XXXIV

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— Király volt.

Jakab avait lâché ces mots l’air de rien, voulant simplement tester son invitée. À son grand étonnement, elle sourit. Se pouvait-il qu’elle eût compris ? L’expression n’était pas des plus évidentes pour un débutant, car bien qu’il fût couramment utilisé, le terme « király », employé avec cette signification, faisait partie du langage populaire.

— Tu as compris ? demanda-t-il.

— Je crois avoir repéré le premier mot. J’ai appris quelques expressions courantes dans le guide avant de venir, et j’ai vu ce mot-là sur internet. « Cool », c’est ça ?

Jakab hocha la tête, grandement amusé.

— Continue, la pressa-t-il. Qu’as-tu donc appris d’autre ?

— Jó napot, francia vagyok… Köszönöm. Visz…

Elle s’emmêla dans les syllabes du dernier mot, sacrément trop long. Il était cependant abasourdi qu’elle eût déjà des notions de prononciation et qu’elle eût mémorisé ces mots, car il savait bien que l’apprentissage n’était pas réputé aisé. On disait même qu’il s’agissait d’une des langues les plus difficiles au monde.

Il se leva alors, son cœur s’accélérant avec l’enthousiasme qu’il ressentait à l’idée que Nocturnal connût quelques mots de sa langue, et revint avec dans ses mains de quoi fêter sa petite prouesse. Il avait décidé de lui faire découvrir la liqueur d’áfonya, qu’il affectionnait particulièrement.

— Voudrais-tu goûter ? C’est un alcool de myrtille originaire de Transylvanie.

Elle acquiesça volontiers.

— Tu devrais aimer, ajouta-t-il. Le goût est plus doux, et c’est moins fort que la pálinka.

Il lui tendit son verre avant de se servir à son tour.

— 30°, confirma-t-il après avoir vérifié sur la bouteille.

— La Transylvanie appartient maintenant à la Roumanie, c’est bien ça ?

Il porta le verre à ses lèvres.

— C’est bien ça.

*

— Notre histoire n’est pas très compliquée à retenir, affirma-t-il[1]. Certains la résumeraient en un mot : « défaite ». Tu n’as qu’à écouter notre hymne, et tu verras le poids des tourments et la tristesse qui en suinte.

Son ton s’était soudain assombri et semblait voilé de peine.

— Le XVIe siècle marque l’indifférence totale des pays de l’Europe de l’Ouest de la Renaissance au front hungaro-turc. Pour te donner une idée, Henri VIII fondait l’Église d’Angleterre alors qu’il décapitait sa cinquième femme. Pendant ce temps, la Hongrie se chargeait de monter la garde sur les derniers remparts de l’Europe chrétienne. Personne ne s’en est jamais soucié.

Cassandre l’incita à continuer. Sa voix grave, aussi funeste le sujet fût-il, berçait admirablement ses oreilles.

— Les Turcs nous ont donc envahis, reprit-il, exposant implacablement les faits. Ce fut ensuite au tour des Habsbourg d’Autriche. La Hongrie fut coupée en trois, divisée entre le Royaume de Hongrie occupée par les Habsbourg, les Turcs et la Transylvanie. Imagine-toi une épée de Damoclès suspendue au-dessus de nos têtes, car un dilemme épineux s’offrait à nous : pour chasser les Habsbourg, nous devions compter sur l’appui de l’Empire Ottoman ; pour chasser les Turcs, il nous fallait l’aide des Autrichiens. Bien sûr, il n’y a pas eu que des mauvaises choses, je suppose que cette cohabitation a tiré le pays en avant par certains aspects. Mais nous désirions avant tout notre indépendance.

Cassandre avait l’impression qu’il ressentait tout ce qu’il évoquait, qu’il était loin, sur le champ de bataille aux côtés de ses compatriotes, à la table de négociations douloureusement avortées, y assistant dans l’ombre, ou dans les boyaux d’obscurs complots jalonnant le chemin de l’histoire hongroise. Il semblait en tout cas perdu dans une immensité émotive dont elle n’était pas sûre de saisir l’ampleur.

