XXVIII

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Jakab se rendit chez ses parents le 24 décembre. En entendant les grincements inquiétants qu’émettait l’ascenseur branlant, il se demanda pourquoi il n’était pas monté à pied. La cabine s’immobilisa enfin et il put ouvrir les vieilles grilles rouillées. Il examina brièvement l’état de la cage d’escalier avant de sonner, adressant un œil amusé aux néons illuminant de façon sardonique le papier peint qui se décollait lentement et sûrement du mur.

Sa mère avait concocté avec zèle le traditionnel repas à base de poisson. Si la proximité de son père était à des lieues de le réjouir, Jakab tâcha de prendre sur lui pour éviter toute anicroche. Il leur avait acheté une belle pendule en bois. L’appartement vieillot en serait embelli et cela leur servirait à tous les deux.

Il ne resta pas passer la nuit chez eux. Il faisait déjà l’effort de revenir le lendemain, sans compter le fait que ses parents étaient étroitement logés à Miskolc. Il partit même assez tôt, vers vingt-trois heures, sa mère prise d’une fatigue subite qui l’avait attristé et qu’il ne voulait pas contempler.

Les églises étaient des endroits que Jakab fréquentait peu[1]. En avisant le clocher baigné d’une lumière jaune alors qu’il revenait au volant de sa voiture à Répáshuta, il s’aperçut qu’il y avait toutefois bien un monument qu’il n’avait pas visité, qui n’était autre que l’église du village. C’est ainsi qu’il ne se dirigea pas vers la porte de son foyer une fois avoir garé le véhicule devant sa propriété, mais en direction des rues bordées de neige pour parfaire sa connaissance des lieux. Il entendait parfois les cloches tinter depuis chez lui, une douce musique berçant le silence de son quotidien, mais n’avait jamais eu l’inspiration pour y pénétrer. En chemin vers le lieu de culte, il passait devant les fenêtres des chaumières, plus nombreuses à être éclairées. C’était comme si la période sacrée avait réinsufflé de la vie dans la morte campagne.

Jakab tomba en pleine célébration. En posant son regard sur les fidèles, il fut étonné de voir les langues hongroises habituellement si discrètes se délier, les têtes se tourner et les bras s’enlacer. Ne prenant pas la peine de s’avancer davantage, il s’apprêtait à repartir lorsqu’un homme d’un certain âge debout à la dernière rangée se retourna et lui tendit la main. Étourdi, Jakab serra sa poigne, fixant l’homme au visage affable qui le gratifiait d’un sourire resplendissant. Ses défenses tombèrent et son cœur fit un bond étonné dans sa cage thoracique, se demandant si l’homme avait bien vu la manière dont il était accoutré.

Pourquoi lui souriait-on, à lui, Jakab Kátai ? Sans le connaître, sans l’avoir jamais vu ? Sans avoir la seule idée de ses activités ? Alors les derniers murmures et gestes se turent et l’assemblée redevint silencieuse. Le fait qu’on l’eût accepté sans faire cas de son apparence, alors qu’il était loin d’avoir le style à se recueillir ou même à mettre le pied dans un lieu saint le laissa coi. Il était tellement intrigué qu’il resta jusqu’à la fin. Le prêtre termina en les envoyant dans la paix de Dieu, et Jakab ne vit que du bon.

Il rentra chez lui hanté par le morceau de Bach avec lequel l’organiste avait clos la messe, laissant courir dans son esprit les notes majestueuses, graves et puissantes.

Et la paix était sur lui.

*

Cassandre quitta le domicile de ses parents le soir du 25 décembre, le casque sur les oreilles, une douce voix lyrique faisant écho dans sa tête. Elle ne reviendrait pas trop tard. La nuit la salua alors qu’elle fourrait les mains dans les poches de son manteau. L’édifice simplement éclairé se dessina enfin devant elle, seul point lumineux parmi les rues désertes. Elle effleura brièvement le mur de belle pierre et retira son casque avant de faire quelques pas vers l’entrée.

