XXXI

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Bien que n’ayant plus fermé l’œil depuis cinq heures du matin, Cassandre s’était forcée à attendre sept heures avant de sortir du lit. Jakab demeurait muet depuis la veille au soir, mais elle ne pouvait lui reprocher de ne pas être éveillé à cette heure matinale. Elle fit rapidement sa valise en emportant assez de vêtements pour une semaine, se disant qu’elle pourrait faire des lessives si besoin, tout comme l’avait fait Jakab. Elle choisit un pantalon confortable pour le voyage, enfila rapidement un haut violet aux bretelles noires et délaissa le collier en cuir sur la table de chevet. Elle emporta le Livre de la Tristesse, qu’elle avait imprimé, ainsi que Le Maître et Marguerite mais laissa cependant Lovecraft, préférant au monstrueux ouvrage le non moins horrifique carnet doré. Après un dernier tour dans le studio, elle enfila son manteau, rabattit son bonnet sur ses yeux et referma soigneusement la porte derrière elle.

Cassandre eut un léger sourire lorsqu’elle passa son regard par-dessus l’épaule d’un homme assez corpulent qui se tenait à côté d’elle dans le RER B. Les yeux rivés sur son portable, il contemplait l’écran avec un intérêt manifeste. « Attention à bien faire sortir les troupes et les tuer AVANT. »

L’évidence même.

Les transports en commun de la région parisienne ne manqueraient pas à Cassandre Martel.

Une pointe d’excitation étreignit son cœur alors que l’avion décollait. Elle avait la chance d’être placée côté hublot et resta à regarder la terre ferme s’éloigner, ébahie par la façon dont l’immensité des cieux accueillait un appareil si prodigieux, fabriqué des mains de l’homme. Elle réalisa qu’elle n’était pas montée dans un avion depuis de nombreuses années. Puis elle se dit qu’elle quittait Paris, elle quittait la France pour de bon, et cette pensée l’apaisa étrangement. Bien qu’elle se rendît dans un pays inconnu, elle savait qu’elle ne serait pas seule. Puis elle s’éleva au royaume des nuages.

L’avion se posa enfin avec grâce sur le sol hongrois. L’aéroport Liszt Ferenc de Budapest était situé en quasi pleine campagne et Cassandre fut surprise de sa petite taille. Nul bus, nul agent de sécurité, on fit descendre les passagers directement sur la piste d’envol. Cassandre était dans les temps, aussi ne se pressa-t-elle pas outre mesure pour gagner le hall principal de l’aéroport. Elle se rendit compte également assez rapidement que les quelques maigres notions de hongrois qu’elle avait apprises avant de partir ne lui étaient d’absolument aucune aide pour comprendre le langage qui l’entourait à présent. Elle se rassura néanmoins en remarquant le silence surprenant qui régnait autour d’elle. Elle se débrouilla pour suivre quelques touristes lui semblaient-il aguerris et réussit ainsi à trouver le bus 200E conduisant jusqu’à la station de métro un peu excentrée Kőbánya-Kispest, où elle prit la ligne 3 jusqu’à Kálvin tér. Fort heureusement, les panneaux d’indication assez explicites lui permirent de traverser le hall de la station sans encombre.

L’esprit alerte, les yeux grands ouverts, elle fut surprise de la scène qui s’offrit à elle. Au milieu des citoyens chaudement emmitouflés évoluaient pacifiquement deux policiers en chapka, la mine rieuse malgré le froid transperçant. Un homme leur tenait la conversation et l’attention du petit groupe était accaparée par un oiseau de proie aux belles plumes fauves fièrement perché sur l’une de leurs épaules. Cassandre scruta l’espace qui l’entourait, en vain. Ils étaient loin, les militaires Famas en main. À l’instar des autres passagers, elle montra son ticket aux contrôleurs apostés à la naissance des escalators, pour enfin arriver sur le quai de l’étincelante ligne 4.

L’apparence de la gare Keleti la surprit. Un parallèle avec la gare de l’Est de Paris aurait été inapproprié : la gare de l’Est hongroise était de taille bien moindre, en dépit d’être la plus grande gare ferroviaire de la capitale. Des drapeaux aux couleurs du pays étaient suspendus le long des murs à intervalles réguliers sur toute la longueur des voies, assistant au va-et-vient des trains passablement démodés. L’InterCity bleu aux sièges vert foncé démarra avec grand bruit et Cassandre ferma les yeux un instant avant d’informer Jakab de sa progression. Puis elle reporta son regard par-delà la vitre, observant la capitale qui s’éloignait déjà alors qu’elle traversait la Hongrie, forte de ses plaines envahies par la brume.

