VII

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L’obscurité peut être à la fois insupportable et rassurante. Ce n’était pas encore cette fois-là que la nuit deviendrait interminable. La lumière était revenue. Le jour est d’une force étrange et ne se laisse pas consumer facilement.

L’histoire n’avait pas fini comme elle aurait dû.

Cassandre Martel avait fini par cesser de lutter. Il y avait des choses qu’il valait mieux oublier. Les minutes, les heures, les jours étaient passés, amenant avec eux leur flot de bruit, de visages, de questions, de silence. Elle avait vu leurs têtes, et avait préféré fermer les yeux. Il était tellement plus simple de ne pas penser et de laisser les arabesques danser.

Cassandre ne savait pas combien de temps s’était écoulé depuis cette nuit d’octobre. Elle s’était réveillée en ayant conscience que quelque chose n’avait pas fonctionné. Elle avait vu des murs blancs, des machines, un lit. On lui avait exposé les faits. Elle avait eu une commotion cérébrale et des os fracturés. Elle les avait écoutés. Puis avait essayé d’évacuer chacune de leurs paroles de sa mémoire, n’autorisant que ses propres souvenirs à parcourir son esprit.

La seule image dont elle se souvenait avant de percuter le train était celle d’une fille. Cassandre était troublée par la fulgurance et la netteté de la vision. La façon dont la personne s’était jetée sur elle et l’avait tirée en arrière. Ensuite tout avait basculé et il n’y avait plus rien eu. Dès qu’elle s’était sentie capable de parler, elle avait cherché à savoir de qui il s’agissait. Ses parents avaient refusé de lui répondre, lui conseillant de ne pas s’en faire pour l’instant et de se concentrer sur son rétablissement, et les infirmières lui avaient dit qu’il valait mieux ne plus y penser. Elle avait insisté et la crise était venue quelques jours plus tard sans qu’elle-même ne comprît.

Ils avaient donc fini par lui dire. Elle s’appelait Laurine Girard. Elle avait dix-neuf ans et elle lui devait la vie.

Un matin, Cassandre entendit la poignée de la chambre tourner. Elle ouvrit les yeux en grimaçant, exposant ses yeux à la lumière trop froide. Sa mère se tenait dans l’embrasure de la porte. Cassandre l’observa le temps d’une seconde et se dit qu’elle ne changeait pas, avec ses cheveux blond cendré et son collier de perles vertes et grises.

— Bonjour, maman.

Cassandre se redressa alors que sa mère approchait. Celle-ci l’embrassa sur le front.

— Comment vas-tu, aujourd’hui ? lui demanda-t-elle.

Elle haussa les épaules.

— Je vais bien.

Sa mère sourit mais une pointe de tristesse était perceptible derrière son air enjoué.

— Je suis passée à la boulangerie et je n’ai pas pu résister à un bon Paris-Brest, lança-t-elle.

Cassandre sentit une touche de culpabilité l’envahir. Le cabinet d’avocat de sa mère se situait à l’autre bout de Paris et elle prenait sur ses heures de travail pour venir à l’hôpital presque tous les matins.

Elle la regarda sortir la pâtisserie du sachet marron.

— Tu n’as rien pris pour toi ? s’enquit-elle.

— J’ai mangé un éclair au café sur le chemin.

Cassandre prit une bouchée du gâteau crémeux pendant que sa mère s’asseyait sur le lit.

— C’est bon, commenta-t-elle. Merci.

Elle était touchée par son attention. Sa mère la regarda manger en silence.

— J’ai parlé au docteur Gerland, lui apprit-elle. Il dit que tu pourras sortir la semaine prochaine.

Elle fit une pause et sourit timidement.

— C’est une bonne nouvelle, n’est-ce pas ?

Cassandre hocha la tête et se composa un visage de circonstance. C’était une bonne nouvelle, oui. Son état s’était amélioré depuis deux semaines et elle avait seulement saisi l’ampleur du soulagement de ses parents lorsqu’elle avait recommencé à parler en tenant des propos cohérents.

Elles discutèrent encore quelques instants de sujets inoffensifs puis sa mère finit par repartir.

