XXXVII

6 minutes de lecture

La grotte de Balla se trouvait à quelques centaines de mètres de la demeure de DaMihiMortem. Il avait suffi de braquer à droite à la fin de l’allée et de monter un chemin recouvert d’un épais tapis de neige. Gravir la pente raide demandait un certain effort. Se tenant par le bras, ils n’entendaient rien d’autre que le crissement de leurs pas. Une fois arrivés, la grotte semblait irréelle. Elle se tenait là, obscure au milieu d’une féerie blanche, sans aucune marque humaine mis à part des indications géologiques sur un panneau de bois. Le silence qui emplissait la cavité n’était troublé que par le bruit de l’eau qui gouttait des parois. Un muret de pierres posées les unes sur les autres constituait la seule trace d’un passage humain antérieur.

— Il existe un important réseau souterrain en Hongrie, expliqua Jakab. Rien qu’à Budapest, on dénombre près de deux cents grottes formées par les sources thermales. Et encore, il en reste à découvrir. Les habitants s’y cachaient pendant les invasions pour se protéger des bombardements, ou y dissimulaient leurs possessions. C’est très intéressant… Quelques-unes ont été aménagées au siècle dernier et ont servi de bunkers pour l’état-major SS et pour les dirigeants communistes. Les systèmes de ventilation sont toujours en marche. Sous la colline du château de Buda, un hôpital a même été construit en secret pour soigner les blessés pendant la Seconde Guerre mondiale.

La fascination irradiait de ses paroles.

— On peut les visiter ? voulut savoir Cassandre.

— Oui, plusieurs grottes sont ouvertes au public. J’ai eu l’occasion de visiter l’hôpital durant mes études. Mais certains lieux de grande importance durant l’Histoire restent impénétrables pour les individus ordinaires.

Il fit une pause, et seules les gouttes résonnant sur les humides parois rocheuses les rappelaient à la réalité de leur époque, ramenant l’équilibre, adoucissant le mystère qui s’était soudain insinué dans l’air.

— Une vidéo circule sur internet depuis plusieurs années, ajouta Jakab, ses lèvres s’étirant en un sourire. Un abri antiatomique a été construit par un particulier dans le village de Kocsord. C’est devenu une légende. Bref, il y a tout un tas de racontars sur les grottes.

Ils s’amusèrent à poser parallèlement deux pierres plates espacées de quelques centimètres contre le roc puis ressortirent à l’air libre.

Le sentier continuait au-dessus du village et surplombait le chemin de la Liberté. On apercevait le cimetière en contrebas ainsi que la maison de Jakab, perdue au milieu d’un terrain vierge de toute empreinte. Ils s’arrêtèrent, coupés du monde, les flocons et le vent leur enjoignant de contempler l’horizon de collines boisées recouvertes d’une poudre blanche.

Le chauffage parut faiblir quelque peu en cet après-midi du 10 janvier, imprévu auquel ils remédièrent en s’enroulant dans une couverture d’appoint. C’est bien au chaud contre Jakab que Cassandre l’observa allumer la télévision pour regarder les informations. Bien qu’elle eût poursuivi son apprentissage, qu’elle sût maintenant dire comment elle s’appelait, mais aussi où elle habitait, en plus de savoir conjuguer quelques verbes au présent, ces maigres connaissances ne lui permirent pas de saisir le moindre mot et elle ne pouvait se raccrocher qu’aux images. Cette langue paraissait incroyablement ardue et restait un mystère complet.

Jakab venait d’éteindre le poste lorsque les vibrations intempestives de son téléphone portable la firent sursauter. Une boule se forma dans sa gorge lorsque le nom de l’appelant s’afficha à l’écran. Jakab dût comprendre car il s’approcha d’elle et vint dans son dos.

— Maman ?

La voix de sa mère lui parvenait de manière tellement nette que celle-ci semblait se tenir à côté d’elle. C’en était perturbant.

— Comment vas-tu ? s’enquit-elle.

— Ça va, et vous ?

Ses parents ne devaient pas tarder à revenir en France. D’après ce qu’elle lui dit, ils allaient très bien et la surprise du voyage à Chypre avait été accueillie avec joie.

— Que fais-tu de beau ces jours-ci ?

— Ne t’inquiète pas pour moi, je ne m’ennuie pas.

— Tant mieux.

Cassandre fut soulagée que sa mère ne cherchât pas à en savoir davantage. Elle ne devait pas vouloir s’embarquer dans de trop grandes discussions au téléphone. Sage décision.

