La légende d'Ehlikar

10 minutes de lecture

*

Il heurta l’eau d’une violence inouïe. La mer l’enserra et l’attira jalousement contre elle. Ehlikar essaya de fuir mais son corps meurtris, brulé à vif par les flots salés, n’avait plus la force de combattre. Il commença à suffoquer. Ses muscles se crispèrent comme pour encourager ses dernières ressources d’oxygènes. Mais leur lutte pleine de vaillance contre l’envahisseuse fut vaine. Après une dernière suffocation, son corps déclara forfait, et ce fut la fin.

*

« - Demande de téléportation, Salle d’éducation, bureau n°087, s’il vous plait, murmura Ehlikar, encore sonné par le cauchemar de la veille.

-Bonjour, jeune N’iamaïh. Vous avez l’air fatigué, avez-vous encore rêvé de votre mort ? Vu votre tête celle-ci n’avait pas l’air d’être particulièrement agréable, ricana l’artefact. Oh ! Votre demande de téléportation a été acceptée, veuillez choisir votre place, bonne journée Maîîîîître !! roucoula-t-il avant qu’Ehlikar ne le renvoi brusquement en se demandant une énième fois pourquoi, Ô grand pourquoi, il avait choisi de lui faire don de parole ».

Pendant que son corps se dématérialisait, le jeune homme se représenta mentalement la place qu’il voulait. Comme à son habitude, il installa son ilot de travail aussi haut que la vaste Salle d’Education lui permettait. Son corps robuste atterri avec douceur sur la banquette circulaire en velours bleu. Croulant sous les parchemins, il ne savait plus quel cours il y avait aujourd’hui. Tant pis, se dit-il, s’il affectionnait particulièrement cette place c’était aussi pour échapper plus facilement au cours qui se déroulait quelques mètres plus bas. Mais en réalité, pensa-t-il en levant la tête, c’était surtout pour se rapprocher le plus possible du ciel qui était séparé par la délicate couche de verre poli du dôme. Il adorait laisser errer son regard dans la lumière de la voie lactée qui recouvrait le Monde de Ciel Ouvert tel un drap scintillant de satin aux couleurs lilas, mauve et rose pale. Ehlikar rêvait de voyager. Depuis tout petit déjà, il ressentait une certaine nervosité quand il se trouvait parmi les gens d’ici. Il se portait toujours sur ces gardes sans savoir pourquoi et seul le ciel arrivait à l’apaiser. Il savait au fond de lui que sa place n’était pas ici et que plus le temps passait, plus il savait qu’il ne pourrait résister longtemps à l’appel des astres.

Soudain les étudiants se levèrent d’un seul coup. Il baissa la tête et vit l’Educateur le fixer d’un regard sévère. Il se leva aussitôt sous le ricanement discret de certains de ces camarades. L’Educateur reprit d’une voix stricte :

« Comme je l’avais dit dernièrement, le troisième membre du Prestigieux Conseil nous fera l’honneur de sa présence aujourd’hui afin de conclure votre parcours, j’attends de vous une tenue irréprochable ».

Le monologue interminable du bonhomme avait tendu Ehlikar sans qu’il ne puisse en trouver la cause. Néanmoins il essayait de taire ce pressentiment pour laisser libre cours à sa curiosité. Et il n’était pas le seul. La classe commençait à s’animer. Ils n’avaient encore jamais rencontré le troisième Maître d’aussi près. Mais par-dessus tout : les mystères du Souterrain allaient enfin leur être dévoilés !

Pendant que la salle s’emplissait des discussions excitées de la classe, Ehlikar remarqua que le professeur s’était décalé sur le côté, laissant entrevoir un motif lumineux se dessiner au sol. Le silence se fit. C’était la première fois qu’ils étaient témoins d’une téléportation sans algorithme. Il n’y avait que les maîtres du Conseil qui avaient la force de maitriser la capacité de téléportation à l’état originel, eux devaient se contenter des artefacts.