— Nous avons ensuite été engagés dans la Première Guerre mondiale, que l’Empire austro-hongrois a bien évidemment perdue. Suite au traité de Trianon, nous avons été amputés des deux-tiers du pays et un tiers des Hongrois s’est retrouvé hors des frontières, ce qui est encore le cas actuellement. Seulement en étant bien conscient de tous ces événements peut-on comprendre là où en est le pays aujourd’hui. C’est là que la Transylvanie nous a été arrachée.

Il jeta un regard amer à la bouteille de liqueur d’áfonya et comme pour marquer ses paroles, finit son verre.

— Continuons avec l’occupation nazie. Lors de la Seconde Guerre mondiale, nous avons encore eu le malheur de nous retrouver du mauvais côté. Et généralement, lorsqu’on perd, rien ne vaut les liens douteux. Une des motivations qui a poussé la Hongrie à s’allier avec Hitler fut l’espoir de récupérer quelques-uns de nos territoires. L’engrenage s’est avéré, une fois de plus, fatal. Nous avons vainement essayé de nous contorsionner pour garder quelques liens avec l’Occident, sans véritable succès. Et après est venue l’Union soviétique. Tu connais l’histoire.

Ce résumé condensé laissa Cassandre réfléchir un moment, s’appliquant à enregistrer dans son cerveau les informations qu’elle venait de recevoir, tout en ayant du mal à faire abstraction de son interlocuteur.

— Ici, j’ai l’impression de me trouver dans un pays ami, confessa-t-elle doucement. Une zone sûre. Encore pure.

— Je comprends, acquiesça-t-il. Certains disent que nos nations, la Hongrie, la Pologne, sont les derniers défenseurs de l’Europe. C'est dur de rester positif, dans vos pays. Malheureusement, vous êtes en train de vous casser la figure, tout comme l’Allemagne, l’Angleterre, la Suède.

Devant ce triste constat, Cassandre sentit une rage et un désespoir subits embarquer son être.

— La mentalité des jeunes Français est consternante, exposa-t-elle, les souvenirs influençant son jugement. Je les trouve bruyants, irrespectueux... méchants. Et nous accueillons le monde entier à bras ouvert en érigeant bien haut la bannière de la tolérance. Nous ne sommes que des hypocrites. Ça me désole. Je ne sais pas où nous allons. Je ne retrouve pas ça, ici.

Les mots étaient venus d’eux-mêmes, alors qu’ils n’avaient jusque-là jamais franchi le seuil de sa bouche. Trop longtemps refoulés, ils étaient maintenant libres, débarrassés de leur étau de fer.

Il la regardait, la mine grave et sérieuse.

— C’est la maladie de la culture occidentale. Je ne sais pas non plus où nous allons. J’ai le sentiment que la civilisation humaine a atteint son apogée. Qu’il ne nous reste plus qu’un siècle avant de tomber.

— Tu peux exactement citer mes pensées, dit-elle. Nous avons atteint le sommet de l’idiotie. Et même avec ça, nous creusons encore.

Les nuages ténébreux qui planaient au-dessus de la tête de DaMihiMortem un instant plus tôt semblèrent se dissiper peu à peu.

« A-M-E-R-I-C-A, Home of the free, the sick and depraved…[2] » l’entendit-elle fredonner, un sourire caustique sur les lèvres.

— Ajoutons à ça la perspective d’une guerre nucléaire entre les États-Unis et la Corée du Nord, enchaîna-t-il en se resservant et levant son verre.

— Ça ne s’annonce pas très bien, en effet.

— Ça me rappelle la guerre froide, avoua-t-il. Ça s’est presque terminé en conflit nucléaire.

— Certains disent qu’une guerre pourrait remettre les choses en place.

— Telles qu’elles étaient avant l’apparition de l’homme.

Les paroles claquèrent dans la pièce.

— C’est stupéfiant de voir à quel point tout est devenu aussi stupide, conclut Cassandre.

— J’ai une fois regardé un one-man show. L’humoriste s’appelait… J’ai oublié son nom. Il avait des marionnettes. L’une représentait Ahmed, un terroriste. L’autre était Walter, un Américain. Certaines de ses blagues étaient même drôles, mais dans presque toutes, il tournait le public en ridicule. Il se moquait des spectateurs, les insultait, les humiliait. Et ils n’en avaient rien à cirer, ils ne faisaient que rire de plus en plus fort. Des années plus tard, quelqu’un a finalement fait remarquer que seuls les Américains sont capables de rire de blagues les insultant ouvertement.

