II

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Jakab Kátai se réveilla étrangement désorienté. Le soleil inondait la chambre d’une lumière un peu trop vive à son goût. Il attrapa son téléphone et constata qu’il était presque onze heures. Une soudaine envie d’air pur et d’exercice physique l’étreignait, aussi se réveilla-t-il avec un café et passa dans le salon. L’arbalète Barnett de 130 livres reposait sur une table en bois dans un coin de la pièce et semblait lui tendre les bras. Il la saisit d’une main et claqua la porte.[1]

Une seconde plus tard, Jakab mettait le pied à l’étrier et armait l’arbalète. Le carreau partit à une vitesse fulgurante et se planta au milieu de la porte du hangar délabré situé non loin de la maison. Il s’approcha et contempla l’impact, satisfait. Il s’améliorait.

Ses activités de tir n’avaient jamais posé problème. Il n’était pas interdit en Hongrie de posséder une arbalète pour le loisir, la chasse ou le survivalisme. Il lui arrivait de s’exercer dans la forêt, en terrain plus accidenté et sur des cibles plus attrayantes. Il était également arrivé que des voisins ou des randonneurs le surprennent et il récoltait au pire des regards suspicieux ou interloqués. Rien qui ne sortait de l’ordinaire.

Après quelques difficultés à retirer la flèche, Jakab poussa la porte du pied tout en faisant courir son doigt sur la pointe effilée et ressortit de la remise avec de la graisse végétale. Il s’exerça une bonne heure à tirer en différentes positions sur des cibles qu’il avait fabriquées lui-même et disposées à une distance raisonnable de la grange. Rien de plus que des cartons remplis de sacs plastique et de vieux chiffons. Il était en train de graisser la corde une énième fois lorsqu’une pensée le fit regagner aussitôt la maison. Il déposa avec soin l’arbalète sur le meuble, prit l’ordinateur dans sa chambre et retourna dans la pièce principale.

Nocturnal s’était connectée aux aurores.

DaMihiMortem | 12:52 CEST

[Pourrais-je savoir ton nom ?]

Il n’avait pas pu s’empêcher de poser la question. Cette information n’était sans doute pas essentielle, mais la curiosité l’emportait.

Le message n’arriva que plus tard dans la soirée, alors que Jakab passait en revue une liasse de bons de commande sur son lit.

Nocturnal | 19:28 CEST

[Tu peux m’appeler Cassandre.]

Ayant redouté qu’il l’eût vexée, il fut rassuré par sa réponse. Tout du moins, elle acceptait de reprendre la conversation. Ce prénom français sonnait curieusement à ses oreilles, il lui semblait original. Et Jakab Kátai aimait ce qui était original.

DaMihiMortem | 19:30 CEST

[Intéressant.

Je suis Jakab. À ton service.

Heureux de faire ta connaissance, Cassandre.]

Nocturnal | 19:35 CEST

[Heureuse de te connaître.]

Il sourit une demi-seconde. Ses yeux errèrent un instant sur la commode de bois sombre placée dans un renfoncement de la pièce, sur laquelle étaient disposés des objets peu communs. Jakab reporta son regard sur l’écran et sa vision se troubla. La musique commençait à envahir plaisamment ses sens.

DaMihiMortem | 19:37 CEST

[Aimes-tu les lames ?]

Il n’eut qu’un lien hypertexte pour toute réponse. Il ouvrit le fichier et lut. Le titre d’un morceau[2] était indiqué en italique en haut de la page, aussi décida-t-il de le mettre en fond sonore. Les lignes du poème provoquèrent un choc. Alors que la musique épousait les mots d’une façon remarquablement déroutante, un malaise fascinant s’empara de lui. La détresse et la gravité qui transparaissaient dans les mots étaient inqualifiables. Il en émanait une aura tellement sombre que Jakab en fut impressionné. Plus encore, il les admirait.

DaMihiMortem | 19:49 CEST

[C’est toi qui as écrit cela ?]

Nocturnal | 19:53 CEST

[Oui.]

DaMihiMortem | 20:01 CEST

[C’est excellent. Magnifique. La beauté cachée dans l’agonie. Cela te dérange si je l’enregistre ?]

Il avait demandé par politesse. Écrire ce texte avait dû demander un effort incroyable et il lui était encore plus reconnaissant de lui en avoir fait part. Il l’aurait sauvegardé de toute manière.

Nocturnal | 20:12 CEST

[Merci. Cela ne me dérange pas. Les mots sont tellement puissants. Ils m’aident, ils me sauvent. C’est un moyen de m’exprimer. Je n’ai pas écrit par plaisir. C’était simplement la seule solution.]

