Aloïs. Tu vas suivre cet homme dans sa contrée, et tu viendras ramper à mes pieds plus tard. J’attendrai ton retour, mais sache-le, le temps alourdira ta peine. Maintenant partez. Je ne veux plus vous voir.
Aloïs écarquilla les yeux, surpris pas la facilité avec laquelle le Roi venait de céder. Était-il vraiment convaincu qu’il reviendrait ? Il était pourtant persuadé qu’en aucun cas il ne voudrait remettre les pieds au château, surtout pour y subir son sadisme.
Il fut sortit de ses pensées quand le démon lui mit un coup de botte dans la jambe pour lui indiquer de le suivre. Aloïs se pressa donc de se relever et de marcher sur ses pas. Il jeta un dernier regard par dessus son épaule pour voir le Roi. Il les fixait avec des yeux assassins.
Ne voulant pas davantage provoquer sa colère, Aloïs se dépêcha de sortir de la salle du trône. Ils marchèrent au travers du château en silence, sous les yeux jaugeurs de tous ceux qu’ils croisaient. Ce n’est qu’une fois hors de vue, un peu plus loin sur une colline, qu’Aloïs osa enfin parler de nouveau.
- Plutôt impressionnant ! Tu l’as remis à sa place avec une belle subtilité ! J’imagine que je dois te remercier. Grâce à toi, je suis libre maintenant, rit-il, satisfait.
Le démon s’arrêta et se tourna lentement vers lui, le visage impassible et bien loin du moindre rire.
- Je te demande pardon ?
- Ben oui ! Sans toi, je ne serai pas rester longtemps maître de mes mouvements. J’ai échappé au pire.
Un sourire se dessina sur les lèvres du démon, mais ses yeux reflétaient une lueur sombre.
- En es-tu bien certain ?
En croisant son regard, Aloïs perdit lentement son sourire. Quelque chose semblait tourner pas rond, comme si ses problèmes étaient loin d’être finis. Il n’osa pas répondre, et garda le silence, jusqu’à ce que le démon avance et s’arrête juste en face de lui.
- Mettons les choses au clair dès l’instant. Tu n’as peut-être plus de roi désormais, mais tu as un maître. Si tu n’obéis pas à mes ordres ou que tu tentes de m’échapper… Je te tuerai. Est-ce bien compris ?
- Mais je… Tu… Je croyais…
Le démon eut un sourire moqueur.
- Tu croyais ? Quoi donc, que je l’avais fais de bon cœur ? Que j’aurai pris le risque de tenir tête à votre roi de pacotille pour ensuite te laisser vagabonder comme bon te semble ? Je me fiche de ce que tu as pu croire. Tu seras l’esclave que tu as accepté de devenir, et tu n’as plus d’autres options.
Le démon reprit sa marche, sous l’expression ébêtée d’Aloïs. Sur le moment, fuir le Roi était une telle priorité qu’il avait fait abstractions des conséquences de son choix. Il venait donc de passer de seigneur à esclave ? Malgré son amertume, il ne se défit pas. Il allait bien trouver un moyen de se sortir de là.
Il suivit donc le démon, un peu à contre cœur, à quelques pas de distance.
- Au fait, où allons-nous ?
- Je retourne chez moi, dans ma contrée… À Akratair.
Akratair… Aloïs n’avait que de vague connaissance à son sujet. C’était une contrée plutôt sauvage et hostile, si sa mémoire était bonne, et personne ne s’y aventurait jamais, de peur de ne pas en revenir. Mais de ce fait, personne savait ce qui se passait réellement là-bas.
Aloïs s’imaginait déjà ce à quoi pouvait ressembler Akratair. Comme chaque contrée, elle devait posséder sa propre capitale, ses propres architectures et ses propres occupants. Voilà qui allait être intéressant à découvrir.
Ils se déplacèrent longtemps et sur plusieurs jours. Aloïs avait envisagé de s’enfuir pendant le sommeil du démon, mais deux éléments l’en empêchait. De un, il avait déjà eut la preuve que fuir ne menait à rien, et de deux, le démon ne s’était pas une fois endormi devant lui. Il était toujours réveillé avant lui, et se couchait après qu’il se soit déjà endormi lui-même.
Il en vint à la conclusion qu’il devait se débarrasser du démon. C’est seulement ainsi qu’il pourrait s’assurer de sa liberté. Aloïs décida donc d’attendre. Peu importe le temps que cela prendrait, il aurait forcément une ouverture à un moment donné. Il fallait juste guetter le bon moment…
- C’est encore loin ? demanda le vampire après plus d’une semaine de voyage dans un silence des plus inconfortables.
- Nous ne sommes plus qu’à un jour de marche. Nous y serons demain.
Aloïs fut soulagé d’apprendre ça. La civilisation n’était plus très loin ! C’est avec un entrain nouveau qu’il continua de marcher.
- Au fait, tu ne m’as toujours pas dis ton nom, fit-il remarquer alors qu’ils entraient dans une forêt.
- Je sais.
Aloïs attendit, mais le démon ne rajouta rien. Il reprit donc.
- Et ? Suis-je censé le deviner ?
Le démon lui lança un regard exaspéré, sans pour autant s’arrêter dans sa marche.