— Ça ne m’étonne pas.

Un vibreur insistant trancha soudain le silence et Jakab jeta un regard meurtrier à la source du bruit. Quelques secondes plus tard, il parlait dans cette langue si étrange qui s’accordait étonnamment bien avec le timbre de sa voix. Les mots qu’il lâchait semblaient peu amènes – ou peut-être l’intonation hongroise n’était-elle pas très enjouée, Cassandre ne savait dire. Elle fut surprise de l’entendre passer au français et comprit ainsi qu’il s’adressait à sa mère. Il ne s’étendit pas beaucoup, mais elle nota que son ton s’était adouci, laissant sa voix de basse gagner en chaleur. Le contraste était déroutant, singulier.

Quelques instants après, elle fixait l’écran de l’ordinateur de Jakab, posé sur ses genoux. Les lignes du poème qu’il lui montrait commençaient à déverser leur pouvoir en elle, dévoilant un côté mystique, un côté mystérieusement lié à leur histoire.

— Permets-tu que je le recopie ?

Elle commença à graver les mots sur le carnet doré et ressentit un curieux sentiment d’accomplissement après avoir recopié le texte dans son intégralité. Elle referma soigneusement le carnet sacré, puis caressa un instant la couverture. Que de trésors renfermait-il.

Elle avait conscience que Jakab ne l’avait pas quittée des yeux, mais elle n’avait pas peur. Cela n’avait rien de la terreur des regards d’autrefois, ce regard était unique et n’avait rien à voir. Il était désirable.

— Quand on pense que la Terre tourne à une vitesse folle autour du Soleil au moment-même où nous parlons.

Jakab rencontra son regard, surpris mais également convaincu. Il hocha lentement la tête et se contenta de passer un bras autour d’elle, comme s’il voulait s’assurer qu’elle resterait et qu’il ne s’agissait pas d’une triste illusion.

Il la serra plus fort contre lui sans mot dire et ils regardèrent le feu s’étouffer pathétiquement lui-même et mourir. Puis ils quittèrent le sinistre salon plongé dans l’obscurité et regagnèrent la chambre non moins joyeusement sombre. Cassandre distinguait le clair de lune baigner le corps de Jakab d’une lumière mystique et pâle, jouant artistiquement avec les ombres qui tournoyaient autour d’eux. Leur étreinte fut passionnée, nourrie de désespoir et de marginalité, elle reflétait leurs âmes et la chance inconcevable qui les avait atteints.

Les moindres mouvements semblaient justes, les hésitations rendaient le tout plus beau. Ils finirent par se rallonger, écoutant le bruit de leur respiration briser le silence le plus total. Il était étendu près d’elle, son corps chaud contre le sien faisait naître une sensation délicieusement apaisante. Elle sentit ses lèvres doucement explorer sa peau. Ses gestes étaient singuliers. Puis il reposa sa tête près d’elle. Ses yeux ne se départaient pas de la lueur sombre et convoitable qui les habitait, une lueur qu’elle admirait toujours davantage. Il caressa sa joue et soutint son regard si longtemps qu’elle fût contrainte de cligner des yeux.

— Qu’en est-il de Laurine ? murmura-t-il.

Cassandre ne s’attendait pas à ces mots. Elle se rappelait qu’il avait lu le post-it, mais était surprise qu’il se souvînt du nom. Encore plus qu’il sût de qui il s’agissait. Ses yeux ne la quittaient pas et il se demanda ce qu’il voyait sur son visage. Puis il posa son front contre le sien et ferma les yeux. Et elle comprit à quel point cela le concernait. Elle se sentit honteuse devant son irresponsabilité et tenta de réprimer les fustigations qui enflaient dans sa tête. Lorsqu’elle fut sûre que cela fût passé, elle embrassa doucement ses lèvres. Elle aurait voulu s’excuser, s’excuser infiniment, mais elle ne put rien dire. Elle hocha la tête dans la pénombre. Elle lui dirait merci. Ils lui diraient merci. Elle aurait dû le faire.