Il y eu un moment de stupeur quand le Maître fit son apparition. On la surnommait : l’Immortelle de Cristal. La précieuse tunique des Maîtres retombant sur son corps élancé aux formes chaleureuse, la mystérieuse Gualtyra avança jusqu’au-devant de l’estrade, ses hanches se balançant de manière hypnotique sous le regard médusé de l’assemblée. Ce n’était pas pour rien si elle était considérée comme une déesse vivante au sein du Monde de Ciel Ouvert. Néanmoins l’émoi qu’elle provoquait se figeait, gelée par la dureté de ses traits. Que cela soit par sa peau pâle marquée par de coupantes pommettes, ses lèvres pincées, ses longs cils d’un bleu d’hiver, ou bien par sa chevelure retenue en une coiffure imposante et stricte, aucune douceur ne se lisait sur son visage. Et encore cela n’était pas le pire. Malheur à celui qui croiserait son regard car il s’en verrait transpercer tel une stalactite de glace en plein cœur. Une beauté glaciale qui avait son surnom tout choisis, pensa Ehlikar, elle était irrésistiblement envoutante et terriblement effrayante à la fois.

Au moment où l’Immortelle parla, la salle fut parcourue d’un frisson comme si la température avait chuté au son de sa douceâtre voix :

« Futurs génération de Ciel Ouvert, c’est un honneur pour moi de pouvoir mettre fin à votre parcours. Aujourd’hui, vous serez officiellement des éduqués de niveau 5 et des citoyens à part entière. Je compte sur vous pour contribuer à la grandeur de ce monde magnifique. Mais patience et jeunesse vont rarement de pairs, et je me doute bien de ce qui vous motive en ce moment même. La déesse s’interrompit quelques instants avant de reprendre d’un regard sombre : Je vais maintenant vous révéler des informations capitales sur notre monde ».

*

Ehlikar méditait assis en tailleur au sommet d’une colline colorée qui surplombait le petit bijou qu’était Ciel Ouvert. Les révélations de l’Immortelle l’avaient plongé dans une vive panique. Il était le seul à ne pas avoir applaudis. Le peuple des Humains qui les avait opprimé pendant des années ne s’était pas éteint durant la Rébellion. Au contraire on avait décidé de les placer sur une autre planète pour les utiliser en tant que ressource d’énergie et le fameux Souterrain en était la clé. Si tout le fonctionnement de ce Monde puisait son Energie dans celui d’un autre Monde, cela avait sûrement des conséquences dramatiques ! Pourquoi personne ne s’en souciait ? se tracassait nerveusement Ehlikar.

N’arrivant plus à lutter contre la tempête de ses pensées, Ehlikar inspira et entrepris de détacher son Âme. Petit à petit, il sortit de lui-même, son corps retombant endormie contre l’herbe chatoyante. Il s’éleva et entrepris une série de mouvement afin de délier tous ces muscles psychiques. Selon leur croyance, le corps n’était qu’un réceptacle, une enveloppe permettant à l’Âme de ne pas se mélanger au ‘’Tout’’. Mais avec un entrainement rigoureux, les plus aptes pouvaient en prendre possession. La Maîtrise de l’Âme offrait un horizon infini de possibilité que le corps entravait. Grace à elle, son peuple avait pu découvrir le pouvoir des algorithmes, une suite d’ordre commandé par l’Ame permettant d’obtenir tout ce que l’on désirait… ou du moins presque car ils demandaient une grande concentration d’énergie, ce qui fait que l’on a rapidement créer les artefacts. Tout ceci avait finalement aboutit au monde de Ciel Ouvert, un monde parfait et autonome dont la population était libérée du labeur matériel.

Soudain il sentit une présence derrière lui. Instinctivement il se retourna, para un coup qui semblait tomber du ciel. La force était extraordinaire et le fit petit à petit plier.