L’église était plongée dans le silence. Quelques personnes étaient assises, à genoux ou simplement debout. Ce calme était beau. Cassandre fit quelques pas dans l’allée centrale et s’assit sur un banc. Elle posa ses yeux sur l’autel, encadré par de grands cierges et orné de belles gerbes de fleurs blanches et vermeilles. Une petite lumière rouge brillait au fond du chœur. Cassandre la fixa longuement avant de poser ses coudes sur ses genoux et d’appuyer son menton sur ses mains. Elle se sentait empreinte d’une plénitude étrange. Elle n’avait rien à justifier, personne ne lui demanderait rien.

Une vieille femme seule se tenait debout deux rangées devant elle. Soudain, elle voulut la prendre dans ses bras et faire fleurir un sourire sur son visage.

Elle n’en fit rien. Elle s’en remit au calme qui régnait dans ce havre de paix encore épargné pour l’étreindre mieux qu’elle.

*

Le facteur sonna le 28 décembre chez Jakab Kátai. Il fallait croire que la lettre ne rentrait pas dans la boîte prévue à cet effet. Il reconnut l’écriture fine de Nocturnal sur le carton ainsi que le timbre de la République française. Il attendit d’être revenu dans sa chambre pour l’ouvrir. Une enveloppe abîmée accompagnait un coffret en bois curieusement sculpté. Jakab fronça les sourcils et son premier geste fut de la décacheter. Elle ne contenait qu’une seule page blanche, décorée de quelques lignes. Contre toute attente, les mots qu’elle avait écrits étaient plus positifs que ceux qu’elle écrivait généralement.

Elle terminait ainsi :

Joyeux Noël, Jakab. Nos lignes se retrouveront en 2017.

Jakab relut les mots attentivement et se prit à l’imaginer en train de les écrire. Il se demandait où elle se trouvait en ce moment même. Il posa la feuille sur la couette sombre à côté de lui et s’empara du coffret. Celui-ci étant assez lourd, il se demanda ce qu’il pouvait bien contenir. Il fit sauter les fermoirs avec précaution et le coffre s’ouvrit. Jakab souleva le voile de protection opaque et fut saisit d’émerveillement quand il découvrit ce qui trônait majestueusement à l’intérieur. Elle avait visé juste. Il prit le couteau délicatement dans ses mains et admira la lame redoutablement effilée. Le manche noir aux reflets cuivrés était remarquable à lui tout seul. Lorsque des objets révélaient tant de pureté, nul besoin de quelque fonctionnalité fantaisiste. La lame était elle aussi embellie et il suffisait d’y faire errer ses yeux un peu trop longtemps pour éprouver une impression… occulte. Son regard se posa sur les symboles gravés tout le long du pourtour du coffret en bois. Étant donné leur nature et les légères irrégularités, il en déduisit qu’elle les avait gravés elle-même. Elle ne savait pas à quel point ce cadeau était parfait.

Quand il eut terminé son examen approfondi de l’arme, Jakab se leva pour aligner l’objet aux côtés de ses semblables. La pierre violacée qui représentait leur alliance reposait également sur la commode et servait de séparation entre deux rangées de couteaux.

Jakab Kátai sourit à la vue de cette collection joliment complétée.

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Anas De Bernieras


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Défi
Camille F.


