XV

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Cassandre partit à l’un de ses rendez-vous hebdomadaires à dix heures du matin et Jakab n’avait pas manqué de noter qu’elle avait remis son collier en cuir. Il espéra qu’elle ne serait pas trop fatiguée après seulement trois heures de sommeil. Elle n’avait pas tenu à ce qu’il l’accompagnât, aussi décida-t-il de faire le ménage dans l’appartement en son absence ou tout du moins, de remettre en ordre ce qu’ils avaient pu déranger. Il s’apprêtait à jeter tous les papiers qui s’amoncelaient dans la corbeille de la chambre lorsqu’il repéra une feuille légèrement froissée sur le tas menaçant de déborder. Il hésita un instant, puis la ramassa et posa ses yeux sur les lignes. Quelques minutes plus tard, il la fourrait dans la poche de son pantalon.

Elle revint deux heures après, l’air assez fatigué.

— Comment était-ce ? s’enquit Jakab en la regardant se dévêtir.

— Comme d’habitude.

Il lui prit la main et l’attira contre lui. Il la serra longtemps dans ses bras avant de l’emmener sur le canapé.

— Je t’ai vue dans ton texte.

— Tu m’as vue ? répéta-t-elle.

Il sortit la page froissée de sa poche et la lui tendit.

— Oui, ici.

Le texte en lui-même était beau. Il témoignait seulement d’un sinistre manque de confiance en soi. Jakab avait ressenti une pointe de douleur en le lisant, comme tous les textes du Livre de la Tristesse qu’elle lui avait envoyés ces derniers mois. Mais cela le touchait d’autant plus qu’il savait que les mots concernaient la personne qui respirait devant lui, qu’elle n’était pas guérie, qu’elle luttait toujours. Elle avait dû jeter la page dès qu’elle avait senti qu’elle s’était dévoilée.

Cassandre sembla ne pas savoir quoi dire.

— C’est dur, murmura Jakab en la regardant. Mais nous devons nous battre.

Elle hocha la tête sans entrain.

*

Cassandre se rendit compte que c’était le premier texte qu’il avait lu depuis qu’il était là, ce qui lui avait fait un petit choc. Mais la foi qu’elle mettait en lui n’avait pas diminué, elle s’était même renforcée. Il avait depuis le début témoigné du respect pour ses écrits, aussi délirants qu’ils fussent, et cette attitude s’était même muée en vénération. Il était le seul destinataire de ses mots, la seule personne à qui elle ouvrirait jamais cette porte.

Le soir venu, Cassandre suivit le conseil de Jakab et écouta O Father O Satan O Sun. Tout comme la veille, elle s’absenta dans la pièce d’à côté pour le laisser dormir et découvrit la mélodie avec curiosité alors qu’elle imprégnait son cerveau. Il y avait des échos désespérés, secrets. Les notes s’élevaient, sûres et tentatrices, empreintes d’une beauté dans laquelle elle crut percevoir un reflet divin.

C’est alors que le rythme changea. Cassandre sentit les poils de ses bras se dresser sous le coup de l’émotion, alors que les images évoluaient dans son esprit. Elle repensa à Jakab, à son regard et son extrémisme, et le devina allongé dans l’ombre, à quelques mètres d’elle. Et derrière, les notes épousaient les mots. Elle sentit ses mains commencer à trembler et les larmes affluer à ses yeux. Le poème ne finissait pas, et le choc en elle devint plus intense. Ce qu’elle entendait toucha son âme.

*

Plus tard dans la matinée, Jakab se rendit compte que cela faisait déjà une semaine qu’il était chez Nocturnal. Il n’avait pas donné signe de vie et n’avait pas une seule fois contacté ses parents. Il se résolut à les appeler et composa l’indicatif de son pays d’origine.

Une voix féminine lui répondit[1].

— Bonjour Jakab, le salua sa mère. Comment vas-tu ?

— Plutôt bien.

— Paris ne t’a pas rendu plus loquace, voulut-elle plaisanter.

Jakab aurait pu sourire si l’appréhension ne lui tordait désagréablement les entrailles.

— Alors, comment trouves-tu Paris ? s’enquit-elle.

— C’est une jolie ville, concéda-t-il. Mais bruyante. Je n’ai pas l’habitude.

Son rire guilleret résonna à ses oreilles.

— C’est une bonne expérience, approuva-t-elle. Je suis heureuse que tu découvres ça. As-tu vu Claire ? Je lui ai parlé de ta venue.

Jakab tambourina distraitement sur le rebord de la table de la cuisine. Il avait noté l’adresse de sa tante quelque part, encore fallait-il la retrouver.

— Pas encore.

— Elle se fera un plaisir de te passer un bout de canapé si tu as besoin.

Il n’en doutait pas. Mais Jakab n’aimait pas dépendre des autres.

— Ça ne sera pas nécessaire, j’ai trouvé à me loger.

Un silence s’installa, amplifié par les centaines de kilomètres qui les séparaient.

— Apuka donne une conférence à l’université, lui apprit-elle enfin, comme si elle avait lu dans ses pensées.

