XXXIII

5 minutes de lecture

Il n’était que neuf heures lorsqu’ils se réveillèrent et l’étrange blancheur du ciel projetait une lumière éclatante dans la chambre. Il ne neigeait pas. Jakab fit griller du pain dans la cuisine pendant que Cassandre buvait du café. Trop fort, certes, mais elle n’osa pas lui dire.

— Que dirais-tu de sortir ? proposa Jakab alors qu’il finissait sa tartine.

Elle acquiesça. Les chuchotis de l’air glacial faisaient toujours du bien. Elle troqua sa jupe pour un pantalon chaud. Elle se dit que les températures risquaient de sacrément chuter pour que Jakab eût revêtu une couche supplémentaire par-dessus son sweat-shirt. Il s’empara de l’arbalète posée sur la commode du salon et ils sortirent dans le froid mordant. À la surprise de Cassandre, Jakab se dirigea vers le 4x4 garé à quelques mètres de là. Elle lui lança un regard interrogateur.

— Où va-t-on ? demanda-t-elle.

— Dans un endroit calme, un peu plus proche de Miskolc.

Ils grimpèrent dans la voiture et démarrèrent. Jakab conduisait vite mais remarquablement bien. La route sinueuse, légèrement verglacée, avait le mérite d’être tranquille et sans passage.

— Du côté de Csanyikvölgy, précisa-t-il sans quitter l’asphalte des yeux.

Elle reporta son attention sur le paysage hivernal qui défilait. Une lumière vive filtrait à travers les arbres, signe que le ciel se dégageait.

Ils s’arrêtèrent sur un petit chemin non loin de la route. Les arbres les entouraient et l’herbe claire à leurs pieds se mêlaient aux belles couleurs chaudes de l’écorce des arbres. Cassandre l’observa sortir l’arme du coffre et le suivit plus en avant du chemin[1].

— Viens-tu souvent ici ? demanda-t-elle.

Jakab plissa les yeux, paraissant avoir repéré quelque chose.

— Parfois.

Cassandre le regarda poser verticalement l’arbalète à terre et exécuter une manœuvre qu’elle oublia sitôt effectuée. Il ne fallait toutefois pas être expert en la matière pour constater une aisance évidente. Ses gestes étaient aguerris, brutaux, intimidants. Comme s’il s’agissait d’une danse, froide et mécanique. Une danse qu’il avait déjà été amené à effectuer dans d’autres circonstances. Elle frissonna sans aucune raison, alors que ses pensées dérapaient. Ces considérations n’avaient aucune raison d’être.

La flèche fusa sans qu’elle eût le temps de voir quoi que ce fût. Elle finit par la repérer au loin, plantée dans un tronc d’arbre à une centaine de mètres de l’endroit où ils se tenaient. Jakab affichait un air satisfait. Elle était impressionnée.

— Ça percerait un crâne, à cette distance.

Il désigna un arbre un peu plus éloigné. Le soleil surgit soudain et inonda leur vue au moment où la flèche filait. Ils virent toutefois en s’approchant qu’elle avait bien atteint la zone désirée.

*

Jakab avait disposé quelques cibles de sa confection sur des arbres avoisinants. Il n’y en avait à vrai dire que deux, consistant simplement en de solides planches en bois garnies de paille fixées à deux larges troncs. Rien de très stimulant en somme, c’est pourquoi il décidait la plupart du temps de faire fi des conventions et prétendre que ces gentilles cibles n’existaient pas. Tirer directement dans les troncs d’arbres n’était pas une bonne idée, mais sacrifier quelques carreaux n’épouvantait pas Jakab Kátai. Après tout, les projectiles ne manquaient pas.

Plus qu’un moyen de défense, Jakab aimait la puissance que le tir lui procurait. Il pouvait y rester des heures. La sensation grisante, le souffle du vent à ses oreilles. Les craquements du bois vivant qui rompaient le silence qui l’entourait. L’adrénaline coulant dans les muscles tendus de ses bras, échauffés par l’effort physique. Il y avait là une sensualité que les armes à feu n’avaient pas.

*

— Pratiques-tu depuis longtemps ? demanda Cassandre.

Jakab tourna les yeux vers elle.

— L’arbalète ? Depuis que je vis ici.

