VIII

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Cassandre ne voulait pas baisser sa garde et se laisser vulnérable aux ombres. Elle se souvint d’un site qu’elle avait beaucoup parcouru ces derniers mois. Elle s’assit en tailleur sur son lit et décida de faire un tour sur Hello Poetry. C’était un endroit où les funestes vers des gens étaient beaux et blessants, d’une douleur familière. Les mots défilaient devant ses yeux, évoquant avec eux la peine du monde et les cris de détresse. Ils faisaient naître en elle des images hantées, succinctes et fortes ; ils l’hypnotisaient et elle en ressortait toujours plus mal. Et pourtant, cet abîme lui tendait les bras.

Les minutes ne s’égrenaient pas vite. Il n’était que minuit et le sommeil ne venait pas. Cassandre se renversa sur le dos et resta longtemps à contempler le plafond blanc. Aucun bruit ne venait troubler le calme dans lequel la maison était plongée. Ses yeux basculèrent vers le carré de ciel sombre, où clignotaient les lumières des avions. L’air glacial automnal s’engouffrait par la fenêtre entrouverte mais elle ne frissonnait pas. Car le froid était bon.

Les mots solitaires des poètes désabusés résonnaient dans son esprit. Elle ouvrit une page blanche et regarda les courtes lignes emplir doucement la feuille. Seul le léger son des touches du clavier troublait la tranquillité de la pièce. Elle ne sut pas vraiment ce qui la poussa à revenir vers les albums de Psyclon Nine. Elle associait les notes avec la personne qui lui en avait parlé. La seule personne, inconnue et pourtant tellement proche, à qui elle s’était confiée. Jakab.

Thy Serpent Tongue[1].

Ses yeux se perdirent au loin alors que les émotions revenaient se cogner en son cœur. Ses pensées s’égarèrent alors que la force et l’intense beauté de la chose lui revenaient en plein visage. Tout n’était que symbiose, écho et harmonie.

Puis elle se souvint de la recommandation qu’il lui avait faite une nuit. « Tu devrais écrire un Livre de la Tristesse. »

Elle relut les anciens textes et fut médusée lorsque les sons épousèrent les mots. Et alors, tout prit son sens. Elle inscrivit le titre.

Elle savait peut-être la limite qu’elle franchissait, l’interdit et l’hérésie que ce Livre impliquait. Elle savait qu’il marquerait sa mort, si jamais une tierce personne posait ses yeux dessus. Elle savait qu’elle ne pourrait jamais le montrer à quiconque, autre qu’à sa Ligne inconnue. Il serait leur secret.

Cassandre inclut huit poèmes qu’elle avait déjà rédigés, puis sauta à une nouvelle page. Vierge, immaculée et tentatrice. Un souvenir la heurta alors sans douleur et elle se rappela simultanément un propos précis que Jakab avait écrit. « Ils veulent, ils disent des mots, mais les mots ne reflètent pas ce qu’ils pensent au fond d’eux-mêmes. Ils essaient juste de comprendre, en vain. Sans succès. […] Comme ils se trompent. S’ils savaient. » Elle grava avec soin la citation en italique en haut de la page, les ornant de guillemets. Ce serait leur texte.

C’est alors qu’elle commença à écrire et observa l’Inspiration la posséder.

Et elle sourit dans l’ombre, s’offrant avec plaisir au temps distordu.

*

Elle avait disparu. Ainsi que tous les messages qu’elle avait postés publiquement. Il les avait heureusement sauvegardés dès le début. Des semaines s’étaient écoulées depuis son dernier message, qui pourtant ne laissait pas présager un départ aussi brutal. Jakab Kátai avait toujours redouté le changement. Mais il savait au fond de lui que Nocturnal n’était pas du genre à changer. Il croyait le savoir mieux que quiconque.

Il se connecta un soir glacial, où la lune brillait d’un air diabolique dans un ciel sans étoiles. Il se serait physiquement empêché de la contacter. Elle ne méritait pas qu’on la troublât. Il la respectait trop pour intervenir dans sa vie et violer ses pensées.

Pourtant, ce soir d’automne morbide, il lui écrivit.

DaMihiMortem | 22:08 CEST

[Je fais simplement un tour par ici et tous tes posts ont disparu.

J’espère que tu vas bien.]

Puis il ferma l’ordinateur et observa le reflet des lames qui jouaient avec les rayons de lune.