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[1] Franz Liszt – Rhapsodie hongroise n°2

[2] Motionless in White – America

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je marche souvent avec le maître , le poète , il me dit ces mots parmi tant d'autres :

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Eladio Escart se faufilait entre deux parois effondrées d’un ancien temple, le visage tordu par des grimaces de souffrance. Ses informations étaient tellement approximatives, qu’il avait mis deux heures avant de trouver l’accès. Située en plein milieu de l’altiplano, la « quebrada » de Liountascar demeurait un véritable secret que seules quelques Machis transmettaient parfois à un descendant. La quebrada se trouvait dans un endroit hostile et aride. Elle abritait une vallée verdoyante avec en son centre un magnifique lac translucide alimenté par de nombreuses sources d’eaux chaudes.
Eladio avait été recruté à Santiago, le mois précédent, afin de venir en aide à une population de Mapuches, gardiens du temple ancestral, réduit à l’état de ruines depuis des millénaires par un « terremoto » particulièrement violent. Des européens avaient arraché la jeune Machi à son hameau pour lui extorquer l’emplacement exact de la quebrada. Comment avaient-ils appris l’existence d’un temple en cet endroit reculé et ignoré du commun des mortels ? Nul ne le savait. Malgré le respect et l’amour qu’ils portaient à leur Machi, les membres de sa communauté n’osaient pas s’aventurer dans ce lieu tabou. On leur avait conseillé de prendre contact avec un jeune métis, moitié mapuche et moitié beaucoup d’autres d’origines, qui revenait d’un stage de formation aux Etats-Unis dans le cadre de son métier : enquêteur dans la police. Il avait déjà aidé les Mapuches lors d’un évènement survenu durant son adolescence. Il avait pris deux semaines de vacances pour retrouver cette jeune femme dont le portrait laissait présager une charmante et accorte personne. Eladio ne brillait pas pour son féminisme, étant assez connu, au contraire, pour un machisme latent qui lui avait valu quelques déconvenues chez l’oncle Sam.
Le jeune homme s’extirpa enfin du long et étroit tunnel. Il s’agenouilla pour allumer une lampe torche qui grésilla un instant avant d’illuminer la salle. Elle devait être assez vaste du temps de sa splendeur. Des gravats de toutes sortes jonchaient le sol, jusqu’au plafond. Ici et là on devinait des pétroglyphes aux entrelacs délicats. Un parfum indéfinissable flottait dans l'air... Si les pilleurs étaient passés par là, ils n’avaient laissé aucune trace. Eladio vérifia que son vieux colt était à sa place, et s’avança vers ce qu’il savait être le centre de l’édifice. Quelques pas plus en avant, une clarté diffuse dansait par moment au plafond. Eladio éteignit sa lampe et progressa, courbé en deux, les sens aux aguets. Bientôt des voix en espagnol et en anglais lui parvinrent :
-Où est le pectoral ? Tu vas répondre la sauvage ? Où est-il ? éclata une voix d’homme dans un espagnol approximatif.
-Cela ne sert à rien Will, elle restera muette. Bien content qu’on ait pu arriver jusqu’ici.
-C’est un piège, oui ! Elle nous a menés ici juste pour qu’on s’y crève à chercher en vain…
Eladio risqua un œil entre deux anfractuosités : trois hommes européens se tenaient de part et d’autre d’une très belle jeune femme à la longue et lourde chevelure noire. Il pouvait très bien voir son visage face à lui : elle n’avait pas le moins du monde l’air inquiet. Le déclic caractéristique d’un revolver que l’on arme alerta Eladio, trop tard. Il sentit le métal froid d’un canon se poser contre sa tempe.
-On a de la visite les gars… Il est armé le chilien… fit l’homme d’un certain âge qui le poussa vers le centre où il tomba à genoux à côté de la jeune femme.
-Alors, tu es qui toi ? demanda celui qui l’avait désarmé et qui le menaçait avec un revolver anglais de la seconde guerre mondiale.
