XXX

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Cassandre se rongeait les ongles tout en faisant des recherches sur Kayak.fr. Après avoir comparé quelques dates, elle arrêta son choix sur un vol le 2 janvier. Elle partirait à 13h05 de Roissy et arriverait à Budapest à 15h15. Elle comprit qu’il faudrait qu’elle prît ensuite un train pour rallier Miskolc.

Nocturnal | 10:01 CEST

[Miskolc, 18h32 ?]

Elle régla la musique à un volume un peu plus acceptable en attendant la réponse de Jakab. Ils avaient décidé de continuer sur l’application de messagerie instantanée. Cassandre avait veillé à ce qu’elle fût chiffrée à un niveau satisfaisant. Encore heureux qu’elle pût la personnaliser aux couleurs qu’elle souhaitait. La couleur, plutôt.

DaMihiMortem | 10:13 CEST

[Je serai là, Nocturnal.]

Cassandre réalisa que son compte en banque frôlerait le rouge et qu’elle allait inévitablement devoir finir par mettre la promesse qu’elle avait faite à ses parents à exécution. Un nouveau message apparut en bas de l’écran.

DaMihiMortem | 10:16 CEST

[Je prendrai en charge toute la nourriture que nous consommerons.

Pourrais-tu me dire… aurais-tu envie de quelque chose en particulier ? Question idiote, quelques indices suffiront.]

Nocturnal | 10:18 CEST

[Tu sais que je ne suis pas difficile en ce qui concerne la nourriture.

Je suis loin d’être familière avec les spécialités hongroises. Ce sera une découverte.]

DaMihiMortem | 10:19 CEST

[Ton départ ne posera pas de problème ?]

Nocturnal | 10:19 CEST

[Non.]

*

La cliente aux cheveux rouges semblait encore plus absorbée que d’habitude. Elle ne jeta pas un regard autour d’elle lorsqu’elle entra dans la librairie, et au lieu de s’enfoncer dans les rayons de la salle du rez-de-chaussée ou d’obliquer vers l’escalier comme à l’accoutumée, elle s’engouffra dans la pièce de droite, plus réduite et consacrée aux guides de voyage. Ce fut malheureusement sa collègue qui l’encaissa et le libraire n’eut pas l’occasion de connaître sa destination.

*

Les fines pages se tournaient d’elles-mêmes, comme faiblement animées par la brise parisienne[1]. Un autre message sensoriel se superposa soudain au flot d’informations nouvelles que son cerveau emmagasinait, se pressant à ses oreilles, et Cassandre se rappela alors qu’elle marchait. C’était de la musique. Elle leva le nez du guide dans lequel elle était plongée et promena son regard autour d’elle, cherchant la source du bruit. Un homme et une femme se tenaient sur le trottoir quelques mètres plus loin derrière un orgue de barbarie, un béret de laine posé à même le sol. Les notes s’élevaient lentement, lamentables et plaintives, elles s’élevaient dans un cri à faire pleurer les pierres et en feignant la joie, elles s’élevaient et même les oiseaux n’écoutaient pas.

Cassandre les dépassa et tourna au coin de la rue, ses pieds lui commandèrent de s’arrêter contre une porte cochère, elle laissa la brume s’emparer de ses doigts, son cœur se fissurer, s’offrir à la lumière.

Alors elle écouta pour eux, pour tous ceux qui fuyaient et ne s’arrêtaient pas.

L’étape suivante consistait à prévenir sa psychologue ainsi que ses parents, les personnes qui logiquement pourraient s’inquiéter d’une absence temporaire de sa part. Elles n’avaient pas convenu de rendez-vous pendant la période des fêtes, mais mieux ne valait pas tarder afin d’éviter les complications. Cassandre vérifia que le cabinet était bien ouvert le 30 décembre, puis sortit du lit et se planta devant son placard pour finalement fixer son choix sur une jupe cuivrée aux coutures rouges et un pull noir. Elle enfila d’épais collants, chaussa ses bottes puis claqua la porte en espérant afficher une apparence à peu près convenable.