— Nous rentrons demain soir, enchaîna-t-elle. Je ne reprends pas tout de suite le travail, on pourrait peut-être faire quelque chose ensemble ?

Cassandre sentit sa bouche devenir sèche, ne s’étant absolument pas attendue à devoir donner une réponse aussi promptement.

— Peut-être, hasarda-t-elle. Je ne sais pas encore ce que je fais, je t’en reparlerai.

— D’accord, concéda sa mère. En tout cas, j’ai hâte de te revoir !

— Moi aussi.

La voix allègre fut alors noyée au milieu d’un brouhaha et Cassandre fut incapable de comprendre ce qui était dit à l’autre bout du fil. Le silence se fit pendant quelques secondes et elle serra instinctivement la main de Jakab qui avait trouvé la sienne.

— Je suis dans la rue, entendit-elle crier par-dessus le bruit. Je te rappelle plus tard !

Sa mère raccrocha presque aussitôt. Cassandre était surprise par la brièveté de la conversation. Elle éteignit le téléphone à son tour, ne désirant plus être dérangée.

Cassandre ne voulait pas se laisser gagner par la résignation ou la précipitation. Elle voulait rester maître de ce qu’ils avaient créés, de leur histoire. Tout en sachant néanmoins qu’elle ne pourrait pas longtemps cacher son absence.

*

Jakab revint dans le salon après s’être rapidement séché les cheveux et trouva Cassandre sagement assise en tailleur sur le canapé dans le sweat-shirt AMEN. Il posa la serviette sur l’accoudoir et vint s’installer à côté d’elle. Aucune parole ne fut prononcée, et les notes tristement légendaires de Szomorú vasárnap[1] s’élevèrent doucement. Le salon réussissait à garder une part d’obscurité malgré les assauts de la fantastique luminosité hivernale. Elle avait rabattu la capuche noire sur sa tête, son visage n’en paraissait que plus pâle. Il posa un court instant les yeux sur les pointes argentées à son sourcil, veillant paisiblement sur ses iris d’ambre. Presque aucun recoin de sa peau n’était visible, alors il caressa simplement ses phalanges.

— Je pourrais être mort d’une seconde à l’autre, dit-il. Tout est si fragile, tu ne penses pas ?

Un éclair passa dans ses yeux. Puis elle hocha la tête et raffermit sa prise autour de ses mains.

*

Cassandre se leva et mit un bon bout de temps à sortir l’ordinateur de son sac. Elle rejoignit lentement Jakab qui n’avait pas bougé. Il était vêtu d’un T-shirt et elle contempla sa peau toujours légèrement bronzée. Son regard s’arrêta ensuite sur ses yeux impénétrables puis sur la zone sombre artistiquement dessinée sur son menton. Son expression ne trahissait aucune faille. Elle posa une main sur son pantalon noir puis se résolut à démarrer son ordinateur. Elle le vit hausser imperceptiblement un sourcil alors qu’elle se connectait au réseau. Les mots n’auraient jamais dû être dits.

— Mes parents rentrent demain, articula-t-elle d’une voix fade.

Sa gorge s’était subitement nouée et elle porta involontairement son attention sur une particule de poussière qui voltigeait au sol.

— Je ne sais pas quoi faire, finit-elle par avouer en levant les yeux sur Jakab.

Il la fixait d’un étrange regard.

— Devrais-tu rentrer ?

Cassandre ne sut si elle ressentit du soulagement ou de la crainte. Elle se réfugia un instant dans l’obscurité et sentit une onde de chaleur se propager en elle lorsqu’il recouvrit sa main avec la sienne.

— Devrions-nous rentrer ? corrigea-t-il.

Elle n’osa rien dire, bien que la remarque de Jakab eût été parfaitement claire. Il indiqua l’écran d’un petit coup de menton, l’enjoignant silencieusement à poursuivre. Ses doigts semblaient avoir soudain perdu de leur agilité sur le clavier et ce fut en proie à un sentiment de malaise qu’elle remplit les champs nécessaires sur la page du comparateur de vols.

— Tu n’es en rien obligé de venir…

L’obstination dans les prunelles de Jakab en dit assez pour la pousser à continuer.

Un avion décollait deux jours plus tard, le 12 janvier. Le prix n’était pas vraiment celui qu’elle avait escompté, mais elle n’avait pas vraiment le choix si elle souhaitait éviter toute situation épineuse. Ne rien expliquer.

