XX

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Une petite brise soufflait en ce 13 décembre. Les rues étaient animées par ce début d’après-midi, pleines de gens à la mine illuminée et enthousiasmés par la magie de Noël. Un Noël commercial, évidemment. Les gens normaux ont tout oublié.

Cassandre Martel aimait cette époque. Elle l’aimait non pas pour la foule déchaînée qui se déversait futilement dans les rues de Paris, mais pour le calme spécial qui s’offrait à ceux qui savaient le trouver[1].

— J’aimerais qu’il neige, glissa-t-elle à Jakab.

— Tu devrais venir en Hongrie, fit-il remarquer. Tout doit être blanc chez moi, en ce moment.

Cassandre leva les yeux vers lui. Il avait rabattu sa capuche et revêtu son masque. Elle notait de temps à autre les gens les regarder et s’écarter dès qu’ils commençaient à saisir la nature et le sens des inscriptions hérétiques gravées sur la matière noire de son sweat-shirt. Mais leurs visages étaient cachés, ils n’étaient que des passants et se contentaient de faire ce qui incombait à leur rang : passer.

La nuit tombait progressivement et le ciel clair leur donna à voir les premières étoiles. Les guirlandes qui ornaient les rues s’illuminèrent, faisant partie de la féérie des vivants. Ils regardaient les enfants s’extasier devant des vitrines colorées, pointant les doigts en tous sens et levant des yeux émerveillés sur Paris en fête. Cassandre essaya de se rappeler si elle avait un jour été comme cela, mais rien ne lui venait à l’esprit.

— Es-tu déjà allé sur les Champs-Élysées ? lui demanda-t-elle.

Ils n’étaient pas si loin.

— Il y a longtemps, confessa-t-il. Je suppose qu’il y a foule, à cette époque de l’année.

— Tu supposes bien.

Elle ne sut pourquoi, mais elle sourit. Elle se sentit libre, le temps d’un instant fugace. Rien n’entravait ses pensées, rien ne pesait dans son crâne. Elle marchait avec DaMihiMortem, dans le froid. Levant les yeux vers les petites ampoules décoratives, elle contempla la scène dans laquelle ils se faisaient encercler. Curieusement, une foule d’inconnus ne l’effrayait pas ; la présence de personnes familières la terrorisait.

Elle reporta son attention sur ses bottes qui frappaient silencieusement le sol et sentit Jakab traîner des pieds alors qu’elle l’entraînait vers la marée humaine.

— On est obligés d’aller par-là ? grogna-t-il.

Elle s’amusa à souffler doucement devant elle et observa le petit nuage de fumée volatile se disperser dans l’air froid.

— Il y a un lieu que j’aimerais te montrer.

Une pointe d’excitation l’étreignit lorsqu’elle avisa la devanture.

*

Le libraire avait encore quelques heures de dur labeur avant la fermeture lorsqu’il aperçut la fille aux cheveux rouges près de l’entrée. Elle était accompagnée par un homme un peu, même nettement plus remplumé qu’elle vêtu tout de noir, le visage singulièrement couvert et à l’apparence peu coutumière. Le libraire se dit qu’il n’aimerait pas se retrouver à côté de lui et se demanda ce qui passait par la tête de la lectrice. En y réfléchissant, cela faisait quelque temps qu’elle n’était pas venue. Il encaissa quelques clients et les vit disparaître derrière un rayon. Il ne savait même pas pourquoi il pensait à eux, tout compte fait. Peut-être que son métier n’était pas des plus vivifiants qui fussent, et il avait besoin de compagnie. Et puis, regarder les gens était un passe-temps comme un autre.

Ils réapparurent un bon quart d’heure plus tard et se placèrent dans la queue d’achat. Lorsque ce fut leur tour, l’homme tendit au libraire un livre qu’il avait à la main. Il croisa son regard et son attitude le dissuada de saluer la lectrice. Le vendeur baissa les yeux rapidement vers la couverture et lut un titre qu’il ne connaissait pas. L’homme tendit un billet de vingt euros. Le libraire se dit qu’au moins, il lisait, et qu’il lui faisait peut-être même un cadeau. La fille bégaya un au revoir timide, comme à son habitude, et l’homme ne dit rien. Ils s’en allèrent, et le libraire ne saurait jamais qui ils étaient. Il trouvait ça triste.