-Eladio Escart, inspecteur de police. J’enquête sur la disparition de la Señorita Rosario. Mes hommes attendent à l’extérieur. Vous n’avez que dix minutes pour nous laisser partir.
-Tu bluffes face plate.
-Hey ! Les gars ! Venez voir ! J’ai trouvé quelque chose !
De manière assez inattendue, la lumière du soleil pénétra lentement par une entaille en forme d’arc de cercle, loin au-dessus de leur tête. Ils relevèrent les prisonniers pour les entraîner vers une cavité dans le sol dallé. Un énorme rosier y poussait et ses lourdes branches tapissaient le sol alentour. Eladio ne reconnut pas la variété à la belle couleur rouge. Il risqua un regard vers Rosario qui venait de faire de même vers lui. Elle lui adressa un sourire qu’il trouva sensuel et appétissant. L’heure n’était pas à cela pourtant ! Il devait se reprendre ! La puissante torche d’un des anglais perça à travers les feuilles et les tiges pour se refléter sur l’argent massif d’un pectoral, dans le fond. Eladio vit autre chose : le rosier naissait dans une flaque d’eau, d’une étrange couleur.
-On l’a ! Il y en a d’autres ! J’en compte au moins cinq ! Il faut descendre. Toi, le flic, tu vas y aller en premier et nous rapporter un collier.
Eladio déglutit, l’angoisse au creux de l’estomac, tenta de se rebeller mais ils menacèrent la jeune mapuche. La descente fut rapide et douloureuse. Les épines griffaient toutes les parties de son corps, même à travers l’épaisseur des vêtements. Arrivé au fond, il eut de l’eau jusqu’aux hanches. Il prit un lourd pectoral et le passa autour de son cou. Ils lui lancèrent une corde et il se retrouva à la surface, à genoux, étrangement essoufflé. Le plus vieux lui arracha le pectoral, le blessant à l’oreille gauche. Du sang s’écoula le long de son visage. Les anglais riaient comme des enfants, sautillant sur place, se passant le bijou sacré de mains en mains.
-Mike, tu restes pour les surveiller… Les gars, on va récupérer les autres.
Alors que les hommes descendaient, Mike hésitait entre les observer et surveiller les otages. Des jurons parvenaient du trou, ponctuant la descente. Mike, le pectoral dans une main, un luger dans l’autre, se rapprochait du bord, curieux, s’éloignant d’Eladio et de Rosario.
-Les épines sont empoisonnées, dit-elle en espagnol, dans un souffle.
Mike se tourna vers elle, mais il ne comprit pas, son intérêt pour ses camarades ravivé quand l’un d’entre eux poussa un cri de joie : « Ils sont magnifiques ! On est riches ! ».
Eladio, silencieux, bondit vers Mike et le projeta d’un violent coup d’épaule dans le rosier. Le policier s’effondra au sol, le souffle court, les dents serrées, sa peau le brûlait sur toute sa surface et la douleur le dévorait alors que le poison envahissait son sang. Il percevait à peine les râles d’agonie des pillards. Rosario retourna Eladio sur le dos, posant une main rassurante sur la joue de son sauveur.
-Tu as enfreint les règles en venant ici… Mais tu as le courage des mapuches. En toi coule le sang d’un grand Cacique, je peux le sentir, à travers les âges.
Elle mâcha les pétales de rose qu’elle avait arraché quelques secondes avant de lui venir en aide. Rosario posa ses lèvres sur celle d’Eladio et l’embrassa lentement, les yeux fermés. Le policier sentit un liquide acidulé s’écouler dans sa bouche. Rosario releva la tête, les lèvres rouge sang, lui fermant la mâchoire pour le forcer à avaler.
-L’antidote est dans la fleur mais il ne peut être activé que par la salive d’une machi. C’est un peu dégoûtant non ? Il y a deux conséquences. La première, sera plutôt agréable pour toi, et pour moi. Je vais devoir t’embrasser encore quelques temps pour que tu guérisses complétement. La deuxième… tu vas dorénavant voir des choses que le commun des mortels ne peut pas voir, ne doit pas voir. J’espère que tu feras un bon usage de cette malédiction.
Rosario se mit d’autres pétales dans la bouche et se pencha pour l’embrasser, l’empêchant de répondre.
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