- Tu m’appelleras Maître. Tu n’as pas besoin de connaître mon nom.
- Maître ? Et puis quoi encore… Tu sais quoi, je vais te trouver un nom d’emprunt.
- Appelle-moi pas un autre nom que Maître et je te couperai la langue. C’est noté ?
Aloïs n’osa pas insister davantage. Il ne savait jamais si il était sérieux ou non lorsqu’il le menaçait de la sorte, mais il ne préférait pas avoir à le découvrir. Il retomba donc dans le silence jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent pour la nuit. Aloïs s’appuya contre un arbre, épuisé, et ne tarda pas à s’endormir.
Quand il rouvrit les yeux, il était dans une salle plongée dans le noir. Il ne savait pas ce qui se passait, et ne voyait rien aux alentours. Il essaya de se déplacer, mais il était comme attaché sur place. Il entendit soudain un rire résonner dans la salle. Un rire froid et sadique.
- Voici ta première leçon, Aloïs. « Prouver ton allégeance en offrant la moitié de ton cerveau ».
Il sentit une lame appuyée contre sa tempe, et lentement s’enfoncer dans son crâne.
- Non, stop ! STOP !
Il se réveilla alors en sursaut, couvert de sueur, dans la même forêt où il s’était endormi. Il respira profondément pour calmer son cœur battant à toute allure, et soupira en comprenant que ce n’était qu’un rêve. Il hésita un instant à se rendormir, de peur de faire un rêve semblable une seconde fois, mais quelque chose d’improbable le maintint éveillé. Devant lui, assis contre l’arbre d’en face, le démon semblait enfin endormi. Aloïs le fixa longuement pour s’en assurer, et sa respiration paisible et régulière lui affirma sa théorie. Il dormait enfin !
L’adrénaline s’empara d’Aloïs. L’ouverture qu’il attendait se présentait enfin à lui. Sans un bruit, il sortit la dague qu’il dissimulait dans sa botte, et s’avança à pas de loup vers le démon. Il secoua sa main devant ses yeux pour voir si il était vraiment endormi, et retint un sourire en ne voyant pas le démon bouger. Il éleva sa dague au dessus de sa tête, sa main légèrement tremblante, puis la rabattit vers la tête du démon.
Au moment où la lame allait lui effleurer le crâne, il ouvrit les yeux.
- Je peux savoir à quoi tu joues ?
Le démon tenait le poignet du vampire, l’empêchant de bouger son arme davantage. Aloïs resta stupéfait. Il ne l’avait même pas vu saisir son poignet tant il fut rapide.
Le regard du démon était cependant plus sombre que jamais. Il ne souriait pas, et semblait profondément en colère. Aloïs ne savait plus quoi faire. Mentir ne servirait à rien devant des faits aussi gros. Mais comment le démon pouvait-il avoir des réflexes aussi impressionnants, alors qu’il dormait encore quelques secondes auparavant ?
Aloïs baissa la tête et lâcha son arme, qui tomba au sol dans un bruit de métal.
- Je te demande pardon.
Il ne pouvait faire que ça, s’excuser. Il ferma les yeux, s’attendant à une correction assez sévère. Mais le démon lâcha juste sa prise, laissant une marque rouge sur son poignet.
- La prochaine fois que je te surprends à tenter quoi que ce soit, j’embrocherai ton cadavre sur la branche d’un de ces arbres.
Aloïs comprit bien vite qu’il ne s’agissait pas d’une métaphore. Il recula de quelques pas et frotta son poignet douloureux avec son autre main, évitant de croiser le regard haineux du démon.
Il se leva alors, fit craquer ses membres, puis commença à marcher.
- On repart.
Sa voix était plus tranchante qu’un couteau. Aloïs le suivit en silence, mal à l’aise. Même si ça n’avait jamais été très gai, l’ambiance n’avait jamais été aussi tendu que maintenant.
Cette journée parut plus longue que les précédentes, même si le temps s’écoulait pourtant toujours à la même vitesse.
En arrivant aux abords de la forêt, Aloïs vit le démon se retourner vers lui.
- Nous sommes arrivés.
Soulagé d’être enfin à destination, Aloïs s’empressa de franchir les derniers arbres de la forêt qui bouchait la vue. Il s’avança aux côtés du démon et… fut accueilli par le rouge.
La terre, sèche et aride, était en effet teintée dans les tons ocres, et s’étendait sur des kilomètres sous un ciel d’un gris sombre, comme la fumée d’un volcan. Il vit également d’immenses montagnes noirs et escarpées déchirer le ciel à l’horizon, et quelques créatures volantes fondre sur leurs proies au loin, les serres en avant.
C’était un véritable spectacle de noirceur. Ces terres étaient les plus inhospitalières qu’Aloïs n’avait jamais vu.
- Bienvenue dans ton nouveau chez toi, Aloïs.
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Défi
Jean-Luc Lys

Je n'irai pas quatre chemins, pour rédiger ce texte, je me suis mis à la place d'un des personnages du roman que j'ai publié sous le titre de " La sélection " que vous pouvez lire sur Scribay.
J'espère qu'il vous donnera envie de faire connaissance avec tous les autres protagonistes de mon livre, et de partager leurs aventures.
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