Cassandre reçut la visite de son frère en fin d’après-midi. Félix avait quatre ans de moins qu’elle et avait commencé sa première année de double-licence droit-économie à dix-huit ans en septembre. Il arriva avec son grand sourire et son entrain habituels, mais sa sœur sentait bien une petite gêne par rapport à d’habitude.

— Salut, Cascou !

Il lui donnait ce surnom depuis de nombreuses années et ne parut pas se rendre compte du sens assez malencontreux qu’il prenait à présent. Cassandre esquissa un sourire.

— Hello, frérot.

— Bon, pas trop dur la vie ? Tu ne voudrais pas échanger avec mes huit heures de cours du jeudi ?

Cassandre n’était pas tellement emballée.

— Cache ta joie, surtout, bougonna-t-il.

Bien que leurs caractères fussent diamétralement opposés, elle lui était au moins reconnaissante de ne pas afficher une tête d’enterrement. En posant son regard sur ses boucles brunes, elle se dit qu’il avait vraiment l’air enfantin. Avec son sac de cours posé contre le pied de la chaise, c’était la caricature du parfait étudiant.

— Au fait, papa pensait que tu voudrais peut-être lire ce bouquin, lança Félix en farfouillant dans son sac.

Il lui tendit un livre à la couverture cornée intitulé L’Univers à portée de main.

— Je rentre la semaine prochaine, tu sais, lui apprit Cassandre en prenant l’ouvrage.

— Bah, tu le continueras à la maison si tu n’as pas fini.

Puis il parut comprendre et ses yeux se relevèrent.

— C’est vrai ? s’écria-t-il un tantinet trop haut. Tu rentres à la maison ?

Cassandre fut légèrement désarçonnée.

— Oui, qu’est-ce que tu croyais ?

Félix sembla confus.

— Enfin, je sors d’ici, quoi, reprit-elle.

Elle ne savait pas encore si elle retournerait chez ses parents, mais elle doutait fortement qu’ils la laissent rentrer dans son appartement toute seule. Cela n’avait d’ailleurs pas grande importance.

Ils bavardèrent encore un quart d’heure, puis Félix se leva d’un bond.

— Bon allez, je dois rentrer bosser, moi, déclara-t-il enfin.

Il resta debout une seconde l’air de ne pas trop savoir quoi faire.

— J’espère que ça va, hein.

Sa voix sonnait à la fois comme une plaisanterie et une supplication.

— Ça va, le rassura-t-elle.

Cassandre attendit que Félix eût refermé la porte pour se relâcher. Les visites de son frère étaient celles qui la mettaient le plus mal à l’aise. Elle culpabilisait en voyant sa joie de vivre et sa positivité en toutes situations. Il avait toujours réussi parfaitement tant au niveau scolaire qu’au niveau social et toutes les portes s’ouvraient devant lui. Il s’en sortait si bien qu’elle se sentait minable en comparaison. Et voilà maintenant qu’elle lui infligeait cela. Elle essaya de faire le vide dans sa tête et contempla le paysage nocturne à travers la fenêtre, le toucher familier du livre dans ses mains.

Cassandre Martel retourna chez ses parents aux premiers jours de novembre. Comme elle s’y était attendue, ils avaient refusé catégoriquement qu’elle rentrât seule dans un état encore fragile, décision à laquelle elle n’avait opposé aucune résistance. Ils habitaient une modeste maison à Suresnes et elle retrouva la même chambre qu’elle avait quittée deux ans auparavant et occupée pendant toute sa jeunesse. Rue Gardenat Lapostol. Pour sortir, c’était facile, il suffisait de descendre jusqu’à la gare. Mais elle ne sortait pas.

Tout semblait forcé et maladroit. Ses parents n’avaient d’abord pas voulu la laisser seule avec elle-même dans la journée, puis, voyant que ce serait difficile, ils l’appelaient régulièrement pour s’assurer que tout allait bien. Félix rentrait plus tôt le soir et travaillait à la maison au lieu de passer ses journées à la bibliothèque universitaire. Cassandre souffrait de toute cette pénible attention dont elle était le centre et s’en voulait d’être la source de tant de préoccupations. Elle détestait être un fardeau pour les autres. Elle lisait la peur dans les regards et percevait la douleur dans les pesants silences. Elle n’y pouvait rien.

