XIII

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Cassandre se réveilla avec un mal de tête étourdissant. Il n’était que neuf heures, aussi resta-t-elle immobile un bout de temps. Son cœur fit un bond quand les souvenirs de la veille revinrent et qu’elle réalisa que Jakab était dans la pièce d’à côté. En se retournant, elle pensa au sachet qui se trouvait dans le tiroir de la table de chevet. Elle attendit encore un peu avant de se lever et d’enfiler le pantalon qu’elle avait porté la veille ainsi qu’un haut noir à manches longues aux anneaux métalliques.

Elle resta un moment debout, indécise, puis entrebâilla la porte de la chambre. Jakab était endormi sur le canapé dans son sac de couchage entrouvert, sous une couverture rouge à moitié tombée. Il lui faisait face, et l’expression sereine de son visage la laissa pensive. Elle se demanda où il était en ce moment. Elle resta longtemps à suivre le mouvement paisible de sa respiration, alors que la lumière du jour filtrait à travers les rideaux bleus qu’il avait tirés la veille au soir.

Elle le vit se retourner. Son dos était presque entièrement découvert. Elle repartit à la salle de bains pour se passer de l’eau sur le visage. Lorsqu’elle revint, les yeux de Jakab étaient posés sur elle. Il resta un moment sans bouger, puis se redressa en s’étirant légèrement.

— Bonjour, Nocturnal.

— C’est drôle de te voir ici, avoua Cassandre en s’approchant.

Il se rendirent à la cuisine et elle prépara un petit-déjeuner.

— Tu ne manges pas ? demanda Jakab en mordant dans sa tartine.

— Je n’ai jamais très faim le matin.

Il hocha la tête.

— Il faudra que tu me dises ce que tu aimes, fit-elle remarquer.

Après avoir débarrassé, ils décidèrent de sortir faire des courses.

*

Jakab Kátai avait bien dormi et se sentait reposé. La clarté du ciel l’éblouit comme ils faisaient irruption dans la rue. La transition était dure mais la morsure du froid s’avérait agréable. Il se laissa guider par Cassandre jusqu’à un supermarché pas trop éloigné, où ils firent le plein afin de ne pas avoir à ressortir de sitôt. Malgré ses objections, celle qui lui offrait l’hospitalité insista pour payer.

Au lieu de revenir sur leurs pas en empruntant le même itinéraire qu’à l’aller, ils traversèrent un petit square caché de la vue des passants trop pressés. Cassandre s’arrêta un moment et se posta contre un muret de pierre. La luminosité était assez exceptionnelle et le froid rendait tout plus pur. Le soleil éclairait le visage de Nocturnal et Jakab la fixa, immobile.

— Que regardes-tu ? demanda-t-il, perplexe.

— Le Soleil.

— Tu sais que c’est dangereux ?

— C’est beau.

Sa réaction le désarçonna quelque peu. Il ne sut pas vraiment comment réagir et fut soulagé lorsqu’elle tourna les yeux vers lui.

— Il faudra qu’on aille visiter les Catacombes, un jour, annonça-t-elle.

Le changement de sujet le dérouta tellement que Jakab laissa échapper un rire. Cassandre ouvrit de grands yeux et le dévisagea en silence. Elle se rappelait leurs échanges, lorsqu’il lui avait parlé de ce souhait.

— J’aimerais bien, approuva-t-il.

Il poursuivit sa discrète contemplation, avant de se rendre compte que ses ongles étaient violets. Elle avait froid.

Ils se remirent en marche et furent de retour à l’appartement quelques minutes plus tard.

Jakab reprit place sur le canapé et Cassandre se volatilisa pour revenir avec ce qui semblait être la pochette d’un album. Elle inséra le disque dans la chaîne et un son grave, ambiant, emplit soudain la pièce. Il crut reconnaître Wardruna, le groupe norvégien dont elle lui avait parlé lors de leurs conversations nocturnes. Jakab était surpris par la qualité du son.

— Tu me sembles avoir fait un bon investissement, remarqua-t-il.

Elle acquiesça brièvement avant de s’éclipser dans la cuisine.

— Merci, vraiment, de m’accueillir ainsi, dit-il en la voyant revenir avec deux assiettes remplies d’une salade de tomates, chèvre et noix.

Jakab lut de la gratitude dans son regard.

Puis il s’aperçut qu’ils ne s’étaient finalement jamais posé les questions les plus simples, qu’ils ne disposaient d’aucune information sur leurs situations respectives. Les gens normaux avaient tendance à embrayer sur ces sujets pour faire connaissance. Bizarrement, ils sentaient que cela n’avait pas d’importance.

