XVIII

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Les mots évoquaient un sujet que Cassandre n’avait jamais abordé avec autant de détails et de franchise. À la lecture de ces lignes, il comprit qu’il s’agissait d’un épisode qui l’avait profondément marquée. Il voulait lui dire que c’était terminé et que plus personne ne lui ferait jamais de mal. Mais il ne souhaitait pas lui mentir. L’espèce humaine est vile et destructrice. Et les victimes, les Désignés, n’ont aucun espoir d’accalmie. Les autres se jettent sur eux avec la cruauté des hyènes et les observent, se délectant de la souffrance qu’ils infligent.

Elle leva les yeux mais ne parvint pas à soutenir son regard assez longtemps.

Il voulut la serrer contre lui mais s’en abstint. La vie n’avait pas été facile pour eux, et à présent, menés à bout, ils s’alliaient dans le camp du mal.

Il resta pensif. C’était la première fois qu’elle se confiait ainsi, délibérément. C’était la première fois qu’elle parlait autant.

*

Avec Blow Your Trumpets, Gabriel[1], il n’y avait plus un doute : ils maîtrisaient leur art.

Les picotements atteignirent ses yeux. La violence était mesurée, la furie suggérée, telle une marche infernale engloutissant les ruines d’un monde trop longtemps invaincu.

Tout ne menant qu’à cette dernière partie. Un lâcher-prise, un cri désespéré, résigné, un abandon.

Il y avait plus.

À la musique s’était substitué un sentiment plus haut.

*

Jakab apporta le dîner dans le salon. Cassandre était assise sur le canapé, les yeux fermés et les bras entourant ses genoux. Il posa son assiette sur la table basse devant elle puis s’installa à son tour et goûta les fajitas qu’ils avaient achetés quelques jours auparavant. Ne la voyant pas bouger, Jakab se tourna vers elle.

— Tu ne manges pas ?

Elle fit non de la tête. Il lui prit la main et elle ouvrit les yeux.

— Je ne me sens pas très bien, déclara-t-elle simplement. Tu peux prendre ma part si tu veux.

Son teint était blême. D’un côté, il avait envie de la laisser tranquille et ne pas insister. D’un autre côté, il s’inquiétait pour elle. Extrêmement. Le fait de réaliser cela le prit au dépourvu.

— Je pense que tu devrais manger quelque chose, dit-il doucement.

— Je mangerai plus tard. Je te promets.

Il finit par revenir à son assiette sans enthousiasme. Ses traits étaient tirés et il se dit qu’elle aurait bien besoin de dormir. Il lui fit part de son avis et elle le suivit docilement dans la chambre. Après un bref passage dans la salle de bains, Cassandre revint dans la pièce et se glissa sous la couette. Jakab en profita pour prendre une douche et lorsqu’il revint, il la trouva assise en tailleur. Il entra dans le lit à côté d’elle et observa un instant les fines bretelles grises de son haut très dénudé, laissant apparaître la discrète courbe de ses seins. Il la désirait chaque nuit davantage et voulut la prendre sous lui, mais il pressentait que ce n’était pas le bon moment. Elle plissait les yeux de manière dérangeante, ses paupières papillonnaient fébrilement et ses doigts étaient crispés sur la couverture. Jakab ne savait jamais réagir face à ce genre de situation. Il redoutait une crise ou quoi que ce fût de déplaisant pour elle. Son état ne s’améliorant pas, il finit par lui prendre la main délicatement et porta ses lèvres sur sa peau douce. Il ignorait ce qui se passait dans sa tête. Il se rapprocha d’elle et caressa doucement ses cheveux d’une main.

— Je suis là, murmura-t-il.

Ils restèrent un instant immobiles, puis Cassandre finit par s’allonger sans rien dire. La sensation de son corps contre lui le poussa à s’endormir plus vite qu’il ne l’avait pensé.