Sa capuche noire était rabattue sur sa tête et ses joues légèrement colorées par le froid. Son souffle projetait un petit nuage de fumée lorsqu’il parlait. Il s’approcha et posa une main sur sa hanche, embrassant furtivement ses lèvres gercées. Puis il lui tendit l’arbalète.

— Tu veux essayer ?

Elle n’était pas sûre d’y arriver. En l’absence de réponse, il lui fit prendre l’arme d’autorité dans les mains. Ils s’approchèrent d’une cible plus proche. Il lui indiqua patiemment la procédure, joignant ses forces aux siennes afin d’armer le trait, le visage collé contre elle. Cassandre eut du mal à soutenir l’arme et la flèche loupa la cible de justesse.

Les tirs suivants furent plus fructueux.

Jakab finit par reprendre l’arbalète avec un sourire et ils s’enfoncèrent davantage parmi les arbres. Ils firent une halte sous un arbre à l’écorce grise, puis Jakab recula d’un pas.

— Tu ne veux pas rester là ?

Appuyée contre le tronc, Cassandre le regarda d’abord s’éloigner sans comprendre[2]. Puis elle vit son expression se figer alors qu’il armait l’arbalète. Elle sentait l’écorce rentrer dans ses mains et mit toute sa confiance dans son regard. La flèche partit et se ficha à une dizaine de centimètres au-dessus de sa tête. Jakab la regarda un instant sans bouger puis revint le sourire aux lèvres.

Ils marchèrent une dizaine de minutes avant de déboucher sur une petite route. Cassandre était vaguement perdue et ne savait pas vraiment s’il s’agissait de la route principale qu’ils avaient quittée. Elle aurait bizarrement été incapable de dire où stationnait la voiture.

Une étendue d’herbe gelée bordait les arbres et quelques arbustes esseulés la longeaient çà et là. Jakab lui prit la main et ils coururent vers l’espace libre.

*

Son visage était radieux[3]. Puis il s’aperçut qu’il commençait à neiger, de timides rayons de soleil d’hiver éclairaient la scène. Il la vit ouvrir les bras et offrir son visage au ciel. Elle réalisa quelques tours sur elle-même, les yeux clos. Elle ressemblait à un oiseau. Un oiseau particulier, un oiseau noir, vert et rouge, un oiseau déchaîné et libre. Il la prit doucement dans ses bras et il vit son sourire. Un sourire tel qu’il en aurait pleuré. Alors il ferma les yeux à son tour et se laissa bercer par le merveilleux silence qu’il n’avait jamais si bien perçu.

Elle parut soudain remarquer les petits rails abandonnés qui gisaient parallèles au chemin. Les doigts enlacés, ils allèrent s’asseoir au bord, dos à la route. Ils écoutèrent le calme et admirèrent la désertion et la plaisante solitude de l’endroit. Jakab aimait s’y rendre parfois, mais il lui sembla que toutes ces excursions n’avaient conduit qu’à ce seul moment. Il la regarda s’allonger sur les rails, les flocons tombant doucement sur elle, le soleil mourant sur son visage. Et il se dit que ce moment était parfait.

*

Ils partirent alors que l’astre du jour déclinait, teintant le ciel de nuances orangées. Ils suivirent la route et Cassandre fut surprise lorsqu’un imposant parking apparut sur leur droite. Elle comprit ensuite qu’il s’agissait de bâtiments industriels.

— Sanofi-Aventis, précisa Jakab avec un clin d’œil. Une entreprise française.

Cassandre se demanda si les coïncidences aimaient jouer avec eux.

La rapidité avec laquelle la nuit tombait figurait parmi les aspects qui la déroutaient le plus depuis son arrivée. Comme si la Reine des ombres voulait garder intacte cette terre oubliée, l’enveloppant hâtivement dans ses bras pour la faire disparaître en son sein. La Nuit a le pouvoir de révéler l’intense.

Cassandre sentit alors un épuisement agréable s’emparer d’elle. Une fatigue saine qu’elle avait oubliée depuis longtemps.

- // -


[1] Garmarna – Herr Mannelig

[2] Belphegor – Discipline Through Punishment

[3] Woods of Ypres – Finality

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 10 versions.

