XLIII

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Laurine Girard avait attendu le coup de sonnette toute la journée et passé une bonne partie de la dernière heure à imaginer à quoi pourrait ressembler leur rencontre. Elle pouvait comprendre la démarche que souhaitait effectuer Cassandre et trouvait même cela courageux, à moins que cela ne la troublât plus qu’autre chose. La sonnerie de l’interphone interrompit le cours de ses pensées et lui laissa juste le temps de passer devant la glace pour s’assurer qu’elle était présentable. Lorsqu’elle estima que son invitée avait eu le temps de monter les quatre étages, Laurine ouvrit la porte de l’appartement en espérant paraître naturelle.

Devant elle se tenait une jeune fille semblable à celle qu’elle avait vue sur le quai de La Défense trois mois plus tôt. Bien qu’elle n’eût passé qu’un court instant auprès d’elle en attendant les secours, elle fut étonnée de constater qu’elle avait inconsciemment mémorisé bien plus de détails qu’elle ne l’aurait cru. Elle était toujours très mince et sa tenue toujours très particulière. Laurine n’était pas une grande adepte des styles extrêmes ou des couleurs sombres, mais elle jugeait le sien pas trop provocant. En outre, ses mitaines en cuir soigneusement ornées de trous étaient assez élégantes. Ce fut cependant sa crinière flamboyante qui l’éberlua le plus, qui n’avait plus rien à voir avec les cheveux rouges dont elle gardait le souvenir. Puis elle se rendit compte que c’était la première fois qu’elle la voyait sourire.

— Bonjour, commença-t-elle d’une voix légèrement hésitante.

— Salut Cassandre, la salua Laurine. Entre !

Soucieuse de la mettre à l’aise, elle la débarrassa de son manteau avant de la guider jusqu’au salon à droite de l’entrée. De la rue montait un léger bruit, les vitres n’étant pas assez épaisses pour couper totalement les sons extérieurs. Ce n’est que lorsque Cassandre s’assit dans le canapé marron que Laurine distingua une jolie tresse dans ses cheveux enflammés.

— Excuse-moi du temps que j’ai mis pour te contacter, dit-elle, une pointe de regret perçant dans la voix.

— Il n’y a aucun problème, la rassura Laurine. Je suis heureuse de te connaître.

— Merci.

La platitude de ses mots lui fit honte. Elle reporta son regard sur le pull en maille de son interlocutrice, que celle-ci avait poliment refusé d’enlever malgré la température de la pièce presque surchauffée, puis sur son pantalon noir au motif de fleurs damassées à peine discernables. Elle trouva finalement que son style concordait bien avec la timide discrétion dont elle faisait preuve.

*

Cassandre ne se souvenait pas du visage de Laurine. La seule image précise qu’elle en avait eue était restée quelques jours, puis avait disparu. Néanmoins, son apparence toute simple – pour ainsi dire à l’opposé de la sienne – ne la surprenait pas outre-mesure. Elle avait même l’air un peu intimidé, ce qui était surprenant compte tenu de la témérité dont elle avait fait preuve. Cassandre fouilla dans sa sacoche et en sortit le sachet de chocolats et de petits œufs roses.

— Ce n’est pas grand-chose, fit-elle en lui offrant. J’espère que ce sera bon.

Laurine parut sincèrement touchée et s’empressa d’ouvrir le cadeau. Cassandre se retint de sourire lorsqu’elle la vit croquer dans un œuf.

— Ils sont délicieux, déclara-t-elle avant de lui en proposer.

Cassandre n’osa pas refuser et en dévora un.

— Tu habites loin d’ici ? s’enquit Laurine.

— À une petite vingtaine de minutes, répondit-elle. J’habite dans le 2e arrondissement.

Elle précisa sa rue et Laurine sembla vaguement connaître.

— Quel âge as-tu ? lui demanda-t-elle ensuite.

— J’ai vingt-deux ans.

Laurine afficha un sourire.

— Je n’arrivais pas vraiment savoir quel âge tu avais, avoua-t-elle. Je t’avais d’abord donné quelques années de plus, mais maintenant je trouve que tu fais très jeune.