Jakab savait de quoi elle parlait et appréciait le résultat qu’elle avait réussi à en tirer. Il se décida alors à partager un pan de sa vie qui lui était cher.

DaMihiMortem | 21:49 CEST

[Je m’exprime par des chansons. Il y a un groupe qui s’appelle Psyclon Nine. Et leur musique convient parfaitement à mon âme.]

Certains disaient que le nom du groupe avait pour origine le Zyklon B, un gaz utilisé par les nazis pour exterminer les Juifs. Tâchant d’oublier cela, Jakab se perdit de nouveau dans la musique qui semblait à chaque fois toucher de nouvelles parts de lui. Ses doigts volèrent sur le clavier.

DaMihiMortem | 22:30 CEST

[Peux-tu me dévoiler un fragment de toi ?]

Nocturnal | 22:32 CEST

[Un indice ?]

DaMihiMortem | 22:32 CEST

[Une passion.]

Nocturnal | 22:33 CEST

[Les mots.]

DaMihiMortem | 22:38 CEST

[Une perspective de futur sans suicide ?]

Nocturnal | 22:39 CEST

[On m’a dit que je n’aurais pas de futur.]

Jakab fronça les sourcils. Il hésita un instant puis se jeta à l’eau.

DaMihiMortem | 22:45 CEST

[Qui t’a dit ça ?]

La réponse ne vint pas. Ne sachant que penser, il resta les yeux rivés sur l’écran dans l’espoir naïf qu’elle se confierait, mais se vit finalement contraint de rendre les armes, la fatigue gagnant ses yeux.

DaMihiMortem | 23:10 CEST

[Je dois y aller. Je suis désolé.]

Nocturnal | 23:11 CEST

[Je te souhaite une bonne nuit.]

DaMihiMortem | 23:12 CEST

[Merci. J’espère que nous parlerons demain.

Fais de beaux rêves.]

Nocturnal | 23:14 CEST

[Les rêves sont rarement beaux.]

Ce furent les derniers mots que vit Jakab Kátai avant de chavirer dans l’inconscience.

Il se réveilla vers huit heures du matin et resta un court instant immobile avant de répondre à Nocturnal. Sa dernière connexion indiquant quatre heures, il en conclut qu’elle souffrait d’insomnie.

DaMihiMortem | 8:03 CEST

[Les miens le sont. Je rêve de génocide.]

Nocturnal | 8:08 CEST

[Nos rêves se valent.]

DaMihiMortem | 10:25 CEST

[J’aime les rêves où je meurs.]

Nocturnal | 10:26 CEST

[Et meurs-tu souvent ?]

DaMihiMortem | 10:27 CEST

[Malheureusement, non. Malheureusement, je suis souvent celui qui survit.]

Vers onze heures, Jakab se leva du lit dans lequel il avait paressé jusqu’alors et prépara une assiette de riz agrémenté de viande de bœuf et de tomates séchées, qu’il prit dans le vieux canapé délavé du salon. Nocturnal n’avait pas répondu. Peut-être que s’il avait sondé son âme, il aurait perçu un changement.

Puis le devoir l’appela, il se glissa dans son véhicule et ne revint qu’à la nuit tombée. Il s’installa de nouveau devant l’écran une fois libéré de toute obligation.

DaMihiMortem | 19:47 CEST

[J’aime parler avec toi. Je peux taper quelques-unes de mes pensées les plus noires ici.]

Nocturnal | 19:49 CEST

[Et moi de même.

Certaines personnes peuvent perforer ton âme.]

DaMihiMortem | 19:50 CEST

[Ou te pousser par-dessus bord. Te faire devenir insensible. Prendre des vies sans aucune raison.

La solitude est parfois préférable.]

Nocturnal | 23:21 CEST

[C’est difficile de vivre avec tout ça.]

DaMihiMortem | 23:22 CEST

[Était-ce facile par le passé ? Qu’en sera-t-il du futur ?]

Nocturnal | 23:25 CEST

[On ne peut jamais savoir.]

DaMihiMortem | 23:25 CEST

[Devrais-je savoir ?]

Nocturnal | 23:26 CEST

[Je ne crois pas.]

Le cœur de Jakab se serra. L’impression de proximité qui se dégageait de l’écran était troublante et agréable. Peut-être était-ce la solitude. Peut-être était-ce…

DaMihiMortem | 23:35 CEST

[Je… Je déteste quand quelqu’un veut me changer.

Et parfois, je voudrais changer. Et puis j’ai l’impression de perdre ma vie.]

Nocturnal | 23:36 CEST

[On ne peut jamais juger ce qu’une personne traverse. Jamais.]