« Ce que l’on dit n’est pas exagéré tu es toujours sur tes gardes, lança une voix glaciale. »

Il leva les yeux et vit Gualtyra l’observer d’un regard profond. Aussitôt, il regagna son corps et s’inclina :

« -Veuillez pardonnez mon comportement, honorable Maître, s’empressa de s’excuser Ehlikar.

La déesse ne répondit pas. Elle dépassa le jeune homme et observa l’horizon. Après quelques instants, elle reprit :

-Tu n’as pas à t’excuser, jeune Ehlikar. Elle se retourna et plongea son regard dans le sien. Pourquoi n’as-tu pas aimé mon discours ? »

Ehlikar se sentait pris au piège dans son regard si envoutant…et déroutant. Il ne savait pas à quoi s’attendre avec l’Immortelle de Cristal. Jusque-là, il ne s’était jamais posé la question sur la potentielle dangerosité de cette personne. Maintenant cela lui semblait une question plus que vitale.

Gualtyra se rapprocha de lui et rapprocha son visage du sien :

« Je ne m’en prend pas à mes pairs, murmura Gualtyra un soupçon d’excuse dans la voix. Elle rajouta d’un regard cette fois-ci brûlant : Mon rôle est de protéger ce monde, je ne vis que pour ça. »

Troublé par la transformation soudaine de l’Immortelle, Ehlikar essaya de parler en évitant de croiser son regard, mais il partout où il essayait de le poser, il retombait soit sur ses délicieuses boucles rebelles qui s’échappaient de sa coiffure pour retomber dans son cou, sa tunique décolletée à la limite du raisonnable, ses lèvres impatientes de réponses, …se sentant rougir, il finit par choisir de fixer le somptueux bijoux qui embrassait à merveille les formes de son oreille.

Hésitant, il lui avoua ses pensées et ses doutes sur la légitimité de ces précédentes révélations.

Gualtyra l’observa pendant quelques secondes. Ehlikar avait l’impression qu’elle cherchait quelque chose à l’intérieur de lui sans savoir quoi.

« -Tu as raison. Utiliser leur énergie a pour conséquence d’écourter leur espérance de vie jusqu’à ce qu’elle en soit ridiculement courte, créer des maladies mortelles, des nouveau-né difformes, des catastrophes naturelles, et j’en passe, sans compter qu’ils n’ont aucuns souvenirs de nos technologies ou de la Maîtrise, balança d’un ton neutre la déesse.

-Mais cela doit être un enfer de vivre dans un monde aussi primitif…, laissa s’échapper Ehlikar,De quel droit nous permettons nous ça ? Est-il juste de prétendre notre monde parfait et supérieur si il puise sa source, son existence dans cette ignominie que nous commettons?

- Nous aurions pu les tuer, le coupa Gualtyra, mais comme notre peuple est bon, nous leur avons fait grâce d’une rédemption. Nous servir jusqu’à l’extinction de leur espèce n’est rien à côté de ce qu’ils nous ont fait vivre. De toute façon, ils n’ont même pas d’Âme, ce ne sont que de vulgaires matériaux, souri haineusement l’Immortelle de Cristal. »

*

Mais qu’est-ce qui m’a pris, pensa désespérément Ehlikar. Assis dans un coin d’une pièce sombre, un enfant d’une douzaine d’année endormie contre ses bras, il ne savait plus depuis quand ils étaient enfermés ici. Il n’aurait jamais dû le ramener sur sa planète. Tout était de sa faute. Bon sang, pourquoi avait-il fait cela !

Quelques jours plus tôt, Ehlikar et sa classe avait été convoqué pour leur premier voyage sur la Terre. Il voulut vérifier si les humains avaient ou non une âme et décida de quitter discrètement le groupe. C’est là qu’il rencontra Dachen, enfant bouddhiste qui maîtrisait l’Âme de façon surprenante. Ehlikar l’avait surpris en pleine méditation. Immédiatement ils avaient sympathisé. Voulant ouvrir les yeux à son peuple, Ehlikar proposa à l’enfant de le suivre, persuadé qu’aucun mal ne lui serait fait. Mais arrivé sur sa planète ce fut l'horreur. Ils furent attrapés et enfermés. Lui, dû subir des centaines d’interrogatoires, et extorquassions de souvenirs. Ces actes douloureux étaient pourtant interdits.