Cassandre ne savait pas vraiment comment elle devait le prendre. Elle se rappelait que Laurine avait dix-neuf ans. De nouveau, elle se sentit irresponsable et coupable de l’avoir confrontée à une situation qu’elle n’aurait jamais dû connaître.

— Et donc tu vis ici toute seule ? enchaîna-t-elle afin de ne pas s’attarder sur cette pensée. Ça doit être rudement bien d’habiter dans ce quartier.

— Oui, mes parents m’aident à payer le loyer. Ils sont partis vivre à Lille cette année et j’ai préféré rester à Paris pour mes études.

En effet, cette chance n’était pas donnée à tout le monde. Laurine lui proposa un thé et s’éclipsa brièvement à la cuisine avant de revenir avec deux tasses fumantes et un cake aux fruits manifestement acheté le jour même. Son attitude paraissait incroyablement mature pour son âge.

Il s’avéra que Laurine faisait des études à l’École nationale supérieure d'architecture Paris-Malaquais. Cassandre dût admettre qu’elle n’en avait jamais entendu parler. Elle ne doutait pas qu’elle réussirait. Laurine parut quant à elle quelque peu étonnée d’apprendre que son interlocutrice avait abandonné temporairement les études, mais Cassandre apprécia sa finesse et ses efforts pour ne pas le montrer. Elle se sentit davantage en confiance alors que les minutes passaient. Elle rassura Laurine sur son état de santé lorsque celle-ci le lui demanda et réussit même à éprouver du soulagement de pouvoir en parler.

— Je ne suis pas restée longtemps après t’avoir accompagnée à l’hôpital, expliqua-t-elle. Tes parents sont venus juste après et je suis repartie.

Elle avait l’air d’une petite fille modèle avec ses cheveux blonds et son chemisier assorti à ses yeux bleus.

— Je suis contente que tu t’en sois sortie, conclut-elle avec un sourire sincère.

Cassandre décida qu’elle était contente elle aussi.

Elle éprouva soudain l’envie de quitter la pièce et de respirer l’air frais.

— Ça te dirait de sortir un peu ? lui proposa-t-elle. Mais peut-être as-tu des choses à faire.

Laurine accepta l’idée avec joie et c’est ainsi qu’elles quittèrent l’immeuble typiquement bourgeois pour se diriger au gré des rues. La conversation était facile et simple, ce qui acheva de rassurer Cassandre. Elles remontèrent la rue du Sabot et passèrent par la rue Madame pour enfin atteindre la rue Bonaparte, où elle eut la surprise de découvrir l’existence d’un Institut hongrois, ce qui lui fit instantanément penser à Jakab. Elle l’imagina sur le canapé et se demanda s’il en était ainsi.

Dans le jardin du Luxembourg régnait un calme étonnant, étant donné le nombre de promeneurs, français ou étrangers, qui profitaient des dernières heures du jour pour prendre un bain de sérénité. Les bancs étaient toutefois majoritairement vides, la brise sournoisement glacée maintenant les gens en perpétuel mouvement. Une voix soudain sortie de nulle part coupa net à leur discussion et annonça la fermeture imminente des jardins. Il n’était pourtant pas très tard, mais la nuit commençait doucement à tomber lorsqu’elles franchirent les grilles du parc donnant sur le boulevard du Luxembourg. Le regard de Cassandre se promena un court instant sur les grandes photographies colorées qui étaient exposées sur les grilles puis revint se poser sur la jeune fille qui lui tenait compagnie. Elles firent quelques pas vers la station de RER puis Laurine esquissa un sourire.

— J’ai beaucoup aimé ton pendentif, lui confia-t-elle.

Cassandre se dit qu’il avait dû être visible alors qu’elle se trouvait dans l’appartement et en fut légèrement décontenancée.

— Merci.

Laurine prit les devants et lui fit la bise, en bonne Parisienne.

— N’hésite pas à me refaire signe, l’encouragea-t-elle.

— D’accord. Merci pour tout, Laurine.

Celle-ci lui adressa un petit signe de la main avant de lui tourner les talons. Cassandre avait d’abord compté rentrer en transports en commun, puis décida de revenir à pied chez elle, se sentant d’humeur à accueillir la caresse cinglante du vent sur son visage.