Cassandre s’était présentée à la secrétaire en demandant à s’entretenir avec madame Duplat, avant de pénétrer dans la salle d’attente vide. On avait installé un sapin de Noël dans un coin de la pièce. Elle tua le temps en détaillant pour la énième fois le mur qui lui faisait face. Les tons ocres étaient étranges. Ce n’était pas du mauvais goût, ce n’était pas de la laideur, c’était une impression sur laquelle il était ardu de mettre un mot. Le mur entier semblait traduire une volonté de mettre à l’aise, mais l’illusion était malgré tout un peu ratée. Ce mur qui voyait défiler des patients tous plus dépressifs les uns que les autres était ce qui l’avait interpellée en premier après avoir poussé la porte de cet immeuble du 10e arrondissement.

Sa deuxième impression avait été la peur. Elle détestait se montrer. Montrer ce dont elle avait le plus honte. Avoir à parler. À feindre, à se confier. Cela ne regardait qu’elle. Elle avait naïvement espéré que la personne qui la prendrait en charge n’aurait pas été au courant. C’était le psychiatre qui l’avait suivie à l’hôpital qui avait cafardé. Les deux professionnels étant en relation, le transfert d’informations avait été inévitable. Une pointe de stress subite l'avait transpercée lorsque la psychologue lui avait demandé si elle désirait lui montrer. Elle n’avait pas exigé, et en cela Cassandre lui avait été reconnaissante. Elle avait poliment refusé. Une psychologue savait sûrement à quoi cela ressemblait. Qu’un psychiatre ait eu ça devant les yeux était amplement suffisant.

La troisième impression avait été la culpabilité – qui revenait d’ailleurs à chaque fois. L’idée que ses parents dépensent autant d’argent en consultations pour elle lui donnait la boule au ventre. Comme s’il devait y avoir obligation de résultat.

Elle faillit sursauter lorsque la porte s’ouvrit.

— Bonjour Mademoiselle, lança aimablement une femme d’une quarantaine d’années. Entrez.

Cassandre lui retourna brièvement la salutation et la psychologue lui fit signe de s’installer. Tout en s’asseyant, elle ne put s’empêcher de poser les yeux sur l’énorme bague étincelante qui sertissait son annulaire. Malgré son apparence un brin trop sophistiquée, ses cheveux blonds artificiellement ondulés et son tailleur bleu marine duquel aucun pli ne dépassait, Madame Duplat était une femme douce et prévenante. Même s’il lui coûtait parfois de l’admettre lorsque tout l’aveuglait, Cassandre le savait au fond d’elle-même. Cette femme désirait sincèrement l’aider.

Elle baissa ses lunettes d’un cran et sourit, l’air quelque peu surpris.

— Nous n’avions pas rendez-vous, remarqua-t-elle. J’espère que vous allez bien. Vous venez pour quelque chose de particulier ?

Cassandre enleva ses mitaines et les posa sur ses genoux avant d’inspirer un petit coup.

— Je ne vais pas pouvoir poursuivre les rendez-vous tout de suite l’année prochaine, lâcha-t-elle. Je vais m’absenter quelques semaines et je ne serai pas sur Paris. Je ne sais pas quand je reviendrai.

Autant viser large. Madame Duplat hocha la tête après qu’elle eut débité sa tirade.

— D’accord, concéda-t-elle. Et… sans aucune indiscrétion de ma part, pourrais-je savoir où vous allez ?

Cassandre s’était attendue à cette question. Tout aurait été trop facile, évidemment.

— En Hongrie.

La psychologue ouvrit de grands yeux.

— En Hongrie, répéta-t-elle, surprise. Pourquoi ça ?

— Je vais voyager.

Son interlocutrice semblait décidément ne pas s’en remettre.

— C’est un sujet que vous n'avez jamais évoqué.

Cassandre acquiesça.

— En effet.

— Avez-vous de la famille là-bas ou des contacts qui pourront vous appuyer en cas de nécessité ?

— Non.

— Vos parents sont-ils au courant ?

— Oui, mentit-elle.

Cassandre passa encore quelque temps à essayer de convaincre la femme au tailleur que voyager lui ferait « beaucoup de bien » en lui faisant « reprendre goût à la vie », puis reçut son aval et put enfin sortir.

Seulement pour observer pathétiquement des hommes courbés dans le froid à ramasser les déchets des fêtes des autres et des sapins hideux qui traînaient dans la saleté des trottoirs, que des gens négligents avaient déjà jetés.