— Nous sommes début décembre, reprit-il. Tu n’es pas occupée ?

— Non.

— Tu n’es pas en période de cours ?

— Je faisais de l’informatique, répondit-elle après un silence. J’ai arrêté peu avant d’avoir terminé la licence, en début d’année.

Il l’observa piquer un morceau de fromage et regarda une mèche de cheveux retomber sur son front.

— Pourquoi ? finit-il par dire à voix basse.

Sa fourchette tinta sur l’assiette et Cassandre continuait de fixer la nourriture, l’air réticente à répondre.

— Je ne m’y plaisais pas vraiment, confessa-t-elle.

Son regard se perdit dans le vide alors que les notes envoûtantes s’envolaient à travers la pièce, emportant avec elles les dernières heures du jour.

Jakab avait revêtu un ample sweat-shirt marqué des lettres « AMEN » ainsi que du logo du groupe Behemoth. Il détailla le visage de Cassandre, éclairé par la lumière. Seul le bout de ses doigts pâles dépassait de ses manches trop longues. Il la vit soupirer et prendre son téléphone.

— Qu’y a-t-il ? se risqua-t-il à demander.

— Mes parents.

— Pourquoi ?

— Ils veulent garder contact.

Il réfléchit.

— Mes parents s’inquiètent aussi, énonça-t-il calmement. J’ai appris à n’extérioriser que des choses simples, routinières. Des choses sans importance, qui ne reflètent pas mon état d’esprit. Je pense qu’il est naturel pour des parents de se faire du mauvais sang. Les miens ont peur, mais ils ne le montrent pas. Nous devons simplement éviter de leur donner trop de raisons de s’alarmer. Même si ça nous fait porter un masque. Je sais que je le dois.

Elle reposa sa tête contre le dos du canapé. Bien qu’il eût envie de lui prendre la main, il resta immobile.

— Viens, fit-elle soudain.

Jakab tourna son regard vers Nocturnal, intrigué par son brusque changement d’attitude. Il percevait même de l’entrain dans sa voix, une note d’espoir qui réchauffa son cœur.

Elle se leva et se dirigea vers la chambre faiblement éclairée par la lumière du salon. Il resta près de la porte, irrésolu, et l’observa plonger la main dans le tiroir de la table de nuit. Elle en sortit du papier, un stylo, ainsi qu’une bougie dorée, triangulaire. Elle l’alluma avec un briquet et frôla la flamme de son doigt. Elle la posa sur la table de chevet et s’assit sur le bord du lit, les feuilles de papier et le stylo à la main. Puis leva ses yeux d’ambre vers lui.

— Te rappelles-tu quand nous voulions entremêler nos lignes ?

Jakab hocha la tête et sourit. Il aimait cette idée. Peut-être attendait-elle un signe de sa part. Cassandre posa le bloc de feuilles sur les oreillers, à égale distance des deux côtés du matelas, et s’allongea. Jakab hésita un bref instant puis contourna le lit. Il s’assit précautionneusement sur la couette vert clair, conscient qu’il franchissait un certain degré d’intimité, et finit par s’étendre à côté d’elle. Elle brancha une paire d’écouteurs à son téléphone et en passa un bout à Jakab, qui le porta à son oreille. Et la musique fut.

Ils étaient obligés de se tenir proche l’un de l’autre afin de ne pas perdre les écouteurs. Jakab sentait la chaleur de son corps non loin du sien. Il aurait pu toucher son épaule à moitié nue et frôler son bras. Le fait de la savoir près de lui le combla d’une sensation plaisante.

Elle ne le regardait pas, son attention était portée sur la flamme, nimbée d’un halo doré. Ses doigts commencèrent à perdre leur emprise sur les feuilles. Il voyait la flamme se refléter dans ses yeux. Elle paraissait loin, si loin qu’il crut un instant qu’elle l’avait oublié. Puis sa main esquissa un mouvement.

DaMihiMortem.

Il admira la façon dont étaient formées les lettres, leur courbure et leurs pointes. Elle resta longtemps à fixer l’unique nom inscrit sur le papier. Assez longtemps pour décider Jakab à lui prendre le stylo des mains.

Prends abri sous mon aile.

Tes ailes couvrent mes yeux, retiennent l’Obscurité.

L’Obscurité soulage.

À jamais.

Jakab sentit une frénésie s’emparer peu à peu de ses doigts.