DaMihiMortem | 23:39 CEST

[Et donc tu as toujours le droit d’être triste, peu importe si la douleur d’un autre est plus forte que la tienne.]

Nocturnal | 23:47 CEST

[Les gens comparent la situation des autres à la leur. Mais chacun réagit différemment. Il n’y a pas d’échelle de la douleur. On ne peut jamais savoir à quel point une personne peut être affectée.]

DaMihiMortem | 23:52 CEST

[Exactement.

Peu importe comment une personne décrit sa souffrance, on ne peut jamais comprendre entièrement à moins que l’on soit passé par la même épreuve.]

Nocturnal | 23:53 CEST

[Je suis rassurée qu’une personne au moins comprenne cela.]

Jakab ferma les yeux. Qui étaient-ils ? Il ne comprenait pas. Peut-être ne fallait-il pas comprendre. Il resta quelques minutes dans la pénombre la plus totale, à écouter les sons qui résonnaient dans ses oreilles. Quand il refit surface, Nocturnal lui avait posé une question.

Nocturnal | 23:57 CEST

[As-tu un mot préféré ?]

DaMihiMortem | 23:59 CEST

[Lame.]

Minuit venait de sonner.

Nocturnal | 00:03 CEST

[Pourquoi les lames, plutôt qu’autre chose ?]

Jakab inspira longuement. Une idée naquit en lui lorsqu’il découvrit sa question. Une idée dont il n’était pas maître, mais qu’il aimait immensément.

DaMihiMortem | 00:05 CEST

[Car elles sont tranchantes. Car elles peuvent tuer.

Car elles peuvent me tuer quand je leur demande. Car je les connais parfaitement, et qu’elles ne vont pas me faire de mal à moins que je ne le veuille.]

Nocturnal | 00:08 CEST

[Et je t’en ai parlé il y a une semaine.]

Il y avait quelque chose. Quelque chose d’infiniment beau et de désespérément tentant dans leurs lignes. Peut-être que personne ne devrait les lire. Et personne ne les lirait.

DaMihiMortem | 00:10 CEST

[Tu es la Déesse des Mots.]

Nocturnal | 00:11 CEST

[Je suis heureuse que cela t’ait plu.]

Jakab Kátai posa son regard sur l’image de Nocturnal. Il se demanda qui était derrière, à presque deux mille kilomètres de lui. Puis son regard se perdit dans la nuit.

Nocturnal | 00:11 CEST

[Il fait sombre, n’est-ce pas ?]

Jakab était stupéfait. Il avait l’étrange impression d’avoir trouvé le miroir de lui-même.

Nocturnal | 00:13 CEST

[Qu’est-ce qui t’aide dans l’obscurité ?]

Nulle hésitation.

DaMihiMortem | 00:14 CEST

[Mon Balisong[3].]

Nocturnal | 00:14 CEST

[Toujours près de toi ?]

DaMihiMortem | 00:14 CEST

[Toujours en moi.]

- // -

[1] Kauan – Khot

[2] Wardruna – Helvegen

[3] Couteau pliant originaire des Philippines.

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Les divers protagonistes sont visualisables sous :

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Toute cette fraîcheur me rappela la bibliothécaire de mon village d'enfance. Il y faisait toujours froid, en été comme en hiver. Elle s'appelait Madame Faris, Mais tout le monde, moi y compris, l'appelait Madame Dédé, comme dans guindé, et aussi car la rumeur racontait qu'elle était tombée très tôt , dans sa rafraîchissante jeunesse, amoureuse d'un certain 'Dédé', mais que, effrayé par tant de froideur, il s'était engourdi avant de, dans un sursaut de lucidité, d'éloigner en la traitant de frigide. Après cet amour déçu, Madame Faris serait venue s'isoler du monde dans ce petit village du nord de la France.
Pourtant, je savais qu'elle n'était pas si insensible qu'elle ne le laissait paraître: une fois où j'étais venu emprunter un livre avec ma mère, histoire de me tenir coucher car j'avais une crève carabinée, un mélange de rhume et de grippe, elle m'avait tendu un mouchoir en papier, devant dater d'une dizaine d'années, plein de poussière (qui me fit éternuer) avant de me repousser dans l'hiver. Bien sûr, ma mère n'avait pas manqué de lancer un regard glacial à Madame Faris, avant de me rejoindre sous les flocons, et de s'appliquer du stick à lèvre pour éviter les gerçures.
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Je me retrouvais tout à coup à nouveau dans mon bain. Tout ceci n'était-ce qu'un rêve? C'est lors que je sortis de mon bain que je vis, que je sus que ce n'était peut-être pas qu'un rêve: ma peu encore légèrement bleutée, dans le miroir, et sur le rebord de l'évier, une glace à antennes.
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