XXIV

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— Il te reste de la pálinka ?

Cassandre était occupée à édifier un château de cartes défiant toute mesure. Jakab finit de frotter rapidement la serviette sur ses cheveux avant de se poster à la porte de la chambre. Sa question l’avait pris au dépourvu. Il ne pensait pas qu’elle en redemanderait. Et elle ne devait pas se rappeler qu’ils avaient fini la bouteille la dernière fois. Il en avait heureusement apporté une autre, à l’abricot, pour changer. Il hésita tout de même avant de répondre.

— Oui, acquiesça-t-il, étonné.

Cassandre interrompit son mouvement et tourna la tête vers lui. Jakab crut comprendre le message qu’elle voulait faire passer. Il leva un doigt en l’air et pivota afin de retrouver son gros sac noir. Il l’éventra en n’étant pas sûr que cela fût une bonne idée. Il ne lui avait fallu que quelques secondes pour en sortir la longue et fine bouteille, mais ce fut assez pour que Cassandre eût fini l’impressionnante construction et restât à la fixer, assise en tailleur. Jakab regarda la forteresse tant qu’il était encore temps, et elle s’effondra quelques secondes après.

Il partit à la cuisine chercher les deux petits verres et revint auprès d’elle. Après s’être installé sur le canapé, il lui en tendit un alors qu’elle le rejoignait et leva le sien.

— À nos lignes, fit-elle.

Et elle sourit en portant le verre à ses lèvres, prenant sa main avant de s’aveugler. Elle effleura doucement le cordon de son sweat-shirt en s’approchant doucement de lui. La distance se brisa et leurs lèvres se rencontrèrent. Il sentit le léger goût de l’abricot et son souffle étrangement glacé. Jakab eut du mal à se dégager pour leur resservir un verre. Cassandre vint appuyer son front contre le sien et il sentait les courbes de son corps sous ses vêtements. Sa tête se fit plus lourde et il se libéra un instant, jouant avec les cheveux à la base de sa nuque. Il admira son teint pâle et ses cheveux rouge foncé, ainsi que les pointes sur son visage. Il la trouvait belle dans l’innocence et la fragilité de son être. Ses yeux étaient fixés au loin mais elle souriait. Il aimait la voir sourire. Il la voyait trembler légèrement mais pensait que l’alcool lui jouait des tours. Il ne la vit pas se rattraper de justesse à la table alors qu’elle voulait reprendre un verre. Il vit des larmes sous ses yeux mais pensa qu’il les imaginait.

La sensation de vertige lui passa au bout de quelque temps et sa vision retrouva de sa netteté. Cassandre était contre lui, la tête reposant sur le dossier. Elle portait encore ses vêtements. Son regard vide rencontra le sien et Jakab se leva péniblement. Ses paupières s’alourdissaient et il n’avait qu’une envie : s’allonger contre un corps chaud et se livrer sans crainte au sommeil. Cassandre voulut le rejoindre mais oscilla alors qu’elle se remettait sur ses pieds. Il la prit doucement par la taille afin de la stabiliser en la menant vers la chambre. Elle ne faisait aucun effort pour l’aider et il en déduisit qu’elle commençait à s’éloigner du monde. Il la déposa doucement sur le lit, où elle fut incapable de se tenir assise. Il hésita en la voyant si chaudement habillée et finit par l’aider à enlever son pull. Elle s’exécuta maladroitement et abandonna rapidement, retombant sur le lit. Ses yeux se fermaient et elle ne réagit pas lorsque Jakab lui caressa la joue.

Il fut soudain pris de panique en se demandant si elle était allée trop loin. Aucun risque n’était normalement à craindre, mais il craignait qu’elle ne réagît différemment, étant donné les troubles qu’elle semblait présenter. Il se sentait coupable d’avoir accédé à sa demande. Il lui enleva ses chaussettes et déposa un baiser sur son front. Elle respirait calmement mais son visage était anormalement chaud. Il rabattit toutefois la couette sur elle afin qu’elle ne prît pas froid au milieu de la nuit. Puis Jakab se déshabilla et rentra dans le lit à son tour. C’est en regardant son corps inerte qu’une pensée vint douloureusement frapper son esprit. Il se demanda si elle ne voyait pas en cette arme un remède. Elle avait peur de dormir et préférait perdre connaissance. Cette idée lui fit mal et il trouva laborieusement le sommeil, malgré la douceur de l’alcool coulant dans ses veines.

Elle ne se réveilla pas de la nuit et Jakab dormit à grand-peine. Quoique sans rêves, son sommeil fut troublé par des impressions de présence étrange dans la pièce. À chaque fois, il ouvrait les yeux, mais ne distinguait que la masse formée par le corps de Cassandre à côté de lui.

Vers onze heures, Jakab en eut assez et se leva. Il avait recouvré toutes ses facultés physiques et mentales. Il se rendit dans le salon et resta debout quelques minutes avant de se laisser choir sur le canapé. La porte était entrouverte, Nocturnal était toujours là. Il ne lui arriverait rien. Jakab se maudissait de plus en plus. Une part de lui regrettait d’avoir acheté son billet et aurait voulu rester avec elle, mais il savait qu’il était obligé. Sa décision était prise, aussi déchirante et incertaine fût-elle.

Il la vit bouger vers deux heures de l’après-midi. Elle avait dormi plus de dix heures. Le soulagement qui envahit Jakab le prit au dépourvu, mais il tâcha de se maîtriser lorsqu’elle fixa ses yeux sur les siens. Elle paraissait parfaitement calme et il l’embrassa un peu plus fort qu’il n’aurait dû. Elle le laissa faire et il sentait la pression envoûtante de ses doigts dans sa nuque.

— Comment vas-tu ? demanda-t-il.

— Je vais bien.

Elle avait l’air sincère.

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