*

Par un après-midi de novembre, Cassandre finit par rouvrir le dossier DaMihiMortem qu’elle avait créé sur son ordinateur. Elle s’intéressa à un fichier PDF qui contenait le résumé que Jakab avait écrit pour elle. Le résumé du Maître et Marguerite. Il y avait quelque chose dans ce texte, la façon dont il s’exprimait était belle et secrète. Jakab semblait éprouver de l’admiration pour le roman de l’écrivain russe et en relisant le résumé, Cassandre croyait comprendre pourquoi il résonnait en son cœur.

La tournure des mots de Jakab lui donna tellement envie qu’elle prit son manteau et détala aussitôt de la maison. Il y avait des librairies, à Suresnes. Mais la gare rayonnait.

*

Le libraire bedonnant eut un sourire amusé lorsque la fille aux cheveux rouges entra dans le magasin. Cela faisait bientôt deux mois qu’il ne l’avait pas revue. En tout cas, elle restait fidèle à son habitude et arrivait toujours quelques minutes avant la fermeture.

Elle ne lui adressa pas un regard et se dirigea d’un pas décidé vers l’escalier. Il encaissa les derniers clients et attendit qu’elle redescendît. Elle réapparut avec un livre à la main et avait déjà les yeux collés à la première page.

— Bonjour, dit-elle d’une voix à peine audible une fois arrivée à la caisse.

— Tiens, ce n’est pas du Lovecraft, cette fois-ci ? lança le libraire avec un sourire taquin.

La fille leva des yeux déroutés pendant qu’il scannait le livre. Elle ne répondit pas.

— Vous voulez un sac ? demanda-t-il.

— Non merci, ça ira.

Elle récupéra rapidement le livre et le mit dans sa sacoche noire avec une précaution infinie.

— Au revoir et bonne lecture ! lança-t-il d’un ton enjoué.

La fille bredouilla un « merci » et quitta le magasin, les yeux baissés. Le libraire sourit et s’étira. Sacrés lecteurs.

*

Bien qu’il eût fallu plus d’une heure pour effectuer l’aller-retour à Paris, le résultat était satisfaisant. L’objectif du jour avait été rempli.

Cassandre revoyait les rayonnages pleins de secrets de la librairie, n’attendant qu’à être découverts. Elle était heureuse d’avoir trouvé le livre de Jakab caché parmi eux. Elle l’avait posé sur le tabouret à côté du lit et comptait le commencer dans la nuit, mais il n’était pas tard lorsque ses yeux se fermèrent sous le poids du sommeil. Elle essaya de lutter mais finit par rendre les armes.

L’image des rails éclata dans son esprit lorsqu’elle se réveilla d’un bond. Elle venait de revivre le choc et avait l’impression que sa tête s’était fendue en mille morceaux. L’air lui manquait et elle dut se retenir de hurler. Elle eut besoin de s’y prendre à plusieurs reprises pour attraper son ordinateur et brancher le casque.

Remains of Eden [Version: Die Sektor][2].

La musique lui explosa les oreilles. Puis la tête lui tourna et elle ressentit un besoin désespéré d’agir. Il lui fallut longtemps pour pouvoir retrouver l’usage de ses mains et réussir à entrer l’adresse du site dans la barre de recherche. Ses doigts tremblaient tellement qu’elle peina à taper la phrase. Le train revenait sans cesse.

Nocturnal | 3:48

[Jakab. Je crois que j’ai fait quelque chose de mal.]

Son regard erra sur la petite table près du lit et elle se raccrocha au seul moyen qu’elle connaissait pour effacer la douleur.

*

C’est en consultant sa boîte de réception que Jakab fut averti que Nocturnal lui avait envoyé un message dans la nuit. Il sentit une sueur froide lui parcourir le dos quand il lut ses mots. Il était tellement habitué à ne rien ressentir que cela le désarçonna. Il tâcha de se ressaisir mais l’air lui sembla tout d’un coup irrespirable.

DaMihiMortem | 10:32 CEST

[Qu’y a-t-il ?]

Il avait prévu de se ravitailler ce jour-là mais ne parvint qu’à rester cloîtré dans la maison sans pouvoir entreprendre quoi que ce fût. Le Red Bull n’aidait même pas. L’attente le rendait si nerveux qu’il ressentait le besoin compulsif de détruire quelque chose. Il ne supportait pas l’incertitude totale dans laquelle il se retrouvait et ce que les propos de Nocturnal pouvaient signifier.

Son cœur bondit lorsqu’il reçut un nouveau message, vers deux heures du matin. Il ne s’agissait que d’un document. « Sans succès ».

