IX

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La troisième lettre arriva au moment où Jakab Kátai s’y attendait le moins. Dès qu’il vit son nom sur le dos de l’enveloppe, il sentit son cerveau s’emballer. Avant même d’imaginer ce qu’elle pouvait contenir, il déchira le rabat et en sortit la feuille pliée en trois. Il aurait pu reconnaître l’écriture fine parmi des milliers d’autres, et il se contenta un instant d’admirer les lignes d’encre noire dans leur globalité.

Jakab.

Je suis son jouet. Il est bientôt trois heures, et elle me retient. Éveillée. Pourquoi m’inflige-t-elle cela ?

La Nuit est ambigüe. Elle me permet de goûter le soulagement d’être moi-même, mais c’est aussi le moment où les pires pensées surviennent. Tu sais à quoi je fais allusion. Tu es celui qui peut comprendre.

Tes lettres sont en lieu sûr. J’aime le papier sur lequel tu écris. C’est le tien. Tes mots sont spéciaux. Ils ont traversé une grande distance pour venir jusqu’à moi. Où je vis.

Je n’ai jamais été douée pour parler du passé, tout comme du futur. Ce que je sais, l’espoir que je chéris, est que nos Lignes resteront sur Terre. Et se croiseront.

Jakab, j’ai lu les dernières pages de ton livre. Le Maître et Marguerite. Je suis sans voix. C’est excellent. Je n’ai pas de mots pour le sentiment que cela me laisse. L’Histoire… m’a fascinée. M’a touchée. Et tu as évoqué ce livre avec moi, qui restera à jamais dans mon esprit. Je pourrais faire la liste de tous les passages dans lesquels j’ai ressenti le génie des mots. Troublants, et ingénieux. Je me souviendrai toujours de l’effet que ton résumé a produit sur moi. Je voulais, j’avais besoin de lire ce livre. Désormais, je sais. La vraie histoire du Maître et Marguerite, de la Nuit les invitant sur un chemin de lune.

Merci pour tout.

Nocturnal

Ses yeux parcoururent la lettre plusieurs fois, goûtant chacun de ses mots, chaque trait gravé sur le papier. Il l’imaginait en train d’écrire et cette vision l’apaisa. Il était touché, vraiment, qu’elle eût aimé l’histoire. Leur histoire. Les parallèles posaient question et le tout prenait un tournant mystérieux. Ce livre de l’écrivain russe Mikhaïl Boulgakov représentait une grande partie de sa vie.

Cependant, un sentiment d’inquiétude le taraudait depuis qu’il avait posé ses yeux sur la feuille. Peut-être savait-il ce qu’elle ressentait, vis-à-vis de la Nuit, peut-être ne le savait-il pas. Il croyait. Il espérait. Les images que cette lettre formait dans son cerveau étaient quelque peu dérangeantes. Il ne fallait pas les laisser empirer.

Jakab Kátai s’assit sur la couverture sombre en damiers et réfléchit un instant.

Nocturnal habitait à Paris. Il avait son adresse. Une pensée étrange voulait se libérer de l’armure qu’il avait bâtie autour de son esprit. Une pensée qui l’amenait à considérer la possibilité de provoquer le destin. Il redoutait qu’un imprévu survînt avant que leurs lignes eussent eu le temps de se croiser.

Jakab resta longtemps à considérer cette éventualité. Il était libre de ses jours, libre d’aller où bon lui semblait. Car la solitude offre une liberté sans pareil. Malgré la profondeur et la curieuse intimité de leurs échanges, il ignorait ce que faisait Nocturnal. Il l’imaginait souvent au cours de la journée, mais il n’aurait su dire si l'image était fidèle à la réalité.

Et il était tenté. Il était tenté de la voir.

*

Il était aux alentours de dix heures du soir lorsque Cassandre descendit au salon afin d’y récupérer son ordinateur portable. Ses parents buvaient une tisane dans le canapé. Félix était sorti. Elle s’apprêtait à repartir discrètement dans sa chambre lorsque sa mère l'appela.

— Cassandre, on aimerait te parler un petit peu.

Elle se retourna à contrecœur et une brusque sensation de froid l’envahit.

— Oui ?

— Je sais que ce n’est pas un sujet facile à aborder, amorça son père. Mais c’est important.