Soudain l’Immortelle de Cristal apparu dans la pièce, réveillant en sursaut l’enfant :

« Nous te remercions, jeune Ehlikar. Tu nous as ouvert les yeux. En effet certains humains sont dotés de capacités bien étranges, mais nous ne pouvons pas affirmer qu’ils aient une âme. Nous allons prendre ta remarque très au sérieux et commencer à entamer les recherches. »

Pendant qu’elle parlait en fixant haineusement l’enfant, Ehlikar sentit son cœur faire une chute vertigineuse. Ils n’avaient pas voulu le croire, mais pire que cela, il allait utiliser Dachen comme cobaye ! Il regarda son ami qui lui renvoya un regard terrifié. N’ayant plus d’espoir, il tenta de faire l’impossible afin de sauver l’enfant : une téléportation sur Terre.

*

Ehlikar sentit quelqu’un qui lui caressait les cheveux. Il émergea doucement en laissant échapper un grognement.

« Mes genoux te sont-ils inconfortables ? lança l’inconnue. »

Il leva les yeux et découvrit…une femme nue, penchée sur lui, le regard pétillant et un sourire ravi. En un éclair, Ehlikar roula sur le côté.

« Qui…qui êtes-vous, glapit-il, où suis-je ? »

La jeune femme laissa échapper un rire mélodieux ce qui ne fit que renforcer la gêne du jeune homme. Elle ramena sa longue chevelure écarlate sur son corps à la peau de pêche :

« Tu t’es fait tuer rapidement, je t’avais dit que c’était une mauvaise idée de t’effacer la mémoire ! » fit-elle d’une mine boudeuse.

Ehlikar ne comprenait rien à ce qu’elle racontait. Elle se mis à geindre qu’il était nul, qu’elle en avait marre d’attendre, que si c’était comme ça, qu’elle trouverait un moyen pour faire le sale boulot elle-même.

Soudain, elle se leva et l’embrassa. Ehlikar essaya de se libérer de cette folle furieuse quand tout lui revint. Une vague de souvenir déferla en lui. Il n’était pas juste mort. Il était mort, encore, et encore, et encore un nombre incalculable de fois : étranglé, étouffé, écrasé, empoisonné, il avait expérimenté des morts aussi tragiques que ridicule, aussi douloureuse que rapide et indolore. Ce n’était pas la première fois : Il avait essayé de milliards de fois de sauver les Humains. Et des milliards de fois il avait échoué. La folie s’emparait de lui lorsqu’il avait supplié la déesse de supprimer sa mémoire, devenu trop lourde.

« Alysa…murmura-t-il, une larme coulant sur sa joue. Qu’est-il arrivé à Dachen ? d’une voix tremblante.

-Il est mort. Tu as foiré ta téléportation, vous êtes apparu à une trentaine de mètres au-dessus de l’océan. Le choc l’a tué, toi tu es mort noyé. »

Ehlikar se redressa d’un coup :

« J’y retourne déesse, dit-il d’une fois tremblante, cette fois-ci j’ai un plan. »

Alysa lui sourit tendrement. Il pouvait devenir totalement apathique, fou, geignard et pleurnichard quand il échouait, mais dès qu’il impliquait quelqu’un d’autre que lui, il y retournait aussitôt. Elle incanta :

« Grandeur et Décadence sont les revers d’une même pièce. L’un est le prix de l’autre et rien ne pourrait les en détacher. Mais un jour, où l’impardonnable sera commis, la déesse à la mort tragique apparaîtra et choisira son héros. Il combattra de toute ses forces celle qu’elle a aimé de toute son âme afin que le cercle soit rompu et l’équilibre restauré ».

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Vous aimez lire Notalink ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0