Recommandations

Aspho d'Hell
Nouvelle sous forme d'épîtres
6
5
0
6
Jonathan Aubé
Ma réponse au défi IMAGINATION de Néa avec une série de petits textes et poésies sans prétention avec pour inspiration l'automne, c'est de saison.
16
12
2
3
Défi
Grégory Bryon
Mes joues n'ont pas reçu beaucoup de claques dans leur existence. Si je me fie à ma mémoire, elles se comptent sur les doigts de la main. C'est probablement pour ça que je me rappelle de toutes. La première et la dernière étant celles dont je me souviens le mieux, celles qui m'ont réellement marqué.
C'est de la première dont je vais vous parler ici. Mais avant, il faut que je vous parle de mes parents.
Mon père est décédé à ce jour. Mais avant, il était facteur. Alcoolique, égocentrique, il n'a jamais eu le moindre intérêt ni la moindre tendresse à mon égard. Et pour couronner le tout, il était ceinture noire, deuxième dan, de karaté. C'est bien simple, vous prenez le corps de Bruce Lee, la tête de Colin Ferguson, un ego au dessus de la moyenne, vous avez mon père.
Ma mère, quant à elle, est l'archétype de la mère poule. Surprotectrice à souhait, son sang italien n'arrangeant rien. De ce que je me souviens, elle passait le plus clair de son temps à me défendre devant mon père, tentant comme elle pouvait de protéger ma sensibilité parfois à fleur de peau. Maman, si tu lis ces lignes, ça n'est en rien une critique. Je t'aime comme tu es, rassure-toi.


Les présentations étant faites, revenons-en à notre sujet. Dans mon souvenir, j'ai neuf ou dix ans et il neige. Les fêtes sont passées, on est donc en janvier. Et tout débute à cause d'un chien.
Ma mémoire est floue à ce propos. Était-ce Gitane ? Notre caniche naine à poil noir ? Je suppose que oui, mais ça pourrait tout aussi bien en être un autre. Et au final, est-ce si important que ça ?
Bref. Il fait nuit. Nous revenons de quelque part en voiture, avec mes parents. Nous nous garons devant la maison, au 8 rue de Pontoise. Petite maison à la façade de brique, typique des maisons de mineurs du Nord. Qui d'ailleurs est voisine d'une charbonnerie, histoire de bien alimenter le cliché.
Nous descendons de la voiture et avançons vers le pas de la porte. Mon père insère la clé dans la serrure, la tourne puis ouvre la lourde. Et là, surprise, le chien s'échappe et commence à courir partout dans la rue. Il n'y avait aucun risque, vu qu'il était tard et que nous vivions dans une impasse. Mais ça ne nous a pas empêché de poursuivre l'animal, tous les trois, pour le rattraper.
Un certain temps passe à jouer à chat avec le chien, j'ignore combien. Puis fin de la chasse, l'animal traqué est attrapé. Victoire !

Enfin, pas pour tout le monde. Excédé par cette activité importune à une heure si tardive, mon père se met en tête de punir la bête. Me désignant comme son assistant, ayant l'animal en bras, il me somme de bien le maintenir, puis lance son bras.


J'ignore si le chien a bougé, ou bien moi, si mon père a mal visé, ou si la lune était à son troisième quart. Toujours est-il que celui qui a reçu la claque, c'est moi.
Je ne me souviens pas avoir pleuré. Il me semble être resté là, sur place, à me demander ce qui se passait, en totale incompréhension avec ce qui venait de se produire. Mon cerveau l'invente peut-être, mais je me rappelle m'être dit « mais pourquoi il m'a tapé ? J'ai rien fait ! »
Et bien que, même à cette époque, j'avais compris que c'était un accident, cet évènement reste à ce jour mon plus grand sentiment d'injustice. Il a été la source d'une leçon importante, que nous apprenons tous un jour ou l'autre : même quand on n'a rien fait, une merde peut quand même arriver.
C'est également ce jour là que j'ai compris que mon père, ben... il ne fallait pas trop le titiller.


***
Ceci est ma participation à mon propre défi : Première fois
"Nos vies sont remplies de premières fois. Le premier baiser, le premier ciné, la première glace. Et chacune s'accompagne de pensées, de sensations, d'émotions et, avec le temps, de souvenirs.

Faites-nous vivre l'une de vos premières fois. Amenez-nous au plus profond de vous-même face à cette nouvelle expérience. Quel a été le contexte ? Les émotions ressenties ? En quoi cela vous a t-il marqué ?

Aucune contrainte, si ce n'est que ça ne doit pas être fictif. Même pour nous raconter votre premier yaourt, on doit y sentir vos tripes."
3
2
0
3

Vous aimez lire Parallel ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0