Sa mine était grave et Cassandre lui trouva l’air embarrassé. Elle crut comprendre qu’elle devait s’asseoir et s’exécuta, se posant au bord du canapé, les pieds l’un par-dessus l’autre. Elle vit sa mère se passer furtivement une main dans les cheveux.

— Nous n’avons pas encore eu l’occasion de parler de tout cela à tête reposée, concéda-t-elle. Mais voilà, nous nous inquiétons pour toi. Je vais te dire carrément… ça m’a fait un choc.

En la regardant, Cassandre se sentit misérable.

— Qu’est-ce qui… qu’est-ce qui t’a poussée à faire cela ? finit par demander son père.

— Je ne sais pas.

— Si quelque chose ne va pas, il faut nous le dire, reprit sa mère, plus doucement. En parler peut aider, tu sais.

Cassandre fixa le tapis vert pâle aux motifs gris.

— Je ne sais pas, répéta-t-elle en relevant les yeux. J’étais dans un mauvais moment, je ne me suis pas sentie bien.

— Tu n’as pas l’air bien.

Le Masque.

— Je me sens beaucoup mieux, réussit-elle à dire en souriant. Et puis j’ai des médicaments, maintenant. Ça va mieux. Je ne sais pas ce qui m’a pris.

— L’autre nuit…, commença sa mère. C’était un cauchemar ?

— Oui. C’était un rêve. J’en fais moins, à présent.

Elle détourna le regard en voyant les mâchoires de son père se crisper.

— Voir Audrey m’a fait du bien, l’autre jour, continua-t-elle. Je vais revoir des amis. Vraiment, ne vous en faites pas pour moi. Je n’ai pas envie que vous imaginiez des choses.

— J’ai peur que…

— Je suis sérieuse, trancha Cassandre. Je ne vais pas recommencer, faites-moi confiance.

— Nous aimerions pouvoir te croire, objecta son père. Promets-nous de nous dire s’il y a quoi que ce soit. Tu sais… c’est dur pour des parents d’observer leur enfant sans avoir aucune idée de ce qui se passe.

Ses paroles résonnèrent longuement aux oreilles de Cassandre. Elle parvint à afficher un calme qui la surprit elle-même.

— Je vous le promets.

Elle soutint leur regard longtemps, peut-être même trop longtemps, puis se renfonça dans le canapé et demanda à retourner vivre dans son appartement. Sa mère hésita mais à la stupéfaction de Cassandre, son père trouva que ce n’était pas une si mauvaise idée. Redevenir autonome ne pouvait lui faire que du bien et rétablir un certain équilibre de vie. En contrepartie, ses parents lui demandèrent de les tenir au courant régulièrement et de continuer à consulter sa psychologue. Ils viendraient aussi la voir plus souvent.

Soulagée, Cassandre quitta la pièce une demi-heure plus tard. Elle était rassurée de s’en être sortie comme ça, de ne pas avoir craqué ou dévoilé la vérité. Un malaise l’envahit lorsqu’elle se remémora le désarroi qui s’était peint sur leurs traits et le petit sourire triste qui avait fendu le visage de sa mère, un soir à l’hôpital. Le soulagement insoutenable dans ses yeux. Lorsqu’ils lui avaient dit qu’ils apprendraient à la connaître.

Elle n’avait pas voulu leur parler de tout ce qui s’était passé. Elle n’avait pas voulu leur révéler toute l’histoire, car cela aurait impliqué trop de choses et elle n’était pas certaine de pouvoir l’encaisser. Personne ne devait savoir, et personne ne saurait.

Elle n’arrivait pas à oublier leurs paroles et regardait les minutes défiler par dizaines dans le coin inférieur de son ordinateur. Elle ne devait pas penser à tout le mal et l’inquiétude qu’elle leur causait. Elle espérait sincèrement les avoir rassurés.