Que hais-tu le plus ?

Les pointes. Lorsqu’elles s’annoncent, elles ne sont porteuses que de désespoir. Je hais le désespoir, car comme je te l’ai déjà dit, j’ai peur de perdre le contrôle.

Je comprends. J’aimerais pouvoir dire que nous détestons tous les deux la même chose. Mais à présent… je ne sais pas. Ma haine est particulière. Elle grandit chaque jour. Je ne veux même pas l’arrêter. Elle me donne de la force.

Elle nous brûle de l’intérieur. Un désir de Silence total. Les voir tomber.

Chacun d’entre eux. Les voir souffrir.

Les voir expérimenter ce qu’ils nous ont fait ressentir.

Je ne sais pas ce que nous sommes. Alliés. Unis par la Folie.

Je vois souvent une scène. Nous, observant le chaos et la fumée de la dévastation dans le lointain. Le ciel flambe et les braises tombent en flocons sur le sol. Nous, assis sur une colline à fomenter des séditions, à broyer notre sort d’esclave dans nos mains nues. À regarder le monde brûler. Cachés, seuls témoins d’un monde parti en flammes.

Elle reposa soigneusement le stylo et les feuilles au bout d’un moment sur la table de nuit, se retourna, appuya son dos contre le mur et entoura ses genoux de ses bras. Jakab s’assit également et la regarda sans rien dire. Il sentit sa main se poser sur la sienne. Il savoura un instant la sensation que le contact éveillait en lui. Il se sentait calme. Ils laissèrent doucement leurs doigts se nouer.

*

Le lendemain matin, Cassandre enfila un pantalon ainsi qu’un pull en maille rouge et blanc. Elle n’arrivait pas à se défaire de la scène qu’ils avaient vécue. Comme la veille, elle se glissa par l’embrasure de la porte et observa Jakab allongé sur le canapé. Elle espérait qu’il n’avait pas été trop mécontent de l’accueil qu’elle lui avait réservé. Elle s’assit à côté de lui avec toute la discrétion dont elle était capable et resta là jusqu’à ce qu’il se réveillât. Son visage s’illumina quand il l’aperçut.

— Parle-moi de là où tu vis, dit-elle alors qu’ils prenaient leur petit-déjeuner.

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Lanéric


L’écriture est un hobby
Dont j’œuvre avec envie
Décrire l’ensemble des sentiments
Par un stylo fusant

Raconter un état d’être
Sans utiliser de phrases parfaites
Mais assembler les mots
Parfois en guise de cadeau

Les écrits sont les reflets de l’âme
Sans faire d’amalgame
Je me donne, je me livre
Avec un esprit libre

Le texte commence en majuscule
Tachant la page de particules
Il finit par un point
Les lecteurs en sont témoin.

Souvent prônant l’amour
Celui souhaité au jour le jour
Mais il peut raconter l’amitié
Dont on est fier d’identifier

Espérant toujours une suite
À ces compliments que j’ébruite
Lorsque les phrases s’enchainent
Je sais qu’elles sont les miennes

Les écrits sont les reflets de l’âme
Les joies produites sont le sésame
Le manuscrit portera une signature
Pour qu’il n’y ait pas d’imposture

Que ce soit poème, que ce soit chanson
C’est le cœur qui en met le ton
Chaque texte évoque une image
De sentiments en arrimage.

Le lecteur fera son interprétation
Selon la hauteur des émotions
Se sentira concerné
Voire même identifié

Pour autant moi seul imagine
Vers qui vont ces pensées en lignes
Vers toi, toi ou même toi
Je garde la primeur de mon choix

Les écrits sont les reflets de l’âme
L’ensemble de mes mots s’enflamment
Reste cette douce preuve manuscrite
Dictant ou pas une réelle suite.
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nausicaa

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Le souffle court, je resserre mes bras un peu plus fort.

À cet instant précis, je n'arrive pas à saisir pourquoi l'amour est au centre de tout. J'ai effleuré tellement de personnes, j'ai pu voir dans leurs yeux la haine, la peur, la joie, mais ces émotions se contentent de faire des aller-retours. Une seule était toujours présente, l'amour.
L'amour anime nos coeur, nos vies, l'amour est présent dans tous les livres, toutes les histoires. J'ai lu tellement de livres, feuilleté tellement d'aventures, l'amour est un sentiment me fascinant un peu plus à chaque nouvelle oeuvre qui tombait entre mes mains.
Mon souffle diminuait encore, comme s'habituant avant de se couper définitivement.
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