L’exactitude du poème était telle qu’il en fut déstabilisé. La façon dont les mots résonnaient dans sa propre vie, dont ils s’accordaient avec ses sentiments et la manière dont il considérait les gens était trop juste pour sembler réelle. Le tout d’une beauté étrange, qui n’était pas de ce monde.

Ils étaient exilés dans leur extrémisme. Et Jakab Kátai eut le sentiment qu’ils aimaient cela. Malgré eux.

*

Cassandre se décida enfin à émerger du lit. Elle avait la tête vide et le cœur serré. C’était dimanche. Elle se dirigea vers le placard dans lequel elle avait entreposé quelques vêtements que sa mère et elle étaient allées prendre dans son appartement. Elle enfila un haut vert foncé à manches longues, puis descendit lentement à la cuisine. Elle comptait passer incognito pour se servir un verre d’eau mais découvrit sa mère aux fourneaux. Une odeur de saumon aux baies roses envahissait la pièce.

— Bonjour, Cassandre ! lança-t-elle par-dessus le bruit du four. Tu te rappelles qu’Erin et John viennent déjeuner à la maison aujourd’hui ?

Elle ne se rappelait pas. Sa mère avait rencontré Erin lors d’un séjour en Écosse alors qu’elle était encore adolescente et leur amitié avait duré. Elle parlait français presque sans accent. Sa mère devait être heureuse de la revoir. C’était bien. Même si Cassandre aurait voulu rester seule ce jour-là.

— Veux-tu que je t’aide ? proposa-t-elle.

Sa mère se retourna.

— Oh oui, c’est gentil. Je veux bien que tu mettes le couvert.

Cassandre s’exécuta machinalement.

Le repas se déroula dans la bonne humeur. Erin paraissait ravie de revoir toute la famille, y compris Félix et Cassandre. Celle-ci s’arrangeait pour passer du temps dans la cuisine, à l’écart des rires et des discussions animées. Il était difficile de se sentir bien en compagnie d’autres gens lorsqu’on se voyait toujours entouré d’un voile de ridicule, d’une risibilité si forte qu’elle collait à la peau.

Elle les entendait se raconter des souvenirs depuis la cuisine, se remémorant des anecdotes sur le mariage de ses parents et la naissance des enfants. Cassandre ferma la porte pour atténuer les voix. Le verre qu’elle essuyait devait être sec depuis le temps qu’elle passait le torchon. La pluie battait les carreaux et elle était en train d’observer les gouttes couler le long de la vitre lorsqu’elle sursauta au bruit de la porte. Erin venait rapporter les assiettes sales dans la cuisine en riant.

— C’est vrai, ça ! s’exclama-t-elle en direction de Cassandre. Tu étais le bébé le plus désiré de tous. Ça m’a fait tellement plaisir lorsqu’on nous a annoncé que ta mère et toi rentriez à la maison. Tu es une miraculée. Tu es bénie par la vie ! Tu es bénie par la vie.

Elle essaya de sourire. Ses mots venaient juste de la briser.

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[1] Psyclon Nine – Thy Serpent Tongue

[2] Psyclon Nine – Remains of Eden [Version: Die Sektor]

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Toute cette fraîcheur me rappela la bibliothécaire de mon village d'enfance. Il y faisait toujours froid, en été comme en hiver. Elle s'appelait Madame Faris, Mais tout le monde, moi y compris, l'appelait Madame Dédé, comme dans guindé, et aussi car la rumeur racontait qu'elle était tombée très tôt , dans sa rafraîchissante jeunesse, amoureuse d'un certain 'Dédé', mais que, effrayé par tant de froideur, il s'était engourdi avant de, dans un sursaut de lucidité, d'éloigner en la traitant de frigide. Après cet amour déçu, Madame Faris serait venue s'isoler du monde dans ce petit village du nord de la France.
Pourtant, je savais qu'elle n'était pas si insensible qu'elle ne le laissait paraître: une fois où j'étais venu emprunter un livre avec ma mère, histoire de me tenir coucher car j'avais une crève carabinée, un mélange de rhume et de grippe, elle m'avait tendu un mouchoir en papier, devant dater d'une dizaine d'années, plein de poussière (qui me fit éternuer) avant de me repousser dans l'hiver. Bien sûr, ma mère n'avait pas manqué de lancer un regard glacial à Madame Faris, avant de me rejoindre sous les flocons, et de s'appliquer du stick à lèvre pour éviter les gerçures.
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