XXXVIII

9 minutes de lecture

Ce soir-là, les yeux de Jakab tombèrent sur le Livre de la Tristesse que Cassandre avait laissé sur son bureau. Seul le titre figurait sur la première page. Les lettres singulières se détachaient majestueusement, suscitant le mystère, la splendeur et la crainte. Le Livre était pur.

Cassandre lui jeta un regard inquisiteur lorsqu’elle revint de la salle de bains. Jakab interrompit sa lecture et ne put empêcher ses yeux de s’égarer sur les jolies courbes de son corps alors qu’elle se glissait dans le lit. Il se dévêtit à son tour et vint s’installer à son côté, le Livre à la main. Comme elle prenait son casque et posait son ordinateur sur ses genoux, il poursuivit son exploration des lignes étranges. Il se sentait tellement reconnaissant envers elle qu’elle eût permis de le partager avec lui. Le Livre était un trésor ; il renfermait son âme.

L’immobilité de Cassandre dut inconsciemment attirer son attention. Elle rayonnait d’une extase froide, un sourire déconcertant figé sur les lèvres. Lorsqu’il vit ses yeux, Jakab sut qu’elle était partie.

*

Ce qu’elle entendait était d’une singularité prodigieuse et résonnait en elle avec l’étrangeté intense qu’elle chérissait tant. Comme si un soupçon de perfection et de symbiose excitait la face cachée de son âme, comme s’il ne servait à rien de résister dans de si envoûtants abysses. C’était en de pareils moments qu’elle rendait grâce pour cette clarté mystique.

Elle venait tout juste de découvrir le morceau dans une radio Spotify, lancée dans un hasard total. Le nom du groupe grec lui était totalement inconnu. De curieuses paroles en français à la diction renversante avaient alors subtilement capté son attention, comme s’il s’agissait d’un poème. Le style ne lui paraissait pas tout à fait étranger, la plume était trop magistrale pour qu’il pût avoir été écrit par une personne quelconque. Ses yeux se posèrent un instant sur le titre et ses doigts s’activèrent d’eux-mêmes pour taper « Les Litanies de Satan[1] » dans la barre de recherche du navigateur. La surprise la gagna lorsqu’elle vit que de telles paroles avaient été écrites par non moins que Charles Baudelaire. Il était allé loin. Elle ne savait pas qu’il était allé si loin.

Elle s’aperçut enfin que Jakab la regardait. Elle retira le casque et le lui tendit.

— Écoute.

Il écouta le morceau les yeux fermés, dans un état d’intense concentration. La lueur dont ils s’imprégnèrent lorsqu’il les rouvrit lui fit savoir qu’il n’y avait pas été insensible.

— Où as-tu trouvé ça ? demanda-t-il, un sourire éclatant enfin sur son visage passionné.

— Le hasard fait bien les choses…

— Le hasard ?

Ils ne se quittèrent pas du regard pendant de longues secondes. Puis elle revint sur la page où le poème audacieux resplendissait. Elle le relut avec lui et ne cessait d’être frappée par la puissance et la justesse du style. Là transparaissait un génie absolu.

— Je ne connais pas bien Baudelaire, confessa Jakab. Mais je dois dire qu’il m’impressionne.

— Les poètes maudits du XIXe siècle, chuchota-t-elle. Le désespoir les a transformés en génies.

Leurs écrits étaient âgés de près de deux siècles et hantaient toujours l’humanité. Ils avaient réalisé des coups de maître.

Si tout s’avérait exact, le cri blasphématoire serait présent dans l’édition des Fleurs du Mal qu’elle possédait.

Elle attrapa un stylo noir et s’appliqua à graver le poème dans le carnet sacré, les mots soigneusement articulés la berçant jusque tard dans la nuit.

*

Jakab se réveilla aux aurores. Les rideaux n’étaient pas tirés, ce qui lui permit d’admirer le ciel rose aux teintes orangées. Il contempla d’autant plus le spectacle qu’il en était rarement témoin. La luminosité chaleureuse projetait d’intéressants reflets dans les cheveux de Nocturnal, allongée sur le ventre à sa gauche. La couette en damiers recouvrait son corps et Jakab vit que ses yeux étaient ouverts. L’ambre chaud se mariait joliment à l’aube. Il fut fugacement ébloui par le fragment de plénitude dans lequel elle semblait se trouver. Ils ne se rendormiraient pas.