*

Jakab était heureux d’avoir fait plaisir à Cassandre en se rendant dans sa librairie fétiche. Il avait même été surpris d’apprécier l’endroit, malgré les gens qui grouillaient dans les rayons. Le choix était remarquable.

Les transports en commun étaient bondés, bruyants. Le niveau sonore était tel qu’il eut envie d’agir. Ce qu’il ne fit naturellement pas. Il comprenait dorénavant à quoi Cassandre faisait référence en évoquant la folie de la vie parisienne. Elle se tenait à une barre au milieu de dizaines de mains, pressée contre des inconnus. Il n’aimait pas cette vision.

À la vue de la foule des parasites qui s’apprêtaient à forcer les portes à l’arrêt suivant, ils décidèrent de descendre pour finir leur trajet en bus. Après tout, ils n’étaient pas pressés. Les avertissements en tout genre criés des haut-parleurs ne discontinuaient pas alors qu’ils s’engageaient au milieu du peuple pour remonter à la surface. Jakab se jura intérieurement de tout faire pour éviter une expérience similaire à l’avenir. Il haïssait la foule.

*

Le bus arriva presque aussitôt et ils arrêtèrent leur choix sur deux places libres côte à côte vers le fond, dans le sens contraire à la marche. La relative tranquillité qu’ils éprouvèrent fut de courte durée, car un flot de personnes eut l’idée saugrenue de monter à Opéra[2]. Cassandre ne leva pas les yeux tout de suite après que le bus eut redémarré. Elle finit par promener distraitement son regard sur les passagers fraîchement arrivés, lorsque son cœur tomba. Avant même que son cerveau n’eût le temps d’analyser la situation et de mettre rationnellement le doigt sur le problème, ses poils se dressèrent sur ses bras, tous ses sens se tendirent et son corps se raidit de façon instinctive. La personne qui s’était assise sur la rangée du fond n’aurait pas dû être là. Tâchant d’ignorer les battements de son cœur qui devenaient de plus en plus désordonnés et de lutter contre le poids qui bloquait sa respiration, elle braqua ses yeux vers le sol.

Cassandre sentait son regard sur elle, inspectant chacun de ses tressaillements, traquant le moindre signe de peur, comme autrefois. Elle avait changé. Elle se demanda ce qu’elle voyait, si cela faisait trop de noir, si cela lui déplaisait. Elle déploya des efforts pour se concentrer sur la présence de Jakab auprès d’elle et fit de son mieux pour visualiser le bouclier qui la protégeait. Elle sentit tout d’un coup une vague inconnue monter en elle ; une haine parfaite, vaillante, incoercible. Prise d’un soudain accès de défiance, elle redressa la tête et planta son regard dans les prunelles de celle qui l’avait détruite, jusqu’à ce qu’elle baissât les yeux. Elle était seule. Il n’y avait pas les autres. Elle aurait souhaité que ses yeux pussent lancer des poignards, qu’elle pût voir son visage tomber en pièces devant elle, qu’elle pût voir son esprit se mutiler.

Son opposante la fixa en retour, sachant parfaitement qui elle était, sans l’ombre d’un remords sur la conscience, avec cette assurance malsaine dont elle ne se départait jamais. Elle loucha sur Jakab puis haussa imperceptiblement un sourcil en une expression qu'elle ne connaissait que trop bien. Elle l’avait vue la veille, l’avant-veille, elle était là depuis toujours, la traquant jour et nuit. Le temps s’était arrêté, tout se résuma dans ce regard où résidaient près de deux ans de haine. Cassandre la vit finalement se lever lorsque le bus s’arrêta quelques arrêts plus loin, marchant précautionneusement vers la porte. Un sentiment de triomphe l’emporta, se déversa en elle, si étranger qu’elle se sentit ivre et sonnée. Elle continua à fixer la banquette du fond, à présent vide, écoutant son cœur battant jusqu’à ce que Jakab lui fît signe de descendre. Le contact de l’asphalte sous ses pieds lui parut irréel et elle chancela un bref instant, rattrapée de justesse par Jakab qui lui agrippa fermement le bras.

— Ça va ?