Ce fut le cœur serré que Cassandre revint chez ses parents le 31 décembre en fin de matinée. Son esprit n’avait cessé de tergiverser en hésitant sur la conduite à adopter. Elle était arrivée tôt afin d’avoir le temps de préparer son plan, mais il s’avéra que le bon moment n’arriva pas, que ses parents n’étaient jamais seuls et disposés à accueillir une nouvelle avec sang-froid, et Félix n’était pas là pour calmer le jeu.

— Vous partez, finalement ? glissa-t-elle à son père alors que sa mère s’affairait dans une autre pièce.

— Oui, nous allons à Chypre. Ta mère n’est pas au courant.

Cassandre hocha la tête.

— Vous partez longtemps ? se risqua-t-elle à demander.

— Une semaine, à partir du 4 janvier, dit-il sur le ton de la confidence. Je lui fais la surprise.

— Elle va aimer, approuva-t-elle en se forçant à sourire.

Sa mère revint rapidement et Cassandre se renfonça dans le canapé, le cœur toujours fébrile. Puis elle opta pour la solution de facilité et repoussa l’obstacle qui lui nouait le ventre. Rien ne pressait. Elle leur dirait après. Les initiatives radicales n’avaient pas à s’expliquer. Elle resterait en contact à distance, les téléphones servaient à ça. Il n’y aurait pas de problème. Elle avait conscience qu’elle agissait ainsi par peur, ne se sentant soudain pas le courage de subir une autre confrontation, mais finit par se persuader elle-même qu’elle avait de bonnes raisons de le faire.

Le Réveillon se déroula comme tous les Réveillons. La tante et l’oncle de Cassandre étaient venus passer la nuit chez eux et la soirée se déroula comme il le convenait en cette circonstance, c’est-à-dire très joyeusement. Ses parents purent cependant voir leur fille un peu plus penchée sur son téléphone que d’habitude. Cassandre se disait qu’ils ne pouvaient qu’interpréter cela comme un bon signe, comme quoi elle reprenait peu à peu une vie sociale. Du moins, elle l’espérait.

*

Jakab Kátai ne put s’empêcher de sourire lorsqu’il vit le message de Nocturnal s’afficher sur son écran à minuit pile, dans le parfait respect de la tradition. Il reçut un appel alors qu’il tapait sa réponse et choisit de l’ignorer temporairement.

DaMihiMortem | 00:00 CEST

[Une nouvelle page, Nocturnal.]

Nocturnal | 00:00 CEST

[Deux lignes suffiront.]

Jakab hocha la tête, seul dans le salon de sa lugubre maison. Il l’imagina à Paris, parmi sa famille, et se demanda comment elle était, ce qu’elle faisait. Puis il recomposa le numéro de sa mère.

*

Ils finirent par s’endormir chacun dans leur pays respectif, bercés par les cris des oiseaux fantomatiques qui inauguraient la nouvelle année.

- // -


[1] Celtic Frost – Winter (Requiem, Chapter Three: Finale)

