XLIV

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Cassandre aurait souhaité ne pas avoir à se lever ce mercredi matin. La perspective de devoir confier des états d’âme hasardeux inventés au fur et à mesure à une femme soi-disant plus « psychologue » que les autres ne la réjouissait guère. Elle s’était pourtant engagée à effectuer cette démarche et à remplir ce devoir jusqu’au bout, peut-être par simple défi personnel. Elle chassa ces mauvaises pensées qui venaient l’empoisonner sans raison et laissa l’air frais apaiser la morosité qui semblait s’être attachée à elle, ce matin-là.

La séance commença sereinement, comme si un voile de calme emplissait ce lieu où les paroles qui étaient prononcées entre les quatre murs ne ressortiraient pas. La voix de Madame Duplat parvenait à la bercer et la conduire vers un état de confiance bienvenue et sécurisante. De son côté, elle parvenait même à s’exprimer sans que les mots ne s’entrechoquent de façon risible et méandreuse.

Puis sans prévenir, le brouillard vint et Cassandre s’éloigna. L’éclair l’aveugla et faucha la clairvoyance. Les contours de la pièce tanguèrent. Elle se concentra sur sa respiration, qui se fit plus profonde, plus dense, omniprésente, comme si un autre être respirait en elle. Elle fixa son regard sur ses mains qui reposaient toujours sagement sur son pantalon, l’une par-dessus l’autre. Ses doigts étaient immobiles. Lorsqu’elle releva les yeux, la personne qui se tenait devant elle lui sembla étrangère. Elle ne la reconnaissait plus. Les soupçons insidieux frappèrent à la porte, tout autour de sa tête, créant une onde de choc sur toute sa pensée. Ses assauts répétés l’épuisaient. Elle devait parer les coups, colmater les brèches, mais elle n’était jamais assez forte. Alors elle les laissa entrer, elle aimait leur sourire lorsqu’ils la remerciaient. En fait, la séance se déroulait comme à l’accoutumée, une partie feignant de s’ouvrir et s’éclore vers la lumière alors que l’autre l’épiait d’un air avide et satisfait, persuadée de sauver une vie, sentant les dents de la gloire et du triomphe la démanger de l’intérieur. Il n’y avait plus de confiance. Il n’y avait plus de contenance. Plus d’aide. Plus de sens.

Elle entendit son prénom, qui s’immobilisa dans l’air d’une drôle de façon interrogatrice.

— Cassandre ?

Le visage de sa psychologue était là, les sourcils levés et les lèvres étirées en une moue sympathique. Tout ce qui venait de la traverser lui parut alors ridicule. Il n’y avait absolument rien d’autre qu’elles deux.

— Excusez-moi.

Les yeux bleus de son interlocutrice tentèrent de lui envoyer des ondes rassurantes. Son sourire se voulait encourageant, compréhensif.

— Voudriez-vous m’en parler ?

Cassandre aimait parfois marcher, le casque simplement posé sur les oreilles, tous les sons environnants semblant assourdis. Cette fois-ci, cependant, elle laissa les notes virevolter dans les rues. Car certaines mélodies vous arrachaient l’âme.

Elle sentit soudain son téléphone vibrer, un phénomène assez rare pour qu’elle y prêtât attention. Au-dessous du loup obscurément embrasé était inscrit le nom de Jakab Kátai.

[Retrouve-moi au métro Poissonnière.]

Quoique légèrement étonnée, il ne fallut pas longtemps à Cassandre pour se représenter mentalement le plan du quartier et adapter son itinéraire en conséquence.

Il était déjà là. Il semblait plongé dans ses pensées, les mains enfoncées dans les poches de sa veste. Considérant son apparence, elle réprima un sourire et savoura un instant le fait qu’il ne l’eût pas encore vue. Elle se dirigea vers le roi des ombres, qui lui prit la main lorsqu’elle se glissa près de lui. Ils repartirent sans un mot, seul Jakab connaissant leur destination.

— Je pense que tu vas aimer, annonça-t-il.

Cassandre choisit de lui faire confiance, se reposant sur le caractère impénétrable du mystère bien tangible qui marchait parallèlement à ses côtés. Leurs pas les menèrent jusqu’à une ruelle calme. Comme ils avançaient, une enseigne de bois rouge apparut quelques mètres plus loin, sur laquelle était inscrit « Le Renard d’Or » en belles lettres cursives dorées. Jakab s’arrêta au niveau du restaurant et pivota vers Cassandre.

— Ça te dit ?

L’intéressée opina du chef, car tout lui disait avec Jakab Kátai. Celui-ci esquissa un sourire et lui laissa l’honneur de pousser la porte.