Comme s’il avait deviné ses craintes, Jakab insista pour payer la totalité du voyage. Elle le regarda acheter deux billets tout en ayant du mal à rassembler ses pensées. Elle avait la nette impression qu’il avait peur de la laisser seule et détestait cela. Qui aimait se faire passer pour faible ? Et en même temps, elle se sentait infiniment rassurée.

*

Jakab admira ses traits de marbre et se prit à souhaiter que le voile de l’apaisement vînt les embellir.

— Tu es mon tout, murmura-t-il.

— Tu es tout.

Elle s’arrêta.

— C’est mieux, ajouta-t-elle simplement.

Ses iris étaient d’une sincérité bouleversante.

- // -


[1] Rezső Seress – Szomorú vasárnap

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 9 versions.

Recommandations

Dldler

L’été emplit mes oreilles de joies aussi chaleureuses que contraires, unies dans le désordre habituel engendré par les changements d’habitudes. Autour de la table de pique-nique s’entremêlent des airs de disco venus d’un peu plus loin, le chant des feuilles brassées par la brise, et les bavardages des membres de mon atelier d’écriture.
La frêle plaine où nous siégeons, aux herbes encore vertes sous la fournaise naissante de la canicule annoncée, se languit entre la torpeur du canal, quelques mètres plus en retrait, et le rythme festif de la sono trop proche. Les spectacles de l’école primaire, voisins incongrus de ce temps littéraire en plein air, s’enchaînent et déposent sur notre déjeuner leurs basses sourdes. Elles assaillent les abords du bastion forgé par les membres de ce dernier atelier de la saison.
Nous terminons le repas, rassemblons les reliefs de ce déjeuner aux saveurs de partage. Le thermos déverse son café tiède dans les tasses improvisées. Son arôme amer recouvre les rires et bavardages indisciplinés de ce groupe aux dissonances fortes que j’ai pourtant vu s’harmoniser au fil de l’année.
Profitant d’une pause dans les enceintes au volume intrusif, notre animatrice sème sa consigne sur sa troupe. Il est temps de noircir nos cahiers. Puisque voici venues les vacances, il serait sans doute intéressant de regarder l’amas de nos bazars. Décrivons ce tout, fait de fardeaux et de vaines conserves que l’on se garde pour un plus tard toujours repoussé. Détaillons ce capharnaüm d’utiles suposés et de regrets impossibles à jeter, ce débarras dont on ne sait se débarrasser.
Le thème me percute. Ma resserre à moi tient d’un chaos que je tremble d’affronter, il me coûte depuis plusieurs années. Il pèse, lourd, et pourtant j’ai depuis peu franchi un cap, je me suis forgé un élan assez solide pour entrouvrir la porte de ce cagibi. J’ai trouvé l’interrupteur capable de bousculer mes ténèbres et leurs fantômes, et la lumière crue du néon révèle maintenant les vérités simples que ma morosité s’était trop longtemps satisfaite de peindre d’obscur. Je découvre, il me reste à intégrer. C’est dans cet état tout juste en mouvement que la consigne me surprend et me chamboule.
La plaine s’étend, parsemée de tables en vieux bois et d’ombres encore clairsemées sous de jeunes arbres plantés là par une municipalité aux desseins plus ambitieux que son seul mandat. Moi aussi, je pose un regard plus lointain que mon lendemain, et cela me fait du bien. La consigne tombe à point.
Mes compagnons s’égrainent pour les solitaires, s’accouplent pour les camarades. Je me dirige vers un banc désert et isolé. J’ouvre mon carnet écorné où mon écriture maladroite souffre pour se rendre au minimum lisible. Je bouscule les pages griffonnées sans méthode jusqu’à trouver une série de feuilles blanches qui me semble suffisante. Et puis je déverse, à peine assis, mes encombrants qui s’échouent sans cohérence sur les lignes. Sans réfléchir. Sans intention. Nul calcul dans ce flot qui souhaite jaillir. Mes principes sagement appris, de structure, de métaphores, s’absentent par pudeur. Tout comme ces feintes aussi dont j’abuse, où narrateur et narrataires s’allient habituellement et partagent l’objectif de construire le récit. Les artifices se sont tous évaporés face aux questions pertinentes que la consigne adresse à ma conscience balbutiante. Si mes larmes ne coulent pas, elles jaillissent pourtant, d’encre, sous le roulement de la bille de mon stylo. Elles tachent une à une les vierges feuilles qui, bien vite, ne sont plus assez nombreuses et s’égaillent alors entre mes écrits nés d’autres ateliers. Je sors de cet état de transe endolori, presque courbaturé, mais vidé quand le rappel est sonné.