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Dldler

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Mes doutes et ma timidité soudain me rattrapent. Je réalise devoir à présent partager mes griffonnages, les exhiber aux oreilles de tous, surtout que je suis attendu lors de ces habituels tours de table. J’ai parmi le groupe quelques fans inconditionnelles de ma prose. Si parfois une gêne de fausse modestie précède mes lectures, cela m’est généralement agréable et j’aime embarquer de ma voix chaude et de mes mots mon public, le séduire ou le faire rire. Je passe outre. Aujourd’hui ? Je ne peux pas. Je renonce. Je referme ma coquille sur cet intime dénudé par ces mots trop crus. Je ne souhaite pas être vu. Ça s’offusque autour de la table quand je me débine sans donner de raison. Ça ironise aussi, pour évacuer certainement de la frustration. Je m’isole encore plus sous ma glace, tente de m’afficher impassible, insensible aux demandes.
Et voilà que notre doyenne elle-même s’y met. Son sourcil, levé haut, trahit à la fois son intérêt et l’incompréhension. Dans son regard clair, elle a accumulé au fil des années cette sagesse qu’on quelques rares personnes de ne jamais prétendre connaître le monde mais de seulement toujours vouloir le rencontrer. D’elle, j’aime sa joie sereine, sa malice, la précision de sa plume experte en cet art si léger de dire l’important en n’affichant rien d’autre que le quotidien.
Elle se penche pour m’observer. Je lui souris, heureux de disposer d’une alliée, mais elle y va elle aussi de son couplet, m’offre un zeste de flatterie — des fois qu’il me faudrait un encouragement ? —, pose un "je" — elle m’y sait sensible — pour exprimer son désir et peut-être me faire sentir coupable. Je croise les bras. Je me recule et tente ainsi de me soustraire aux regrets que j’ai de la décevoir. Ma voisine se jette aussitôt en retrait pour laisser entre nous l’espace du contact visuel. Ce n’est pas que celle-ci me refuse le refuge, c’est davantage une façon de rester neutre. Et puis notre doyenne, c’est vrai, dispose de cette aura qui n’a nul besoin d’autorité pour s’imposer.
Mais sous le sourcil froncé, c’est une tout autre lueur que je vois naître lorsque je tente un regard furtif vers son visage parcheminé. Le changement dans l’intensité soulève en moi un souvenir tendre. J’ai déjà rencontré cet instant. Un trop-plein de curiosité s’aperçoit de sa trop égoïste gourmandise et découvre la crainte de toucher au mauvais endroit, de souffler soit sur des braises soit sur un château de cartes branlant. Une prise de conscience, accompagnée d’un renoncement bienveillant.
Le sourcil s’abaisse vers un repos plus serein, le sourire s’attendrit. C’est cela, exactement. Je le devine, je le sais. Je voyage aussitôt vers mon passé, mon pied bute sur le pavé d’un cimetière. Ma jambe fléchit sous le poids du cercueil de ma grand-mère, mes mains se crispent sur la corde. Je refuse de faillir. Je résiste. Je tiens. La bière reprend sa descente silencieuse au cœur de la foule assemblée sous la maigre pluie, à peine si une houle tendre anime de ses remous le souvenir de l’incident. D’un soupir, j’expulse le fardeau de ma crainte comme celui de ma peine. J’avais beau me croire mieux préparé que beaucoup au deuil d’un être cher, mon âme balance autant que celle des autres. Elle hésite entre la tristesse de l’adieu et les joies cumulées des bonheurs reçus, le parfum de son caractère exubérant où fleurissaient quelquefois d’affectueux instants complices.
Les mêmes sentiments aujourd’hui se mêlent au présent estival dans un désordre sans importance. Je pressens ce qu’elle va me dire, et pourtant je ne saurais dire le choix de ses mots. Excuse-moi. Je te comprends. Et merci, surtout, je suis très heureuse de partager avec toi ces moments d’écriture.
Je bredouille un hésitant merci, petit-enfant intimidé d’hier. Dans les enceintes, des serviettes se mettent à tourner. Les rires naissent autour de la table et brisent la gène, pendant que son regard me parle vrai et dépoussière l’embarras de mon débarras.
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Défi
Redknox