Jakab se rapprocha d’elle jusqu’à ce que leurs corps se touchent et embrassa sa nuque. La scène était idéale. Une image dansa dans son esprit quelques secondes, puis il se leva et referma la main sur l’amétrine ainsi que sur le manche admirable du couteau qu’elle lui avait offert[2]. Il revint et se rallongea auprès d’elle, rabattant la couette sur eux. Son expression n’avait pas changé. Il posa une main sur le bas de son dos et resta un moment à savourer le précieux calme qui les enveloppait. Il aurait sûrement pu distinguer son aura s’il s’était concentré.

Il baissa lentement la couette pour dévoiler ses épaules, continua progressivement et considéra sa peau nue. La lumière n’était pas violente. Il plaça la pierre sur son dos. Elle resta parfaitement immobile et il admira l’éclat violacé sur sa peau pâle et lisse. Alors, toujours sans bruit, il approcha sa main et traça doucement un cercle autour du joyau avec la lame. Il s’appliqua, et sentit une sensation étrange s’emparer de ses doigts. Il la vit fermer les yeux. Le mouvement était simple et toujours plus apaisant, le reflet argenté envahit son esprit et prit le contrôle de ses sens. La lame lui appartenait, il savoura son obéissance et la jouissance d’en être le maître.

Il finit par la laisser en suspens et observa les traces qui étaient restées visibles sur son corps. Il ôta soigneusement la gemme et posa délicatement ses lèvres sur sa peau glacée.

*

Ils déjeunèrent rapidement en silence dans la petite cuisine. Les souvenirs accaparèrent brièvement Cassandre avant que la silhouette de Jakab ne redevînt nette devant elle. Il lui tendit les derniers fruits secs qui restaient puis se retourna pour prendre religieusement la longue et fine bouteille de pálinka à la cerise qui trônait sur l’étagère.

— Ça te dit ? proposa-t-il en la servant avant même attendre son autorisation.

Comme ils trinquaient à leurs lignes en prononçant le traditionnel « egészségedre », Cassandre se dit que c’était peut-être la dernière fois qu’elle pourrait en goûter avant son retour en Europe occidentale.

Alors Jakab lui prit la main et une étincelle brilla dans ses yeux.

— J’ai quelque chose à te montrer.

Il fut facile de deviner qu’il l’emmenait à l’extérieur en le voyant enfiler ses grosses chaussures. Ils s’habillèrent chaudement et quittèrent la maison, téléphones derrière eux. Déconnectés du monde. Ils passèrent le portail de la vieille propriété et au grand étonnement de Cassandre, tournèrent à gauche pour suivre le ruisseau, s’engageant sur le chemin qu’ils n’avaient jamais emprunté plus loin. Elle jeta un coup d’œil à Jakab qui avançait d’un pas nonchalant, les mains dans les poches de son blouson rembourré. Le sentier continuait dans la forêt clairsemée mais DaMihiMortem l’évita, préférant la direction opposée.

Cassandre sentit une main chercher la sienne et ils s’enfoncèrent parmi les arbres. Le sol se composait de fines racines rongées par le givre et d’herbe d’un vert misérablement appauvri que la neige dissimulait astucieusement. La blancheur semblait s’être déposée sur tout le vivant. Le seul son qui lui parvenait était l’inquiétant craquement de leurs pas sur la terre gelée. Le ciel irradiait une clarté étonnante, le vent soufflait discrètement et elle laissa son guide l’entraîner parmi l’isolement hivernal.

— Nous verrons peut-être des mouflons ou des lynx, prévint Jakab.

Cassandre ne savait s’il blaguait ou pas.

— Ça ne m’est encore jamais arrivé, précisa-t-il. Pour les lynx.