Mes doutes et ma timidité soudain me rattrapent. Je réalise devoir à présent partager mes griffonnages, les exhiber aux oreilles de tous, surtout que je suis attendu lors de ces habituels tours de table. J’ai parmi le groupe quelques fans inconditionnelles de ma prose. Si parfois une gêne de fausse modestie précède mes lectures, cela m’est généralement agréable et j’aime embarquer de ma voix chaude et de mes mots mon public, le séduire ou le faire rire. Je passe outre. Aujourd’hui ? Je ne peux pas. Je renonce. Je referme ma coquille sur cet intime dénudé par ces mots trop crus. Je ne souhaite pas être vu. Ça s’offusque autour de la table quand je me débine sans donner de raison. Ça ironise aussi, pour évacuer certainement de la frustration. Je m’isole encore plus sous ma glace, tente de m’afficher impassible, insensible aux demandes.
Et voilà que notre doyenne elle-même s’y met. Son sourcil, levé haut, trahit à la fois son intérêt et l’incompréhension. Dans son regard clair, elle a accumulé au fil des années cette sagesse qu’on quelques rares personnes de ne jamais prétendre connaître le monde mais de seulement toujours vouloir le rencontrer. D’elle, j’aime sa joie sereine, sa malice, la précision de sa plume experte en cet art si léger de dire l’important en n’affichant rien d’autre que le quotidien.
Elle se penche pour m’observer. Je lui souris, heureux de disposer d’une alliée, mais elle y va elle aussi de son couplet, m’offre un zeste de flatterie — des fois qu’il me faudrait un encouragement ? —, pose un "je" — elle m’y sait sensible — pour exprimer son désir et peut-être me faire sentir coupable. Je croise les bras. Je me recule et tente ainsi de me soustraire aux regrets que j’ai de la décevoir. Ma voisine se jette aussitôt en retrait pour laisser entre nous l’espace du contact visuel. Ce n’est pas que celle-ci me refuse le refuge, c’est davantage une façon de rester neutre. Et puis notre doyenne, c’est vrai, dispose de cette aura qui n’a nul besoin d’autorité pour s’imposer.
Mais sous le sourcil froncé, c’est une tout autre lueur que je vois naître lorsque je tente un regard furtif vers son visage parcheminé. Le changement dans l’intensité soulève en moi un souvenir tendre. J’ai déjà rencontré cet instant. Un trop-plein de curiosité s’aperçoit de sa trop égoïste gourmandise et découvre la crainte de toucher au mauvais endroit, de souffler soit sur des braises soit sur un château de cartes branlant. Une prise de conscience, accompagnée d’un renoncement bienveillant.
Le sourcil s’abaisse vers un repos plus serein, le sourire s’attendrit. C’est cela, exactement. Je le devine, je le sais. Je voyage aussitôt vers mon passé, mon pied bute sur le pavé d’un cimetière. Ma jambe fléchit sous le poids du cercueil de ma grand-mère, mes mains se crispent sur la corde. Je refuse de faillir. Je résiste. Je tiens. La bière reprend sa descente silencieuse au cœur de la foule assemblée sous la maigre pluie, à peine si une houle tendre anime de ses remous le souvenir de l’incident. D’un soupir, j’expulse le fardeau de ma crainte comme celui de ma peine. J’avais beau me croire mieux préparé que beaucoup au deuil d’un être cher, mon âme balance autant que celle des autres. Elle hésite entre la tristesse de l’adieu et les joies cumulées des bonheurs reçus, le parfum de son caractère exubérant où fleurissaient quelquefois d’affectueux instants complices.
Les mêmes sentiments aujourd’hui se mêlent au présent estival dans un désordre sans importance. Je pressens ce qu’elle va me dire, et pourtant je ne saurais dire le choix de ses mots. Excuse-moi. Je te comprends. Et merci, surtout, je suis très heureuse de partager avec toi ces moments d’écriture.
Je bredouille un hésitant merci, petit-enfant intimidé d’hier. Dans les enceintes, des serviettes se mettent à tourner. Les rires naissent autour de la table et brisent la gène, pendant que son regard me parle vrai et dépoussière l’embarras de mon débarras.
5
3
10
5
Défi
Redknox