Cassandre sentit son cœur se mettre à battre plus fort et une légère boule se former dans sa gorge alors qu’elle entrait en gare de Miskolc-Tiszai. Elle se débrouilla pour trouver le hall, assez mignon et d’une propreté remarquable, éclairé par un lustre surprenant aux nuances bleu clair et jaunes. Ne voyant aucune trace de Jakab, elle se dirigea à petits pas vers la sortie.

C’est alors qu’elle crut entrevoir une silhouette familière dans un épais blouson de cuir un brin élimé, à quelques mètres de l’entrée principale, se fondant dans la nuit noire. Une légère appréhension s’empara d’elle au moment où leurs yeux se rencontrèrent. Mais ses doutes se dissipèrent lorsqu’elle vit son sourire.

*

Il venait de l’apercevoir, à côté d’une valise indigo. Jakab vit son visage se dérider et il s’empressa de la rejoindre et de la serrer dans ses bras. Ses yeux ambre semblèrent pétiller et il respira un instant son odeur envoûtante. Il distingua alors une petite chaîne dans sa nuque et un élan de tendresse s’empara de son cœur de pierre.

— Bienvenue, Cassandre, chuchota-t-il à son oreille.

Elle se recula quelque peu pour plonger ses yeux dans les siens.

*

La vision de Cassandre prit des contours singuliers comme elle réalisait qu’elle l’avait retrouvé[1]. Qu’elle était dans le pays natal de DaMihiMortem. Il n’avait pas changé. Il portait de robustes chaussures montantes et une épaisseur de plus qu’à Paris, mais son regard la perçait de la même façon.

— Je suis heureuse de te voir, murmura-t-elle.

Puis elle se perdit dans les volutes de fumée qui s’échappaient de sa bouche. L’hiver était en effet plus rigoureux qu’en France et Cassandre sentait l’air mordant du froid sur ses joues.

— Viens, dit-il. Je ne suis pas garé loin.

Jakab noua ses doigts autour des siens et l’entraîna vers la rue attenante, au-delà de la station de bus et de tramway. La pression chaude de sa main dans la sienne était agréable. Il s’arrêta enfin devant un pickup bleu foncé et lui prit sa valise qu’il fourra dans le coffre. Cassandre monta côté passager alors que Jakab s’installait au volant. Il ne mit pas les clés sur le contact et se contenta de la regarder. Elle vit les étincelles dans ses yeux sombres et ne put se retenir de lui prendre la main alors qu’il se penchait vers elle. La pression de ses lèvres fut délicate et douce, puis se renforça alors qu’elle sentait sa main dans son dos. Elle caressa ses cheveux courts et frissonna encore plus du fait de la chaleur qu’il lui communiquait.

Ils ne démarrèrent qu’au bout d’un long moment.

Cassandre tentait de se concentrer sur les bâtiments et les rues très mal éclairées qui défilaient au-dehors alors qu’ils mettaient le cap plein ouest, mais son regard ne pouvait s’empêcher de revenir sur les mains de Jakab posées sur le volant. Il ne la regardait pas.

Elle remarqua soudain une pancarte annonçant qu’ils quittaient la ville et peu après, la piste commença à grimper.

— On aura sûrement l’occasion de revenir à Miskolc plus tard, dit Jakab. Je pense que la priorité est de revenir au chaud.

Cassandre acquiesça.

Le trajet se déroula en silence. La route n’était éclairée que par les seuls phares du véhicule tout terrain, qui laissaient de temps à autre voir des pans de forêt de plus en plus enneigés. Les arbres se dressaient, squelettiques, dans la pénombre environnante.

Quand enfin ils arrivèrent à Répáshuta, Cassandre n’en croyait pas ses yeux. Elle avait du mal à réaliser qu’elle se retrouvait en pleine Europe centrale, sur le chemin d’une demeure inconnue et isolée de tout. Jakab traversa le village avant de s’engager sur la petite allée qui longeait le cimetière. Il finit par se garer à côté d’une vieille maison en pierre qui bordait la forêt. Les pneus crissèrent dans la neige et il coupa le moteur. Il se tourna vers Cassandre, qui observait la maison des bois plongée dans l’obscurité.

— C’est chez moi, commenta-t-il avec un sourire énigmatique.

- // -


[1] Danheim – Fensalir

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