Cela fait maintenant plusieurs minutes qu'il marche. Un bidon d'essence à la main, il avance dans la nuit, froide en ce mois de septembre.
Comment s'était-il retrouvé à déambuler le long de l'autoroute ?
Tout cela à cause d'une foutue voiture. Puis un foutu portable qui tombe en panne à son tour. Et bien sûr, il n'avait pas vu passer un seul autre véhicule depuis plusieurs minutes.
Profitant du calme ambiant, il repensa à l'année qui venait de s'écouler. Ces derniers mois, son patron ne l'avait pas laché une seule fois. Il n'avait que très peu eu l'occasion de voir sa famille. C'est d'ailleurs à cause de cela qu'il se retrouvait à marcher seul dans le noir, à cause de son travail. Sa femme et sa fille était partie la veille pour rejoindre ses parents dans le Nord. Lui n'était parti que ce soir, alors que le repas de Noël était prévu pour demain. Et maintenant, il doutait même de pouvoir arriver à temps.
Il repensait également à tous ces moments auxquels il n'avait pas assisté, toujours à cause de son travail. La dernière Saint Valentin. Les vacances de sa famille. Et même le dernier anniversaire de sa fille. Et au finale, ce travail n'en valait même pas le sacrifice qu'il y consacrait.
Il s'arrêta pour changer de main, le bidon lui semblait lourd, puis il reprit sa marche. La prochaine station ne devrait pas être bien loin.
Il se remit à réflechir. Il se souvient de ses années universitaires. Il s'y était découvert un certain talent pour l'écriture. Pourquoi n'avait-il jamais continué ? Sans doute à cause de son travail, encore.
Et s'il s'y remettait ? S'il abandonnait son travail pour devenir écrivain ? Sa femme serait sans doute d'accord, revoir son mari à la maison lui ferait tellement plaisir. Et puis, il écrirait des histoires pour sa fille, il la ferait rêver. Mais est ce que ce serait la bonne solution ? Son boulot actuel était, certes, exigeant mais il payait bien, très bien même. Sa famille ne pouvait se permettre de se passer de cela.
Il s'arrêta à nouveau, le bidon lui semblait encore plus lourd. Il le prit à deux mains et continua son chemin. La station allait bien finir par apparaitre.
Il réfléchit de plus belle à sa situation. Son emploi le bouffait lentement et il ne sais pas s'il pourrait continuer longtemps comme cela. Sa fille était née il y a cinq ans et il n'avait assisté à quasiment aucun moment important jusqu'ici. Son premier mot, il était au travail. Ses premiers pas, il était en déplacement. Sa premier rentrée scolaire, il était en réunion avec des clients. Quelle tristesse.
Soudain, il fut sorti de sa réflexion par un camion de pompiers qui passa à vive allure dans le sens opposé.
"Encore un qui n'a pas été prudent, pensa-t-il."
Et puis, au bout de cette longue marche, il aperçut enfin la station service. Tout était allumé, aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur, mais personne ne semblait être de garde. Il fit le tour, entra dans la petite superette, qui servait aussi de comptoir de paiements, puis ressorti inquiet.
Et là, à cet instant, il vit une personne attendre au milieu du parking de la station. Grande, mince presque squelettique, vêtue d'une longue cape noire encapuchonnée et brandissant une faux. La silhouette souleva sa cape et laissa apparaitre un doigt dépourvu de chair, de muscles ou de nerfs. Il senti un malaise mais ce n'était pas lui que la chose montrait du doigt. Il tourna la tête à gauche, puis à droite et vit un bac avec une pancarte.
"Déposez vos regrets ici."
Le bidon était de plus en plus lourd, trop pour qu'il le garde en mains. Il le déposa et se dirigea vers l'inconnue.
Arrivé à sa hauteur, elle pointa du doigt l'autoroute. Il se retourna et vit des flammes jaillirent en continue au loin. Un épais nuage de fumée noire s'élevait dans le ciel, tandis que des girophares éclairaient la nuit.
Et là, il comprit. Il comprit ce qu'il s'était passé. Il comprit qui était cette personne. Et il comprit ce qu'il lui restait à faire.
Il prit la main de l'encapuchonnée et disparut, laissant la station service à nouveau déserte.
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Jean-Michel Palacios
Dans le cadre du Rallye des Albatros dédié à Gérard de Nerval et son poème "El Desdichado" repris en bouts rimés par "Le Marquis de Montespan" qui malgré l'honneur de voir sa femme favorite du Roi-Soleil, il contesta sa vie durant la légitimité de la monarchie de droit divin.

A lire absolument "Le Montespan" de Jean Teulé.
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