Il se réveilla au milieu de la nuit, comme alerté par un bruit. Mais rien ne venait troubler le silence de la pièce, tout était en ordre et Nocturnal respirait calmement à côté de lui. Une fois que ses yeux se furent habitués à la pénombre, il distingua un rectangle plus clair sur la table de nuit. Il se glissa prudemment hors de la couette, contourna le lit et mit la main sur la feuille posée à côté de la lampe de chevet. Ce qu’il y lut le fit brièvement frissonner. Lorsqu’il se retourna, Cassandre le fixait des yeux. Il faillit sursauter mais resta parfaitement maître de lui, ressentant le même tiraillement de frayeur qui l’avait habité quelques instants plus tôt.

Il revint s’allonger près d’elle et appuya la tête contre le plat de sa main, de façon à discerner tant bien que mal ses traits dans l’obscurité.

— Parle-moi de ces troubles.

— Ce n’est rien.

Elle avait tort. Quelle que fût la fascination qu’on éprouvait pour les démons de la nuit, ils ne devaient pas se retourner contre eux. Ils ne devaient pas leur faire de mal.

— Ce n’est plus normal dès qu’ils s’attaquent à toi.

Elle le regarda avec des yeux grands ouverts puis haussa les épaules.

— Je ne peux rien y faire, lâcha-t-elle.

— Alors dis-moi, supplia-t-il. Dis-moi comment c’est.

Il la sentait mesurer le risque des yeux et elle remonta ses jambes contre elle.

— Tu en fais souvent l’expérience ? questionna-t-il.

Elle contempla sa main, à plat sur le drap.

— Parfois.

Jakab ne savait pas comment l’aider. Ce qu’elle décrivait était trop abstrait pour qu’il puisse se le représenter. Et se sentait pour cela inutile et désemparé face à une notion inconnue pour lui. Il se prit à ressentir de la haine contre lui-même pour ne pas pouvoir comprendre et éprouva un besoin familier de détruire quelque chose, pour la satisfaction de voir un dégât causé de ses propres mains. Mais il n'avait rien à disposition. Absolument rien.

Il tua ces pensées dans l’œuf, prit la main de Cassandre et caressa ses doigts. Elle le regardait toujours, d’un air absolument calme qui le surprit.

— Tu devrais renforcer ton armure, dit-il simplement. Ne laisse rien t’atteindre.

Elle sourit, alors. D’un sourire curieux, déplacé et incongru, mais qui l’attira irrésistiblement vers elle.

*

Cassandre resta un moment allongée, les yeux tournés vers le plafond, à revivre les sensations agréables qui se bousculaient en elle. Goûtant le contact chaud de ses jambes sur les siennes, elle plongea dans ses yeux obscurs qui la fixaient, tout près des siens. Elle posa une main sur sa joue et déposa un baiser sur les poils de son menton. Elle se dit que la plénitude était belle.

Elle tâtonna derrière elle et trouva son casque ainsi que son téléphone. Jakab commença à la retenir par la taille mais elle revint contre lui, le casque à la main. Elle posa un doigt sur ses lèvres.

— Je n’ai plus sommeil.

Puis elle approcha ses mains de Jakab et plaça le casque sur sa tête. Celui-ci ne broncha pas.

Elle se rallongea sur le dos, remonta la couette et tressaillit lorsqu’elle sentit sa main se poser sur sa poitrine. Puis elle reporta son attention sur son téléphone et sélectionna le morceau qu’elle avait en tête[3]. Ne l’ayant pas réécouté depuis l’arrivée de Jakab, elle était curieuse de savoir ce qu’il en pensait.

Ses paupières se fermèrent et son profil se perdit dans l’obscurité.

Il rouvrit les yeux six minutes plus tard et retira le casque, qu’il écarta de lui.

— Raconte-moi, l’encouragea-t-elle.

Elle sentit ses mains effleurer son ventre.

Cassandre laissa les mots chanter dans son esprit et contempla l’image que l’aruspice venait de dresser devant elle, le fier tableau apocalyptique régnant tel une fresque ravagée où tout avait été anéanti.

Elle eut la certitude que les propos insolites qu’ils échangeaient n’étaient acceptables et divins que pour eux.