Son père avait ensuite dû persuader sa mère de la laisser faire les courses pendant leur absence et elle commençait à ressortir progressivement. Elle n’avait aucune séquelle visible. Autre que celles qu’elle traînait déjà. Elle se rendait trois fois par semaine dans le 10e arrondissement pour un suivi psychologique selon les recommandations du docteur qui l’avait prise en charge. Elle y allait pour rassurer son entourage, en sachant pertinemment que cela n’aiderait pas. Cela ne pouvait pas aider.

Cassandre partageait le plus clair de son temps entre sa chambre à l’étage et le salon, où elle s’installait sur le canapé pour lire. Elle savait que sa mère craignait que les livres de science-fiction horrifique pussent susciter en elle des troubles de quelque nature ou que son moral en fût affecté. Cassandre avait néanmoins été surprise de voir son père abonder dans son sens au cours d’un repas, avançant que la lecture pouvait peut-être constituer une sorte de thérapie et permettait de ne pas se couper du monde. De ne pas s’ouvrir à l’apathie. Elle ne comptait plus le nombre de fois où sa mère était passée dans le salon en faisant mine de chercher un objet et en profitant pour lui jeter un regard bienveillant. Elle n’était pas dupe.

Il est étrange de se retrouver dans une chambre d’enfance vide et de coucher dans un vieux lit au matelas défoncé. Les murs de la pièce étaient nus. La peinture jaune pâle s’écaillait à certains endroits. Les formules de physique étaient toujours scotchées au papier peint devant le bureau, depuis bien six ans. Elle était à la maison. Elle se sentait vide.

Après avoir enfilé un pyjama troué et s’être assurée que la porte de la chambre de Félix était bien fermée, Cassandre se posta en haut des marches et attendit. Elle pouvait capter les murmures de ses parents si elle tendait l’oreille, comme elle l’avait déjà fait, mais elle décida finalement qu’elle ne voulait pas entendre ce qu’ils s’apprêtaient à dire.

Tantôt accueillie avec joie, tantôt redoutée comme le diable, la nuit est versatile. Les cauchemars survenaient vers les petites heures et se délectaient de leur effet sans pareil, de la terreur causée par la surprise. Ils ne prévenaient jamais ; en cela ils étaient forts.

Cassandre fut réveillée par le bruit de la porte. Ce fut seulement lorsqu’elle distingua le visage flou de sa mère qu’elle comprit que quelque chose n’allait pas. Puis elle se rappela où elle était quelques secondes plus tôt et sa vue se brouilla de nouveau.

— Ne t’en fais pas, c’était un rêve…

Elle sentit sa mère la serrer contre elle en lui portant la main au front.

— Ce n’est rien.

Son cœur continuait à claquer dans sa poitrine et elle n’arrivait pas à se focaliser sur l’environnement qui l’entourait. Une onde ne cessait d’entraîner son esprit vers des profondeurs inconnues et elle dut lutter pour ne pas délirer.

Plusieurs minutes s’écoulèrent sans que cela n’empirât et elle se calma enfin. Sa mère la regardait d’une mine défaite, les traits anxieux.

— Cassandre… Qu’est-ce que nous n’avons pas réussi ?

La question plana un moment dans le silence de la chambre avant qu’elle ne fît son chemin dans son cerveau. Elle serra les dents en sentant un poids tomber sur elle. Elle aurait pu entendre son cœur se fissurer. Ce n’était pas de leur faute, ils n’y étaient pour rien. C’était elle le problème, et elle se détestait pour cela.

— C’était juste un cauchemar, asséna-t-elle.

Sa mère secoua la tête.

— Ce n’est pas normal que ça soit comme ça.

Sûrement pas.

— Je suis désolée. Ne t’inquiète pas, ça arrive.

Elle pouvait dire cela du moment qu’elle n’y repensait pas. À partir du moment où elle leur accordait une place, c’était fini.

— Parle-moi de Laurine, reprit-elle avant que sa mère eût le temps d’ajouter quelque chose.

Celle-ci soupira, l’air exténué.