Jakab n’aimait pas lorsque sa mère utilisait ce mot hongrois pour évoquer son père. L’allure enfantine et affectueuse du surnom ne correspondait pas du tout à la relation qu’il entretenait avec lui. Il regarda brièvement l’heure affichée sur l’écran du four et se félicita pour avoir eu la bonne idée d’appeler en semaine, en pleine matinée. Son père était professeur d’histoire. On disait même de lui qu’il était réputé. Que ses élèves montraient les meilleurs résultats. Que l’un d’entre eux avait été finaliste dans un concours national. Jakab se demandait pourtant comment cet homme pouvait enseigner, ne l’ayant jamais vu patient. Tout du moins avec son propre fils.

— Et toi, comment vas-tu ? lui demanda-t-il, soulagé de savoir qu’elle se trouvait seule dans l’appartement.

Il pouvait l’imaginer peut-être sur une chaise du salon, ou bien dans la cuisine, en train de surveiller une soupe. Il pouvait voir le serre-tête qu’elle mettait quelques fois et les fines rides commencer à creuser dignement son visage.

— Ça va bien, ces jours-ci.

Jakab ne savait jamais si sa mère était sincère ou si elle cachait simplement sa faiblesse. Elle était atteinte depuis plusieurs années de lupus érythémateux systémique, une maladie chronique durant laquelle le système immunitaire pétait les plombs et se mettait à attaquer les cellules de l’organisme. Durant les périodes critiques, elle était sujette à des problèmes articulatoires handicapants et une fatigue accrue. Jakab haïssait cette maladie. Il ne pouvait qu’espérer qu’elle s’atténuerait.

— Dis bonjour à Claire de ma part, surtout, répéta-t-elle. J’aurais aimé pouvoir venir à Paris, si je n’avais pas mon travail. Je t’envie.

Jakab promit. Ils continuèrent quelques instants à discuter du marché de Noël qui se tenait dans les rues de Miskolc et des miels extraordinaires qu’elle y avait dénichés, puis il raccrocha.

Une chose de faite.

*

— Comment vois-tu ta famille ? demanda Cassandre alors qu’ils déjeunaient.

Jakab leva les yeux.

— Je ne vois pas de famille, lâcha-t-il. Juste des gens liés entre eux par le sang, qui se haïssent plus qu’ils ne s’aiment. En tout cas, c’est valable pour mon père. Quand nous sommes seuls, nous ne parlons quasiment pas. Ça a toujours été comme ça. Ce n’est pas la définition d’une famille. C’est une relation toxique.

Ne s’étant pas attendue à de tels aveux, elle ne sut quoi ajouter.

— Avec lui, j’essaie de ne pas discuter de choses qui fâchent. Il ne respecte pas l’opinion des autres. Tout doit être fait selon sa volonté. C’est triste, mais ça m’a appris à garder mon avis pour moi.

— C’est peut-être devenu une force ? hasarda-t-elle.

Ses iris sombres se baignèrent d’honnêteté.

— Je ne sais pas si ça m’a rendu plus fort, avoua-t-il. Je sais que ça m’a conduit à enfouir mes sentiments, et que c’est donc plus dur pour moi de les exprimer à présent.

Voyant que le sujet semblait l’affecter, Cassandre décida de ne pas aller plus loin. Il en reparlerait s’il le souhaitait.

*

Jakab réalisa alors que Cassandre n’avait presque eu aucun autre contact extérieur depuis plusieurs jours, mis à part sa psychologue. Cela n’était pas pour lui déplaire, il le savait, mais certaines personnes pensaient autrement.

— Comment vont tes parents ? s’enquit-il, lui retournant la balle.

— Je suppose qu’ils vont bien.

Il la regarda piquer dans une tomate.

— Tu m’as dit qu’ils voulaient garder contact, reprit-il doucement. Tu ne penses pas qu’ils risquent de s’inquiéter ?

Elle haussa imperceptiblement les épaules.

— Ils ne m’ont pas appelée.

Il ne lui fallut pas longtemps pour revenir sur ses mots.

— Tu as peut-être raison.

— Tu as de la chance d’avoir des parents qui t'entourent. Tu devrais prendre un moment pour aller les voir.

Elle hocha la tête, pensive. À ce moment-là, il sut qu’il l’avait convaincue.

Cassandre avait besoin d’écrire et Jakab la laissait seule aussi longtemps qu’elle le voulait. Elle se mettait à l’œuvre la plupart du temps sur le lit pendant la journée, alors il s’installait sur le canapé. La nuit cependant, elle se rendait dans le salon et laissait la porte entrouverte. Il lui arrivait, éveillé, de l’observer depuis le lit. Elle revenait souvent à l’aube et Jakab commençait à s’inquiéter pour sa santé. Il allait jusqu’à culpabiliser de dormir autant, même si cela restait peu par rapport à la moyenne. Elle poursuivait l’écriture du Livre de la Tristesse sur son ordinateur, préférant toutefois rédiger les autres écrits sur papier.

Lorsqu’elle revenait, il lui demandait gentiment si elle voulait partager ce qu’elle écrivait, alors il lisait ses mots glaçants et ne posait pas de questions. Les rares fois qu’il s’y aventurait, elle évoquait des choses qu’il ne comprenait pas.

Alors il n’en posait plus.

- // -


[1] Ludwig van Beethoven – Sonate pour piano nº 14 – 1er mouvement

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