Armés de deux bouteilles de Desperados, ils passèrent l’après-midi suivant devant Le Septième Sceau, qui les transporta au XIVe siècle, à l’époque de la Peste noire. Le vieux film en noir et blanc d’Ingmar Bergman affichait une obscurité loufoque où irradiait un humour suédois qui prêtait à sourire. Alors que le drame plongeait au cœur des chaumières où les habitants pensaient que ce fléau était bel et bien une punition de Dieu – peignant une désolante représentation de la folie qui en résultait –, un croisé se livrait à une partie d’échecs avec la Mort, mettant sa vie à prix.

Il fallait que tout fût noir.

Plus l’humour était noir, plus il était savoureux.

La nuit avait déjà enseveli Paris depuis plusieurs heures lorsque Cassandre se dirigea vers l’étagère et mit la main sur le carnet en cuir relié par de petits cordons tressés de couleur fauve. Le journal personnel de Jakab qu’il lui avait envoyé par courrier depuis son pays natal. Elle n’avait daigné le gorger d’encre.

Rejoignant Jakab sur le lit, elle posa le carnet à côté de lui. Elle savait qu’il n’arborait aucun masque en sa présence et que sa surprise était véritable.

— Tu ne l’as pas rempli ? constata-t-il, manifestement étonné en tournant les pages épaisses perdant de leur blancheur.

— Je t’attendais, répondit-elle.

Il se leva et la prit brusquement par la taille. Elle sentit la saveur de ses lèvres et ses mains dans son dos, soulevant son pull. Elle dut chercher sa respiration et il s’écarta quelque peu. La bienveillance qu’elle lut dans ses yeux la bouleversa étrangement. Elle recula lentement, attrapa quelques affaires qui traînaient sur le dossier de la chaise et pénétra dans la salle de bains.

Cassandre se passa en premier lieu de l’eau fraîche sur la figure et essaya de ne pas s’attarder sur son reflet dans la glace. Elle se déshabilla et entra dans la douche en luttant contre la lourdeur qui prenait sa tête. Elle s’assit sous le pommeau, appuya sa tête contre le mur et ferma les yeux un instant. Elle se concentra sur l’eau glaciale qui ruisselait sur sa peau, tâchant de repousser les coups qui commençaient à marteler sourdement son crâne. Elle s’efforça de maîtriser le tremblement qui montait en elle et fut soulagée lorsqu’il disparut quelques minutes plus tard.

Elle se sécha rapidement une fois sortie de la douche et enfila ce qui lui servait de pyjama.

Cassandre fut accueillie par une bougie et des lumières éteintes. Jakab, dos au mur, tenait dans ses mains le petit journal noir. Elle repoussa les cheveux mouillés qui lui tombaient devant les yeux et grimpa sur son côté du lit. Il leva le regard sur elle puis reporta son attention sur ce qu’il faisait. Fascinée, elle contempla le crayon bouger de façon saccadée. Il l’avait oubliée, ne prêtait plus attention à ce qui l’entourait et Cassandre admira le tracé gris et raturé qu’il déversait sur les pages vierges. C’était la première fois qu’elle le voyait écrire de lui-même.

Un long moment plus tard, il lui rendit le carnet.

Cassandre laissa les mots résonner en elle alors qu’elle relisait le poème, savourant leur puissance et l’écho qu’ils engendraient. Elle se tourna vers lui, ne pouvant lâcher le carnet des mains, mais il ne la regardait pas. Ses prunelles étaient portées sur l’obscurité.

— Jakab. Tes mots sont impressionnants.

Les lettres la happèrent de nouveau, plus profondément.

— Leur reflet est tel que je suis tentée de le glorifier.

Elle ne lui jeta pas un coup d’œil, parcourut les traits de son regard hypnotisé et resta longtemps immobile.

Puis elle prit le crayon, esquissa quelques lignes, et sublima le tout.

— Depuis quand écris-tu ? demanda-t-il dans un souffle.

Elle se contenta de sourire.

Les mots nocturnes étaient les plus forts. Ils laissaient les mots chanter, hurler, murmurer et tuer. Régulièrement, ils se complaisaient dans leurs abîmes infiniment séduisants. Et ils claquaient les portes au nez des gens, et jouaient toujours plus loin avec la folie des âmes.

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[1] Behemoth – Blow Your Trumpets, Gabriel

[2] Psyclon Nine – Remains of Eden [Version: Die Sektor]

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