Elle n’avait honnêtement rien espéré de cette rencontre avec Laurine, hormis peut-être une façon de soulager sa conscience en allégeant une dette qui ne pourrait jamais être remboursée, et encore moins que cela se serait passé aussi bien. Le bruit de ses pas se fit plus léger et l’air mordant de la nuit le seul témoin de son sourire.

La soirée se drapa longtemps dans des échos de féérie. La poésie céleste de Tuomas Holopainen plongea la pièce dans un calme étrange, aux merveilleux accents d’humilité et de génie caché. Le commun des mortels ne savait pas que Nightwish était une ode à la Création. Cassandre raconta à Jakab que le concert de l’an passé avait été l’un des plus beaux jours de sa vie. Entourée d’inconnus profondément liés par une passion commune, rarement avait-elle vécu une communion si belle. L’accueil et la gentillesse qu’on lui avait témoignés là-bas ne s’étaient presque jamais renouvelés.

*

Jakab se réveilla plus tôt que de coutume en ce mardi matin et fit part à Cassandre de son intention de rendre visite à la sœur de sa mère, qu’il n’avait pas vue depuis plusieurs années. On ne pouvait pas dire que Jakab Kátai était animé à l’idée de « maintenir le contact », mais Cassandre l’incita malgré tout à le faire.

Elle se sentait parfois coupable de ne pas avoir assez exprimé sa gratitude vis-à-vis de ses parents. Il lui arrivait de prendre le téléphone impulsivement afin de les appeler, puis de se raviser et d’abandonner finalement.

Sur ces réflexions, elle se prépara un thé et, sur un coup de tête, décida de réduire les heures démesurément longues en arpentant les montagnes enneigées d’un vieux monde irréel. Les paysages de Skyrim l’enchantaient toujours. Là-bas, elle incarnait une valeureuse Nord en quête d’aventure, bien plus courageuse que la déplorable personne qu’elle était sur Terre. Ses pérégrinations durèrent plus longtemps que prévu étant donné que Jakab ne rentra qu’à la nuit tombée. Elle l’accueillit dans ses bras avec un soulagement certain et, après un silence hautement appréciable, s’enquit des péripéties de la journée. Les commentaires ne furent pas nombreux mais largement suffisants, et elle laissa les vibrations de sa voix grave l’ensorceler plus profondément. Ils finirent par s’asseoir, leur esprit en proie à une frénésie étrange.

— Où en es-tu, de ces fleurs maladives ? lança Jakab, une curieuse étincelle au fond des yeux.

La question inopinée surprit Cassandre, qui comprit ensuite agréablement qu’il avait dû feuilleter l’ouvrage renfermant les poèmes secrets en son absence.

— Ça avance, répondit-elle calmement.

Ils perdirent pied tous les deux, leurs cœurs s’envolant dans une union folle.

*

Ils étaient allongés depuis un moment dans une obscurité quasi totale. Jakab demeurait les yeux fixés au plafond, absolument conscient de la silhouette étendue auprès de lui dans la pièce silencieuse, intimement éclairée par la flamme déclinante. Sa vue commençait à se brouiller lorsqu’il entendit sa voix.

D’abord surpris par les mots qui étaient murmurés, il entrevit peu à peu leur sens. Lentement, il se tourna pour la regarder, saisi par le calme irréel qui émanait de son être. Les reflets cuivrés de ses cheveux dansaient avec le mouvement de ses lèvres. Puis il comprit ce qu’elle était en train de faire. Elle ressuscitait Baudelaire. L’ouvrage qui plus tôt reposait sur la table de chevet siégeait à présent ouvert dans le creux de ses mains. Il ne distinguait pas les mots qui y étaient écrits. En les énonçant, elle les dessinait devant elle.

Lecteur paisible et bucolique,

Sobre et naïf homme de bien,

Jette ce livre saturnien,

Orgiaque et mélancolique.

Si tu n'as fait ta rhétorique

Chez Satan, le rusé doyen,

Jette ! tu n'y comprendrais rien,

Ou tu me croirais hystérique.

Mais si, sans se laisser charmer,

Ton œil sait plonger dans les gouffres,

Lis-moi, pour apprendre à m'aimer ;

Ame curieuse qui souffres

Et vas cherchant ton paradis,

Plains-moi !... sinon, je te maudis !

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