Ils marchaient depuis un certain temps sans se regarder lorsque Cassandre crut entrevoir une espèce de mur s’ériger à quelques mètres d’eux. La construction se dessina peu à peu et elle l’estima bien s’étendre sur une dizaine de mètres. Les ruines de pierre grise, bien que surprenantes, paraissaient étrangement à leur place. Une arche en laissait deviner le seuil mais la lumière du jour ne semblait filtrer que très faiblement à l’intérieur. Cassandre leva les yeux ; il y avait deux étages. Elle fit quelques pas en direction de l’entrée qu’aucune porte ne scellait et posa le plat de la main sur la pierre rugueuse. Jakab la frôla et passa du côté obscur, un léger sourire aux lèvres. Elle entra à son tour et fut happée par un froid pénétrant.

L’obscurité s’avérait finalement bien moindre qu’elle ne l’avait cru au premier abord et ses yeux n’eurent aucune difficulté à s’habituer au changement de luminosité. Ils arpentèrent attentivement la pièce – si l’espace pouvait être considéré comme tel –, s’imprégnant de l’atmosphère singulière.

— J’aime m’isoler ici.

La voix de Jakab semblait plus caverneuse, une impression renforcée par le léger écho renvoyé par les murs. L’endroit exhalait une part de mystère.

— De quoi s’agit-il ? demanda-t-elle.

— Je ne connais pas l’origine de ces ruines, admit-il. Les gens parlent d’un bâtiment en construction que les Russes avaient commencé à bâtir. Personne ne connait leur véritable finalité, mais… il y a des sigils sataniques à l’intérieur.

Elle s’interrogea un instant sur ce qu’il voulait dire, puis vit son compagnon d’expédition aviser un coin de la pièce d’où l’on pouvait discerner un escalier. C’est ainsi qu’ils partirent explorer le niveau supérieur. Le vaste couloir sur lequel ils débouchèrent était bordé de petites pièces attenantes, ressemblant davantage à de sombres alcôves foncièrement vacantes. Jakab sortit une modeste lampe torche d’une des poches de son blouson et éclaira la paroi. De curieuses marques ornaient le mur. Tantôt plus clairs, tantôt plus sombres, les dessins inconnus formaient des lignes, des symboles et des cercles sans cohérence apparente. Bien qu’éparses et peu nombreuses, les inscriptions continuaient à intervalles grossièrement réguliers le long de la galerie. Rien ne justifiait l’effet angoissant que supposaient les petits serpentins, et pourtant ils semblaient exercer une attraction gênante sur les esprits. Ils contemplèrent les signes en silence, n’étant aucunement sûrs de leur signification.

Ils revinrent sur leurs pas et tentèrent d’accéder au palier supérieur, mais le dernier étage était indiscutablement condamné. Alors qu’ils redescendaient les marches inégales, entourés de marques gravées dans la pierre, Cassandre sentit une chaleur paradoxale couler dans ses veines. Ils se postèrent à l’entrée des ruines et s’assirent sur la pierre nue, les pieds reposant sur le sol glacé. Le bras de Jakab vint entourer ses épaules et elle reposa sa tête contre lui.

Le voile de la nuit commençait à tomber doucement sur eux. Alors ils laissèrent le silence aveugler leurs sens et les fantômes du passé voler paisiblement devant leurs yeux.

Aucune faute n’était imputable à deux âmes tourmentées venant chercher refuge.

Cassandre frissonna dans cette nuit sans brise. Le faisceau de la lampe de Jakab apparut alors quelques mètres à l’écart des ruines. Le point de lumière dansa un instant sur l’herbe gelée puis Jakab se leva et se dirigea vers la zone éclairée, sa silhouette sombre se détachant sur les arbres. Un craquement sec retentit dans l’obscurité épaisse. Le gémissement des branches parvint de nouveau aux oreilles de Cassandre, qui rejoignit Jakab afin de l’aider à allumer un feu. Tandis qu’ils s’activaient à rassembler les branches, elle leva la tête vers les étoiles. Le ciel était d’un bleu si profond qu’elle doutait d’avoir un jour vu couleur pareille.