Son regard fouillait ses traits, une ride anxieuse lui barrant le front. Cassandre sourit sans même se forcer et opina du chef. Elle se concentra sur la pression de sa main dans la sienne et repartit sans hésiter, Jakab marchant calmement à ses côtés. Elle aurait souhaité qu’il eût toujours été là.

Une idée lui traversa l’esprit, plus tard dans la nuit, et elle saisit l’ordinateur qu’elle avait laissé au pied du lit[3]. Elle l’installa par-dessus la couette et l’alluma, se connectant au réseau social qu’elle exécrait. Ses doigts agirent d’eux-mêmes et elle tapa le nom dans la barre de recherche. Elle appuya sur la touche Entrée. Et en exécutant son geste, sut qu’elle n’aurait jamais dû continuer.

Elle commença à faire défiler les photos, et ne put plus s’arrêter. Leurs visages. Leurs sourires. Leurs yeux qui la fixaient en retour. Leurs rires qui claquaient de plus belle. Les pointes qu’ils ranimaient dans sa chair, se délectant lorsque le sang recoula.

Dans sa tête. C’était dans sa tête.

Elle se sentit tellement mal que la pièce tourna et elle lutta pour garder ses esprits. Il fallait rester consciente.

Garder les yeux ouverts.

Garder les yeux ouverts, juste un peu plus.

Juste un peu plus, se l’infliger encore.

- // -


[1] Heilung – Krigsgaldr

[2] Outre – Chant 7 (Arrival)

[3] Fit for An Autopsy – Empty Still

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Recommandations

Mat. C.

Hugo est énervant. Après m’être pris une véritable claque lors de la lecture d’Han d’Islande, roman quasiment renié par l’auteur dans sa préface, voici que j’en prends une plus énorme encore avec la découverte de son tout premier travail, écrit à l’âge de 16 ans (même si la version qu’on lit aujourd’hui a été maintes fois remaniée ensuite et ne doit plus avoir grand-chose en commun avec la mouture originale).
La semaine dernière je posais la question : Bug Jargal compte t-il au sein de l’œuvre de Victor Hugo ? Après avoir lu quelques articles et fiches sur ce roman, j’en doutais. Déjà pour Han, on disait qu’il fallait être hugolien à 100 % pour l’apprécier, alors qu’en était-il pour Bug, écrit deux ans avant, et à la suite seulement d’un pari ?
Lire un bouquin écrit par un adolescent… même s’il s’appelle Hugo, me rebutait. Le sujet m’effrayait également : la révolte des esclaves de Saint-Domingue en 1791, vue par un tout jeune homme royaliste (ne l’oublions pas, Hugo a longtemps été de droite. Il faut lire toutes ses premières œuvres en ayant cela à l’esprit) au début de 19ème siècle.
Mais une fois encore, toutes mes appréhensions disparurent après quelques paragraphes seulement. Une fois encore nous sommes face à un roman que chaque auteur rêverait de pouvoir écrire un jour. Une fois encore je démarrais un chef d’œuvre de Victor Hugo, et j’étais parti pour quelques heures de pure extase littéraire.
Bug Jargal est court. Une longue nouvelle pourrait-on dire même. Il était parti pour n’être qu’une histoire racontée dans un roman beaucoup plus long. Le principe était simple : des capitaines se réunissent autour d’un feu lors d’un bivouac à la veille d’une bataille, et chacun raconte une aventure qui a pu lui arriver. Quand Bug Jargal commence, c’est au tour du capitaine Léopold d’Auverney de parler.