— Tu as besoin de dormir, Cassandre…

— J’aimerais savoir, insista-t-elle. Vraiment.

— Ce n’est pas Laurine qui a eu l’accident, Cassandre ! Elle va bien !

Elle avait crié. Le silence glacial retomba brutalement et les surprirent toutes les deux. Puis elle vit sa mère éclater en sanglots, avant de se reprendre rapidement.

— Excuse-moi… je me suis emportée.

Elle avait l’air tellement désolée et perdue que sa fille la prit dans ses bras. Elle voulait rester ainsi. Simplement.

— Je veux seulement que tu te préoccupes de toi, murmura sa mère.

Elle se dégagea doucement.

— Je vais te donner ses coordonnées, finit-elle par articuler.

Elle planta ses grands yeux fatigués dans les siens.

— Remercie-la.

C’est alors que Cassandre comprit la gratitude que pouvait avoir sa mère envers celle qui l’avait sauvée.

Le sommeil la gagnait déjà lorsqu’elle entendit la porte s’entrouvrir de nouveau et des doigts coller discrètement un post-it sur le bureau.

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Dldler

L’été emplit mes oreilles de joies aussi chaleureuses que contraires, unies dans le désordre habituel engendré par les changements d’habitudes. Autour de la table de pique-nique s’entremêlent des airs de disco venus d’un peu plus loin, le chant des feuilles brassées par la brise, et les bavardages des membres de mon atelier d’écriture.
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Le thème me percute. Ma resserre à moi tient d’un chaos que je tremble d’affronter, il me coûte depuis plusieurs années. Il pèse, lourd, et pourtant j’ai depuis peu franchi un cap, je me suis forgé un élan assez solide pour entrouvrir la porte de ce cagibi. J’ai trouvé l’interrupteur capable de bousculer mes ténèbres et leurs fantômes, et la lumière crue du néon révèle maintenant les vérités simples que ma morosité s’était trop longtemps satisfaite de peindre d’obscur. Je découvre, il me reste à intégrer. C’est dans cet état tout juste en mouvement que la consigne me surprend et me chamboule.
La plaine s’étend, parsemée de tables en vieux bois et d’ombres encore clairsemées sous de jeunes arbres plantés là par une municipalité aux desseins plus ambitieux que son seul mandat. Moi aussi, je pose un regard plus lointain que mon lendemain, et cela me fait du bien. La consigne tombe à point.
Mes compagnons s’égrainent pour les solitaires, s’accouplent pour les camarades. Je me dirige vers un banc désert et isolé. J’ouvre mon carnet écorné où mon écriture maladroite souffre pour se rendre au minimum lisible. Je bouscule les pages griffonnées sans méthode jusqu’à trouver une série de feuilles blanches qui me semble suffisante. Et puis je déverse, à peine assis, mes encombrants qui s’échouent sans cohérence sur les lignes. Sans réfléchir. Sans intention. Nul calcul dans ce flot qui souhaite jaillir. Mes principes sagement appris, de structure, de métaphores, s’absentent par pudeur. Tout comme ces feintes aussi dont j’abuse, où narrateur et narrataires s’allient habituellement et partagent l’objectif de construire le récit. Les artifices se sont tous évaporés face aux questions pertinentes que la consigne adresse à ma conscience balbutiante. Si mes larmes ne coulent pas, elles jaillissent pourtant, d’encre, sous le roulement de la bille de mon stylo. Elles tachent une à une les vierges feuilles qui, bien vite, ne sont plus assez nombreuses et s’égaillent alors entre mes écrits nés d’autres ateliers. Je sors de cet état de transe endolori, presque courbaturé, mais vidé quand le rappel est sonné.