L’endroit était en fait une taverne aux murs de pierre cachée des regards extérieurs et que seuls les passants dotés d’un brin de curiosité pouvaient repérer. La pièce principale était de taille raisonnable et, malgré les quelques clients déjà attablés, le volume sonore restait tout à fait acceptable. Le chaleureux intérieur alliait mobilier de bois et murs joliment décorés avec des objets évoquant les contrées du grand nord, le tout conférant au lieu une atmosphère unique et extraordinaire.

Le serveur s’approcha d’eux et leur demanda poliment où ils désiraient s’asseoir. Ils se dirigèrent d’un commun accord vers un coin de la salle, où ils seraient tranquilles sans pour autant être exclus. Il était rare que Cassandre allât au restaurant, mais se retrouver ici paraissait naturel. Alors qu’ils prenaient place autour de la table ronde qu’ils ne seraient que deux à partager, elle sentit la légèreté de la joie s’insinuer en elle.

*

Le serveur revint vers eux après leur avoir laissé le temps de parcourir le menu. S’étant mis d’accord sur un vin, Jakab commanda un carré d’agneau rôti accompagné d’un gratin dauphinois. Cassandre leva les yeux vers le serveur quand son tour fut venu. Sa voix tinta de manière difficilement audible et il lui fit répéter. Jakab lui prit la main après qu’elle eut opté pour un pavé de saumon et observa la petite créature argentée qui enlaçait son oreille.

— Comment as-tu connu cet endroit ? demanda-t-elle.

Jakab avait en réalité découvert la taverne tout à fait par hasard quelques jours plus tôt après avoir effectué un détour accidentel pour revenir chez Cassandre. Toujours est-il que l’enseigne à l’allure ancienne avait accroché son regard et qu’il avait discrètement poussé la porte par pure curiosité. Le cadre atypique l’avait séduit en un clin d’œil.

— J’ai pensé que cela te plairait, conclut-il.

Le sourire qui passa sur le visage de sa compagne de table lui apprit qu’il ne s’était pas trompé. Ils trinquèrent, la connivence dans leurs yeux remplaçant tous les mots, et apprécièrent pleinement le petit extra qu’ils s’offraient. Les plats arrivèrent présentés avec un soin tout particulier.

— Bon appétit, Jakab.

Il ne la quitta pas des yeux alors qu’elle piquait délicatement dans le poisson recouvert de baies roses et se sentit profondément heureux. Cela lui faisait plaisir de la voir manger en parfaite insouciance. Sous la chouette empaillée et parmi les gravures de renards, il la trouva encore plus belle. Sous son petit air sauvage, elle rayonnait d’un bonheur simple.

Animé par une effervescence tranquille, le lieu semblait hors du temps. Cela faisait des lustres que Jakab Kátai ne s’était pas senti aussi détendu au milieu d’autres individus. Seuls les cygnes qui essayaient en vain de se détacher du mur et qu’il avait pu observer à sa guise avaient été témoins de la scène qui s’était jouée à côté d’eux. Ils ne se pressèrent pas pour quitter les lieux, car personne ne les attendait.

Jakab se leva enfin et par une manœuvre habile, parvint à régler la note sans que Cassandre ne pût intervenir. Son froncement de sourcils le fit rire, puis ils se dirigèrent vers la porte et actionnèrent la poignée en fer forgé qui les ramènerait à la réalité.

Leurs pas les guidèrent au hasard des rues, ils ne s’apercevaient pas que les pavés sous leurs pieds s’inclinaient légèrement. Ils croisaient des gens mais n’y faisaient pas attention. Ils les laissaient partir ; eux les laissaient avancer. Enfin ils s’aperçurent qu’ils se trouvaient sur une partie plus élevée de la ville. Ils surplombaient les environs et furent émerveillés par la vue de la tour Eiffel qui s’offrait à quelques centaines de mètres de leurs yeux. Ils enjambèrent un muret sur lequel ils restèrent à écouter les murmures et les secrets du vent. Le ciel était d’un bleu pur et pâle, un voile doré recouvrait l’horizon.

— Crois-tu en Dieu ? demanda Jakab au bout d’un moment.

Elle tourna calmement la tête vers lui, une mèche rousse battant l’air devant son front. Ce n’est qu’alors qu’il vit la lueur intense apparaître au fond de ses yeux.

— Je crois que oui. Je Le vois dans tout ce qui est beau.

Il la regarda, et aima voir la brume dans ses yeux.

Et Jakab sourit, car s’il en était ainsi, il voyait Dieu en elle[1].

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[1] Swallow the Sun – New Moon

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