Lorsque le tas de bois fut acceptable, Jakab craqua une allumette et la lança au centre du bûcher en un geste violemment parfait. Ils se pétrifièrent devant la puissance intimidante avec laquelle les flammes prospérèrent sitôt après être nées. Ils s’assirent sans bruit devant le spectacle qu’ils avaient créé, témoins d’une nature merveilleusement esseulée, loin des sabres, en complète sécurité. Leurs doigts se nouèrent alors qu’ils écoutaient passionnément les flammes rougeoyantes lécher le bois[3]. Ils les regardèrent danser, baignant les alentours d’une lueur chaude, faisant trembler les arbres.

Ici, c’était différent. Ici, les flammes étaient libres ; ils pouvaient toucher les flammes. Le brasier engloutit les heures et avec elles, tout soupçon de raison.

Ils n’avaient pas froid. La chaleur qui les possédait leur aurait fait endurer le roulement des siècles.

*

Ils étaient partis avant que l’aube ne congédiât la nuit. Ils avaient soigneusement étouffé les flammes et n’étaient restés que le bois mort et les cendres. Jakab regarda Cassandre suivre le chemin, la démarche un peu trop raide. Sentant la fatigue prendre possession de ses muscles, il sourit pour lui-même, heureux de l’avoir emmenée dans cet endroit qu’il gardait caché.

- // -


[1] Rotting Christ – Les Litanies de Satan

[2] Rotting Christ – Devadevam

[3] Psyclon Nine – Harlot

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 12 versions.

Recommandations

Sonio

La pérennité défi le temps , les siècles passés.
On trouve une persistance
Une résonance
Une constance
Une permanence...
Derrière un mot , une phrase , un texte
Une lettre , un roman...
Une œuvre se cache une idée, une pensée antique ou moderne , une histoire d' une vie , d'un être
D'un auteur , d'un écrivain mort ou vivant...
La voix de Socrate , de Platon , de Confucius, de Molière , de Victor Hugo
De Teillard de Chardin , de Malraux.
Parfois une simple citation, redonne
Vie et vibration à leurs pensées, leurs
Écritures, leurs réflexions...
Alors leurs âmes dans l'invisible autour de nous s'animent , leurs mémoires revivent , ils nous sourient et nous
Remercient.
Chacune de nos lectures est une résurrection pour eux .
Une renaissance , un éternel printemps
des écrivains , des poètes, des philosophes , ou de chers parents ou amies et amis disparus...
je marche souvent avec le maître , le poète , il me dit ces mots parmi tant d'autres :

" Le temps est l'architecte , le peuple son maçon ! "
Notre-Dame de Paris
Victor Hugo 1831 -III-1.
•••

2
4
2
1
Défi
fleur rose

Comment ai-je pu en arriver là ? Je me rends compte jusqu'à quel point, je n'ai plus le choix. Pénétrer dans la tanière du loup, me coûte beaucoup. Il le sait. Je suis anéantie, je vais perdre ma maison avec mes animaux. Même ma sœur ne peut pas m'aider. La transpiration se voit par la sueur qui se perle sur mon front. Il me tourne le dos, écoute une chanson avec sa radio. Un verre de whisky posé sur un tapis de poussière. J'étais l'objet d'observation depuis des mois. Un corbeau qui me guettait comme une future proie, pour se jeter sur moi comme un charognard, pour me dépecer. Il attendait ma chute. Il me comparait à un pauvre têtard et il se croyait fort. Il portait deux étiquettes : maire et agent immobilier. Il convoitait ma maison pour une ambition, il ne cachait à personne. Le tribunal allait donner son verdict dans quelques heures, je connaissais l'issue, mais je devais encore sauver ma peau. Son chien me reconnaît et vient vers moi. Je n'ai pas bougé, ni bronché. Il se lève, je suis dégoûtée de le voir avec sa mine réjouie face à ma détresse. Il pense que je vais lui manger dans sa main et accepter sa proposition de rachat de ma demeure pour une bouchée de pain. Un nouveau marathon se met en route. Combien de temps allais-je tenir avant lui céder ma raison de vivre ? Je devais trouver une alternative à tout prix.
2
3
2
1
Défi
Rodrigo Arramon