Mes doutes et ma timidité soudain me rattrapent. Je réalise devoir à présent partager mes griffonnages, les exhiber aux oreilles de tous, surtout que je suis attendu lors de ces habituels tours de table. J’ai parmi le groupe quelques fans inconditionnelles de ma prose. Si parfois une gêne de fausse modestie précède mes lectures, cela m’est généralement agréable et j’aime embarquer de ma voix chaude et de mes mots mon public, le séduire ou le faire rire. Je passe outre. Aujourd’hui ? Je ne peux pas. Je renonce. Je referme ma coquille sur cet intime dénudé par ces mots trop crus. Je ne souhaite pas être vu. Ça s’offusque autour de la table quand je me débine sans donner de raison. Ça ironise aussi, pour évacuer certainement de la frustration. Je m’isole encore plus sous ma glace, tente de m’afficher impassible, insensible aux demandes.
Et voilà que notre doyenne elle-même s’y met. Son sourcil, levé haut, trahit à la fois son intérêt et l’incompréhension. Dans son regard clair, elle a accumulé au fil des années cette sagesse qu’on quelques rares personnes de ne jamais prétendre connaître le monde mais de seulement toujours vouloir le rencontrer. D’elle, j’aime sa joie sereine, sa malice, la précision de sa plume experte en cet art si léger de dire l’important en n’affichant rien d’autre que le quotidien.
Elle se penche pour m’observer. Je lui souris, heureux de disposer d’une alliée, mais elle y va elle aussi de son couplet, m’offre un zeste de flatterie — des fois qu’il me faudrait un encouragement ? —, pose un "je" — elle m’y sait sensible — pour exprimer son désir et peut-être me faire sentir coupable. Je croise les bras. Je me recule et tente ainsi de me soustraire aux regrets que j’ai de la décevoir. Ma voisine se jette aussitôt en retrait pour laisser entre nous l’espace du contact visuel. Ce n’est pas que celle-ci me refuse le refuge, c’est davantage une façon de rester neutre. Et puis notre doyenne, c’est vrai, dispose de cette aura qui n’a nul besoin d’autorité pour s’imposer.
Mais sous le sourcil froncé, c’est une tout autre lueur que je vois naître lorsque je tente un regard furtif vers son visage parcheminé. Le changement dans l’intensité soulève en moi un souvenir tendre. J’ai déjà rencontré cet instant. Un trop-plein de curiosité s’aperçoit de sa trop égoïste gourmandise et découvre la crainte de toucher au mauvais endroit, de souffler soit sur des braises soit sur un château de cartes branlant. Une prise de conscience, accompagnée d’un renoncement bienveillant.
Le sourcil s’abaisse vers un repos plus serein, le sourire s’attendrit. C’est cela, exactement. Je le devine, je le sais. Je voyage aussitôt vers mon passé, mon pied bute sur le pavé d’un cimetière. Ma jambe fléchit sous le poids du cercueil de ma grand-mère, mes mains se crispent sur la corde. Je refuse de faillir. Je résiste. Je tiens. La bière reprend sa descente silencieuse au cœur de la foule assemblée sous la maigre pluie, à peine si une houle tendre anime de ses remous le souvenir de l’incident. D’un soupir, j’expulse le fardeau de ma crainte comme celui de ma peine. J’avais beau me croire mieux préparé que beaucoup au deuil d’un être cher, mon âme balance autant que celle des autres. Elle hésite entre la tristesse de l’adieu et les joies cumulées des bonheurs reçus, le parfum de son caractère exubérant où fleurissaient quelquefois d’affectueux instants complices.
Les mêmes sentiments aujourd’hui se mêlent au présent estival dans un désordre sans importance. Je pressens ce qu’elle va me dire, et pourtant je ne saurais dire le choix de ses mots. Excuse-moi. Je te comprends. Et merci, surtout, je suis très heureuse de partager avec toi ces moments d’écriture.
Je bredouille un hésitant merci, petit-enfant intimidé d’hier. Dans les enceintes, des serviettes se mettent à tourner. Les rires naissent autour de la table et brisent la gène, pendant que son regard me parle vrai et dépoussière l’embarras de mon débarras.
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Défi
Redknox