Ce roman donc commence à la troisième personne, mais quand d’Auverney débute son récit, nous voici à la première personne et ce sera le « je » qui sera alors utilisé la majeure partie du temps (chose inédite chez Hugo).
« Un travail de jeunesse » disent-ils tous… L’ont-ils vraiment lu ce « travail de jeunesse » ? En train de reprendre, après quelques années d’arrêt, Zola et ses Rougon-Macquart avec la Terre (fiche la semaine prochaine certainement), je peux affirmer que je préfère largement et indubitablement même un Hugo tout jeune et débutant au maître du naturalisme.
Hugo… est le plus grand romancier de tous les temps. Hugo ce sont les personnages sublimes, Hugo c’est le romantisme, Hugo c’est le suspense, la virtuosité de la narration, la puissance des sentiments, la tempête, l’ouragan, l’amour. Lire un Hugo vous rend meilleur, vous montre tout ce qu’il y a de plus grand dans l’humanité, vous grandissez à son contact, vous vous éveillez, vous ouvrez les yeux ; et quand enfin vous refermez le livre, le soleil brille plus fort, vous vous sentez bien, vous vous sentez beau, vous vous envolez en laissant la médiocrité loin loin derrière vous, l’abandonnant à ceux qui ne connaissent ni Gavroche, ni Gwynplaine, ni Gauvain ou Gilliat (et je remarque tout à coup que Victor Hugo aime beaucoup les prénoms commençant par la lettre G).
Hugo c’est l’écrivain à lire par excellence, le seul qu’il faudrait lire même, le seul utile. Je lis un Hugo, j’en ressors solaire, heureux, sublime, détendu, aimant mon prochain, la vie, la république, m’aimant moi : créature humaine dont l’esprit est capable d’appréhender l’infini, dont les secrets de l’âme immortelle sont le plus grand mystère de l’univers, homme qui tend vers la Lumière dont le potentiel ferait pâlir les étoiles les plus brillantes, dont la vie et la mort mériteraient d’être chantées également pendant les éons, et qui changera le monde à la puissance seule de sa volonté.
Hugo c’est le Génie. Celui qui a trouvé le vrai sens de la Littérature.

Et à 16 ans, quand le jeune Victor écrivait Bug Jargal il avait déjà tout compris. Toute son œuvre était déjà condensée dans cette nouvelle, toutes ses pensées, tout son talent, tout ce qu’il allait accomplir ensuite. L’histoire ? Saint-Domingue qui brûle, une amitié entre un blanc et un noir, entre un maître et un esclave dans la tourmente. Mais cette histoire, haletante et captivante, est secondaire. L’histoire est toujours secondaire chez Hugo. Car il y a quelque chose en plus. Hugo pourrait parler d’un homme qui recherche ses chaussettes dans sa cave à vin que ce serait également un chef d’œuvre ! Car il y aurait ce souffle, cet esprit, cette âme, ce surplus d’humanité. De Bug Jargal à Quatrevingt-treize, il y a plus de soixante ans, mais le souffle est le même. J’ai parlé d’une tempête ou d’un ouragan précédemment et c’est tout à fait ça. Je lis et j’écris depuis bien plus d’une décennie aujourd’hui. J’ai eu ma période littérature américaine, beat generation, brat pack… j’ai eu ma période naturaliste, ma période camusienne, ma période russe et japonaise, sans oublier la fantasy, et je n’ai découvert Hugo que cette année. Le meilleur pour la fin comme on dit ? Parce que c’est le cas. Tous les autres sont oubliés, tous les autres, qu’ils s’appellent Zola, Steinbeck, DostoIevski, Kerouac, Ellis, Mishima, Flaubert, Pycnhon, Tolkien… sont des amateurs jouant aux billes dans leur jardin. Rien qu’avec Bug, Hugo les renvoie tous à leurs études. Aucun autre auteur (Shakespeare période MacBeth excepté) ne m’a apporté ce souffle que je recherchais avec tant de vigueur. Je savais que ce souffle existait dans la Littérature, je l’entrevoyais parfois, chez moi ou chez d’autres. Il était mon objectif : je savais qu’on pouvait et qu’on devait écrire avec suffisamment de puissance pour déchirer le papier. J’étais certain que toute l’Âme d’un homme pouvait se transmettre à sa plume.
Victor Hugo me l’a montré. Je n’ai pas encore tout lu de lui. Il me reste à terminer les Travailleurs de la Mer, et à trouver Notre-Dame.

Je fais une fiche de lecture sur Bug Jargal, et mille mots plus tard, je termine en ayant à peine évoqué Bug Jargal ? Il y avait plus important à dire j’en suis convaincu, et je suis ravi du chemin qu’a pris ma pensée.

Je conclus en disant : lisez Bug Jargal. A 16 ans, Hugo était déjà Hugo. En un paragraphe de ce roman, il y a davantage que dans tout le travail de votre auteur préféré.
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Défi
Alizée Briant
Réponse au défi lancé par Cornelie : "Un joli souvenir d'enfance" auquel j'ai répondu en faisant une compilation des légendes de photos postées sur mon compte facebook, qui me semblent parfaitement adaptées.
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