Cher papa,
Papa... "Papa". Ce mot sonne faux depuis déjà longtemps. Pourquoi ? En as-tu la moindre idée ? Tu es presque un inconnu pour moi. Aujourd'hui, c'est comme si je n'avais jamais eu de père. Je n'ai presque aucun souvenir de quoi que ce soit avec toi. La seule chose dont je me souvienne à peu près, c'est de nos séances d'escalade lorsque j'étais petit. Là je faisais quelque chose avec toi, j'étais heureux.
Il est difficile d'écrire cette lettre pour moi, c'est comme écrire un texte sur rien. Même pas sur une absence, car l'absence implique la possibilité d'une présence, or je n'ai absolument aucune idée, aucun sens de ce que peut être ta présence.
J'allais dire que ce bonheur était probablement fictif, que ces séances d'escalade n'étaient qu'une occasion pour moi de me croire aimé de toi, parce que si tu m'emmenais, rien que moi, pour aller grimper, c'est bien que je comptais un peu pour toi. Mais en vérité je n'en sais rien. Peut-être aussi bien m'emmenais-tu parce que, "ça se fait", quelque chose comme ça avec son fils. Je ne sais rien de toi, tu ne m'as jamais montré qu'une égalité imperturbable de caractère. Sur cette surface parfaitement lisse, je n'ai jamais eu prise. Quand j'essaie de trouver la place qui est la tienne à l'intérieur de moi, je ne conçois qu'un creux, un vide. Je ne ressens rien.
Il y a dix ans, maman et toi vous êtes séparés, et maman est partie vivre avec une femme. Cette femme, elle est tout ce que tu ne seras jamais : vivante, bienveillante, emportée, attentive, pour chacun de nous trois elle a fait plus en dix ans que tu n'en as fait depuis que nous sommes nés. Infiniment plus. Elle nous a hébergé, elle nous a écouté, elle nous a observé, elle a cherché comment nous pourrions faire pour être plus heureux, elle nous a aidé, parfois douloureusement, à faire voler en éclats certaines de nos barrières les plus tenaces. Si j'ai arrêté de fumer des joints, c'est grâce à elle, si je mange à peu près sainement aujourd'hui, c'est grâce à elle (sais-tu qu'à Lyon je me nourrissais presque exclusivement de gâteaux apéritifs et de tartines de nutella ?), si je sais qu'il faut que je prenne soin de mon corps, c'est grâce à elle, si j'écris enfin mon mémoire de master avec une chance de le finir, c'est grâce à elle, qui a tout fait pour comprendre ce qui n'allait pas, et m'aider à instituer des conditions favorables à la rédaction.
Je ne te reproche même pas de n'avoir pas fait tout ça à sa place, parce que je sais que tu en es absolument incapable, et parce que je n'ai rien sur quoi me baser pour te faire de tels reproches. Ce serait comme essayer d'attraper le vent avec ma main.
J'ai bien été en colère contre toi, mais c'était une colère artificielle, une colère qui cherchait à remplir le vide que tu as laissé en moi. N'importe quoi d'autre aurait aussi bien, aussi peu fait l'affaire. Aujourd'hui encore ce vide est là, et même tout le mal que me disent de toi ma mère et ma belle-mère ne me convainc pas. Quand ma belle-mère me parle des rares occasions où elle a pu constater quelque chose comme un mépris de ta part par rapport à moi, des remarques désobligeantes, des rabaissements, je ne me souviens pas. Je veux bien la croire mais je ne sais pas quoi faire de ce qu'elle dit. Parfois j'y adhère intellectuellement, parce que ça a l'air d'être la vérité, mais je ne me sens pas concerné. Tout au plus je me sens embarrassé par ce vide et ton existence dont je ne sais pas quoi faire, qui m'encombrent comme un vieux meuble dont je ne voudrais plus.
Ce vide à l'intérieur de moi, j'aimerais maintenant te le rendre, parce qu'il ne m'appartient pas. C'est ton vide, pas le mien. Moi je ne demande qu'à me remplir de la vie, et je ne peux pas à cause de la place que prend inutilement ce vide absurde. Tu n'as pas idée du temps que j'ai passé, gâché, à flotter comme un ahuri en-dehors de mon corps, à survoler les choses qui toutes m'inspiraient la même indifférence que celle dont tu as toujours fait preuve à mon égard. Je ne te rejette pas, je ne t'abandonne pas, je te rends simplement ce qui est à toi.
On continuera à se voir une fois tous les deux, trois ou six mois, lorsque tu nous inviteras, mes soeurs et moi, à venir manger. Je ferai comme si de rien n'était et toi aussi, parce qu'il est certain que tu ne trouveras rien à dire ni à faire à propos de cette lettre. Nous échangerons quelques mots sur nos vies respectives, qui continueront très bien comme ça, nous mangerons bien, puis mes soeurs et moi nous partirons. Je t'embrasserai et te dirai "salut papa", parce que je ne sais pas comment t'appeler autrement, mais tu sauras désormais quelle irréalité recouvre ce nom.

À bientôt,

Camille.
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