Cela fait maintenant plusieurs minutes qu'il marche. Un bidon d'essence à la main, il avance dans la nuit, froide en ce mois de septembre.
Comment s'était-il retrouvé à déambuler le long de l'autoroute ?
Tout cela à cause d'une foutue voiture. Puis un foutu portable qui tombe en panne à son tour. Et bien sûr, il n'avait pas vu passer un seul autre véhicule depuis plusieurs minutes.
Profitant du calme ambiant, il repensa à l'année qui venait de s'écouler. Ces derniers mois, son patron ne l'avait pas laché une seule fois. Il n'avait que très peu eu l'occasion de voir sa famille. C'est d'ailleurs à cause de cela qu'il se retrouvait à marcher seul dans le noir, à cause de son travail. Sa femme et sa fille était partie la veille pour rejoindre ses parents dans le Nord. Lui n'était parti que ce soir, alors que le repas de Noël était prévu pour demain. Et maintenant, il doutait même de pouvoir arriver à temps.
Il repensait également à tous ces moments auxquels il n'avait pas assisté, toujours à cause de son travail. La dernière Saint Valentin. Les vacances de sa famille. Et même le dernier anniversaire de sa fille. Et au finale, ce travail n'en valait même pas le sacrifice qu'il y consacrait.
Il s'arrêta pour changer de main, le bidon lui semblait lourd, puis il reprit sa marche. La prochaine station ne devrait pas être bien loin.
Il se remit à réflechir. Il se souvient de ses années universitaires. Il s'y était découvert un certain talent pour l'écriture. Pourquoi n'avait-il jamais continué ? Sans doute à cause de son travail, encore.
Et s'il s'y remettait ? S'il abandonnait son travail pour devenir écrivain ? Sa femme serait sans doute d'accord, revoir son mari à la maison lui ferait tellement plaisir. Et puis, il écrirait des histoires pour sa fille, il la ferait rêver. Mais est ce que ce serait la bonne solution ? Son boulot actuel était, certes, exigeant mais il payait bien, très bien même. Sa famille ne pouvait se permettre de se passer de cela.
Il s'arrêta à nouveau, le bidon lui semblait encore plus lourd. Il le prit à deux mains et continua son chemin. La station allait bien finir par apparaitre.
Il réfléchit de plus belle à sa situation. Son emploi le bouffait lentement et il ne sais pas s'il pourrait continuer longtemps comme cela. Sa fille était née il y a cinq ans et il n'avait assisté à quasiment aucun moment important jusqu'ici. Son premier mot, il était au travail. Ses premiers pas, il était en déplacement. Sa premier rentrée scolaire, il était en réunion avec des clients. Quelle tristesse.
Soudain, il fut sorti de sa réflexion par un camion de pompiers qui passa à vive allure dans le sens opposé.
"Encore un qui n'a pas été prudent, pensa-t-il."
Et puis, au bout de cette longue marche, il aperçut enfin la station service. Tout était allumé, aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur, mais personne ne semblait être de garde. Il fit le tour, entra dans la petite superette, qui servait aussi de comptoir de paiements, puis ressorti inquiet.
Et là, à cet instant, il vit une personne attendre au milieu du parking de la station. Grande, mince presque squelettique, vêtue d'une longue cape noire encapuchonnée et brandissant une faux. La silhouette souleva sa cape et laissa apparaitre un doigt dépourvu de chair, de muscles ou de nerfs. Il senti un malaise mais ce n'était pas lui que la chose montrait du doigt. Il tourna la tête à gauche, puis à droite et vit un bac avec une pancarte.
"Déposez vos regrets ici."
Le bidon était de plus en plus lourd, trop pour qu'il le garde en mains. Il le déposa et se dirigea vers l'inconnue.
Arrivé à sa hauteur, elle pointa du doigt l'autoroute. Il se retourna et vit des flammes jaillirent en continue au loin. Un épais nuage de fumée noire s'élevait dans le ciel, tandis que des girophares éclairaient la nuit.
Et là, il comprit. Il comprit ce qu'il s'était passé. Il comprit qui était cette personne. Et il comprit ce qu'il lui restait à faire.
Il prit la main de l'encapuchonnée et disparut, laissant la station service à nouveau déserte.
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Jean-Michel Palacios
Dans le cadre du Rallye des Albatros dédié à Gérard de Nerval et son poème "El Desdichado" repris en bouts rimés par "Le Marquis de Montespan" qui malgré l'honneur de voir sa femme favorite du Roi-Soleil, il contesta sa vie durant la légitimité de la monarchie de droit divin.

A lire absolument "Le Montespan" de Jean Teulé.
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