Eladio Escart se faufilait entre deux parois effondrées d’un ancien temple, le visage tordu par des grimaces de souffrance. Ses informations étaient tellement approximatives, qu’il avait mis deux heures avant de trouver l’accès. Située en plein milieu de l’altiplano, la « quebrada » de Liountascar demeurait un véritable secret que seules quelques Machis transmettaient parfois à un descendant. La quebrada se trouvait dans un endroit hostile et aride. Elle abritait une vallée verdoyante avec en son centre un magnifique lac translucide alimenté par de nombreuses sources d’eaux chaudes.
Eladio avait été recruté à Santiago, le mois précédent, afin de venir en aide à une population de Mapuches, gardiens du temple ancestral, réduit à l’état de ruines depuis des millénaires par un « terremoto » particulièrement violent. Des européens avaient arraché la jeune Machi à son hameau pour lui extorquer l’emplacement exact de la quebrada. Comment avaient-ils appris l’existence d’un temple en cet endroit reculé et ignoré du commun des mortels ? Nul ne le savait. Malgré le respect et l’amour qu’ils portaient à leur Machi, les membres de sa communauté n’osaient pas s’aventurer dans ce lieu tabou. On leur avait conseillé de prendre contact avec un jeune métis, moitié mapuche et moitié beaucoup d’autres d’origines, qui revenait d’un stage de formation aux Etats-Unis dans le cadre de son métier : enquêteur dans la police. Il avait déjà aidé les Mapuches lors d’un évènement survenu durant son adolescence. Il avait pris deux semaines de vacances pour retrouver cette jeune femme dont le portrait laissait présager une charmante et accorte personne. Eladio ne brillait pas pour son féminisme, étant assez connu, au contraire, pour un machisme latent qui lui avait valu quelques déconvenues chez l’oncle Sam.
Le jeune homme s’extirpa enfin du long et étroit tunnel. Il s’agenouilla pour allumer une lampe torche qui grésilla un instant avant d’illuminer la salle. Elle devait être assez vaste du temps de sa splendeur. Des gravats de toutes sortes jonchaient le sol, jusqu’au plafond. Ici et là on devinait des pétroglyphes aux entrelacs délicats. Un parfum indéfinissable flottait dans l'air... Si les pilleurs étaient passés par là, ils n’avaient laissé aucune trace. Eladio vérifia que son vieux colt était à sa place, et s’avança vers ce qu’il savait être le centre de l’édifice. Quelques pas plus en avant, une clarté diffuse dansait par moment au plafond. Eladio éteignit sa lampe et progressa, courbé en deux, les sens aux aguets. Bientôt des voix en espagnol et en anglais lui parvinrent :
-Où est le pectoral ? Tu vas répondre la sauvage ? Où est-il ? éclata une voix d’homme dans un espagnol approximatif.
-Cela ne sert à rien Will, elle restera muette. Bien content qu’on ait pu arriver jusqu’ici.
-C’est un piège, oui ! Elle nous a menés ici juste pour qu’on s’y crève à chercher en vain…
Eladio risqua un œil entre deux anfractuosités : trois hommes européens se tenaient de part et d’autre d’une très belle jeune femme à la longue et lourde chevelure noire. Il pouvait très bien voir son visage face à lui : elle n’avait pas le moins du monde l’air inquiet. Le déclic caractéristique d’un revolver que l’on arme alerta Eladio, trop tard. Il sentit le métal froid d’un canon se poser contre sa tempe.
-On a de la visite les gars… Il est armé le chilien… fit l’homme d’un certain âge qui le poussa vers le centre où il tomba à genoux à côté de la jeune femme.
-Alors, tu es qui toi ? demanda celui qui l’avait désarmé et qui le menaçait avec un revolver anglais de la seconde guerre mondiale.
-Eladio Escart, inspecteur de police. J’enquête sur la disparition de la Señorita Rosario. Mes hommes attendent à l’extérieur. Vous n’avez que dix minutes pour nous laisser partir.
-Tu bluffes face plate.