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Je vous ai loupé lundi. J’étais allé aux toilettes et le temps que j’en sorte, vous étiez déjà dans la salle de classe avec vos élèves. Je suis quand même sorti du lycée et je suis allé jusqu’au CDI, alors que je savais qu’il était fermé. J’étais tellement en colère contre vous, et tellement triste. Je voulais vous voir, vous croiser et vous dire bonjour, pour que vous vous souveniez de moi.
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J’avais prévu de vous écrire une lettre pour vous demander s’il était possible de recommencer l’échange épistolaire. Si vous pouviez, lorsque vous en auriez eu le temps, m’envoyer votre réponse à ma précédente lettre (dans lequel il y aurait eu, je l’espère, tout ce que je vous avais réclamé). Et aussi pour raconter ma/mes journée(s) découverte(s) à Zébra Alternative.
J’ai finalement abandonné l’idée de faire les réclamations. J’ai énormément de difficultés à faire des demandes sans culpabiliser et présenter mes excuses. Vous m’aviez dit un jour « Arrête de culpabiliser ! » Dans le brouillon de la lettre (je fais presque toujours des brouillons avant de vous écrire), je vous avais demandé pardon tellement de fois que vous en auriez eu assez. Du moins c’est ce que je pense.
Alors pour éviter de vous énerver, j’ai préféré laisser tomber. De toute façon, ma demande d’une reprise de l’échange épistolaire est inutile car en vous renvoyant une lettre, je recommence l’échange. Et le fait de recevoir une nouvelle lettre de ma part vous fera peut-être penser à poster votre réponse à la précédente, si vous en avez le temps.
Donc il ne restait plus que Zébra Alternative. Pour commencer, j’ai parlé du livre de Jeanne SIAUD-FACCHIN : Trop intelligent pour être heureux ? L’adulte surdoué. J’ai lu au total neuf livres sur le haut potentiel intellectuel, mais il est le seul dans lequel je me suis un peu plus retrouvée. Cela reste à relativiser car je n’arrive pas à me rendre compte de mon haut potentiel. De plus, ayant un profil hétérogène, je ne possède sûrement qu’une petite partie des caractéristiques fréquemment présentes chez les surdoués.
Pour en revenir à la lettre, j’y fais allusion à mes recherches. J’ai découvert que l’auteure, psychologue spécialisée dans le haut potentiel, avait fondé en 2011 ce centre d’accueil pour enfants et adolescents hauts potentiels. Il ne s’agit pas d’une école car certains jeunes vont dans un établissement partenaire pour assister aux cours.
Ils ne viennent à Zébra qu’un jour dans la semaine et peuvent y acquérir des méthodes ou être aidés pour leurs devoirs (en plus des autres activités). D’autres sont scolarisés en partie ou sont totalement déscolarisés. L’accueil est à la carte, en fonction des préférences et des possibilités. On peut y aller un ou plusieurs jour(s) par semaine, une ou plusieurs semaine(s) par mois, etc. Les activités proposées sont diversifiées, on s’inscrit le matin dans celles où on veut aller. L’équipe qui s’occupe de nous est formée par rapport au haut potentiel.
Au moment-là, j’avais parlé de Zébra avec beaucoup d’enthousiasme à ma maman. Mais lorsque j’ai vu où cela se situait et combien cela coûtait (à Marseille, et relativement cher), mon empressement est retombé. Nous n’en avions pas plus discuté jusqu’au jour où il a fallu réfléchir à l’année suivante.
Maman était allée sur le site Internet et avait trouvé des coordonnées. Elle m’avait proposé de téléphoner pour savoir s’il était possible d’aller là-bas. Je m’étais dit que ça pouvait être une bonne idée et maman a appelé. La directrice lui a expliqué comment cela se passait et a accepté que je vienne. Elle a ajouté que comme je venais de loin, je pouvais passer une journée et revenir le lendemain si cela m’avait plu. Ce sera jeudi et vendredi de la semaine prochaine.
J’ai très peur de ne pas me sentir à ma place, de ne pas être à l’aise. Je crains que ça ne me convienne pas, que je ne m’y retrouve pas. J’ai peur que ça ne me permette pas de me réparer, que ça soit encore une déception. J’ai peur d’avoir mis trop d’espoir dedans et que ça ne m’aide pas. J’ai peur de ne pas réussir à guérir de mes blessures. J’ai peur de m’être trompée, de réaliser que ce n’est pas fait pour moi. J’ai tellement d’angoisses…
Je m’inquiète pour vous. J’ai tellement peur qu’il vous arrive quelque chose. J’ai tellement peur que vous ayez un accident et que vous mouriez. Je sais que vous ne prenez pas assez soin de vous, que vous ignorez délibérément les signaux d’alerte de votre corps. Vous ne voulez jamais rater une seule heure de cours mais votre inconscience vous mène à l’hôpital, et au final vous ratez des journées de cours. Je voudrais que vous fassiez attention à vous, que vous écoutiez votre corps, que vous le respectiez. Je voudrais que vous sachiez où sont vos limites et que vous ne les dépassiez pas.
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Mijak
Texte pour le Club (05/11/2018), thème : "thème sérieux".
Oui on a voulu voter pour un thème sérieux, cette fois.
Souvent, on a cette frustration quand on écrit quelque chose de bien, de nouveau, en une demi-heure ; on aimerait continuer, reprendre, en faire quelque chose. Mais il y a déjà tant de projets en cours d'écriture...
Alors tant pis. Ça reste une idée.
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