Cela fait maintenant plusieurs minutes qu'il marche. Un bidon d'essence à la main, il avance dans la nuit, froide en ce mois de septembre.
Comment s'était-il retrouvé à déambuler le long de l'autoroute ?
Tout cela à cause d'une foutue voiture. Puis un foutu portable qui tombe en panne à son tour. Et bien sûr, il n'avait pas vu passer un seul autre véhicule depuis plusieurs minutes.
Profitant du calme ambiant, il repensa à l'année qui venait de s'écouler. Ces derniers mois, son patron ne l'avait pas laché une seule fois. Il n'avait que très peu eu l'occasion de voir sa famille. C'est d'ailleurs à cause de cela qu'il se retrouvait à marcher seul dans le noir, à cause de son travail. Sa femme et sa fille était partie la veille pour rejoindre ses parents dans le Nord. Lui n'était parti que ce soir, alors que le repas de Noël était prévu pour demain. Et maintenant, il doutait même de pouvoir arriver à temps.
Il repensait également à tous ces moments auxquels il n'avait pas assisté, toujours à cause de son travail. La dernière Saint Valentin. Les vacances de sa famille. Et même le dernier anniversaire de sa fille. Et au finale, ce travail n'en valait même pas le sacrifice qu'il y consacrait.
Il s'arrêta pour changer de main, le bidon lui semblait lourd, puis il reprit sa marche. La prochaine station ne devrait pas être bien loin.
Il se remit à réflechir. Il se souvient de ses années universitaires. Il s'y était découvert un certain talent pour l'écriture. Pourquoi n'avait-il jamais continué ? Sans doute à cause de son travail, encore.
Et s'il s'y remettait ? S'il abandonnait son travail pour devenir écrivain ? Sa femme serait sans doute d'accord, revoir son mari à la maison lui ferait tellement plaisir. Et puis, il écrirait des histoires pour sa fille, il la ferait rêver. Mais est ce que ce serait la bonne solution ? Son boulot actuel était, certes, exigeant mais il payait bien, très bien même. Sa famille ne pouvait se permettre de se passer de cela.
Il s'arrêta à nouveau, le bidon lui semblait encore plus lourd. Il le prit à deux mains et continua son chemin. La station allait bien finir par apparaitre.
Il réfléchit de plus belle à sa situation. Son emploi le bouffait lentement et il ne sais pas s'il pourrait continuer longtemps comme cela. Sa fille était née il y a cinq ans et il n'avait assisté à quasiment aucun moment important jusqu'ici. Son premier mot, il était au travail. Ses premiers pas, il était en déplacement. Sa premier rentrée scolaire, il était en réunion avec des clients. Quelle tristesse.
Soudain, il fut sorti de sa réflexion par un camion de pompiers qui passa à vive allure dans le sens opposé.
"Encore un qui n'a pas été prudent, pensa-t-il."
Et puis, au bout de cette longue marche, il aperçut enfin la station service. Tout était allumé, aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur, mais personne ne semblait être de garde. Il fit le tour, entra dans la petite superette, qui servait aussi de comptoir de paiements, puis ressorti inquiet.
Et là, à cet instant, il vit une personne attendre au milieu du parking de la station. Grande, mince presque squelettique, vêtue d'une longue cape noire encapuchonnée et brandissant une faux. La silhouette souleva sa cape et laissa apparaitre un doigt dépourvu de chair, de muscles ou de nerfs. Il senti un malaise mais ce n'était pas lui que la chose montrait du doigt. Il tourna la tête à gauche, puis à droite et vit un bac avec une pancarte.
"Déposez vos regrets ici."
Le bidon était de plus en plus lourd, trop pour qu'il le garde en mains. Il le déposa et se dirigea vers l'inconnue.
Arrivé à sa hauteur, elle pointa du doigt l'autoroute. Il se retourna et vit des flammes jaillirent en continue au loin. Un épais nuage de fumée noire s'élevait dans le ciel, tandis que des girophares éclairaient la nuit.
Et là, il comprit. Il comprit ce qu'il s'était passé. Il comprit qui était cette personne. Et il comprit ce qu'il lui restait à faire.
Il prit la main de l'encapuchonnée et disparut, laissant la station service à nouveau déserte.
3
2
0
3
Jean-Michel Palacios
Dans le cadre du Rallye des Albatros dédié à Gérard de Nerval et son poème "El Desdichado" repris en bouts rimés par "Le Marquis de Montespan" qui malgré l'honneur de voir sa femme favorite du Roi-Soleil, il contesta sa vie durant la légitimité de la monarchie de droit divin.

A lire absolument "Le Montespan" de Jean Teulé.
2
3
0
0

Vous aimez lire Parallel ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0