-Hey ! Les gars ! Venez voir ! J’ai trouvé quelque chose !
De manière assez inattendue, la lumière du soleil pénétra lentement par une entaille en forme d’arc de cercle, loin au-dessus de leur tête. Ils relevèrent les prisonniers pour les entraîner vers une cavité dans le sol dallé. Un énorme rosier y poussait et ses lourdes branches tapissaient le sol alentour. Eladio ne reconnut pas la variété à la belle couleur rouge. Il risqua un regard vers Rosario qui venait de faire de même vers lui. Elle lui adressa un sourire qu’il trouva sensuel et appétissant. L’heure n’était pas à cela pourtant ! Il devait se reprendre ! La puissante torche d’un des anglais perça à travers les feuilles et les tiges pour se refléter sur l’argent massif d’un pectoral, dans le fond. Eladio vit autre chose : le rosier naissait dans une flaque d’eau, d’une étrange couleur.
-On l’a ! Il y en a d’autres ! J’en compte au moins cinq ! Il faut descendre. Toi, le flic, tu vas y aller en premier et nous rapporter un collier.
Eladio déglutit, l’angoisse au creux de l’estomac, tenta de se rebeller mais ils menacèrent la jeune mapuche. La descente fut rapide et douloureuse. Les épines griffaient toutes les parties de son corps, même à travers l’épaisseur des vêtements. Arrivé au fond, il eut de l’eau jusqu’aux hanches. Il prit un lourd pectoral et le passa autour de son cou. Ils lui lancèrent une corde et il se retrouva à la surface, à genoux, étrangement essoufflé. Le plus vieux lui arracha le pectoral, le blessant à l’oreille gauche. Du sang s’écoula le long de son visage. Les anglais riaient comme des enfants, sautillant sur place, se passant le bijou sacré de mains en mains.
-Mike, tu restes pour les surveiller… Les gars, on va récupérer les autres.
Alors que les hommes descendaient, Mike hésitait entre les observer et surveiller les otages. Des jurons parvenaient du trou, ponctuant la descente. Mike, le pectoral dans une main, un luger dans l’autre, se rapprochait du bord, curieux, s’éloignant d’Eladio et de Rosario.
-Les épines sont empoisonnées, dit-elle en espagnol, dans un souffle.
Mike se tourna vers elle, mais il ne comprit pas, son intérêt pour ses camarades ravivé quand l’un d’entre eux poussa un cri de joie : « Ils sont magnifiques ! On est riches ! ».
Eladio, silencieux, bondit vers Mike et le projeta d’un violent coup d’épaule dans le rosier. Le policier s’effondra au sol, le souffle court, les dents serrées, sa peau le brûlait sur toute sa surface et la douleur le dévorait alors que le poison envahissait son sang. Il percevait à peine les râles d’agonie des pillards. Rosario retourna Eladio sur le dos, posant une main rassurante sur la joue de son sauveur.
-Tu as enfreint les règles en venant ici… Mais tu as le courage des mapuches. En toi coule le sang d’un grand Cacique, je peux le sentir, à travers les âges.
Elle mâcha les pétales de rose qu’elle avait arraché quelques secondes avant de lui venir en aide. Rosario posa ses lèvres sur celle d’Eladio et l’embrassa lentement, les yeux fermés. Le policier sentit un liquide acidulé s’écouler dans sa bouche. Rosario releva la tête, les lèvres rouge sang, lui fermant la mâchoire pour le forcer à avaler.
-L’antidote est dans la fleur mais il ne peut être activé que par la salive d’une machi. C’est un peu dégoûtant non ? Il y a deux conséquences. La première, sera plutôt agréable pour toi, et pour moi. Je vais devoir t’embrasser encore quelques temps pour que tu guérisses complétement. La deuxième… tu vas dorénavant voir des choses que le commun des mortels ne peut pas voir, ne doit pas voir. J’espère que tu feras un bon usage de cette malédiction.
Rosario se mit d’autres pétales dans la bouche et se pencha pour l’embrasser, l’empêchant de répondre.
4
7
3
5

Vous aimez lire Parallel ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0