Chapitre 11

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Mélly ne voyait plus que cette main aux ongles peinturés de rouge. La couleur étincelait presque sous l’unique et mince rayon de soleil. Celui-ci éclairait faiblement le corridor ténébreux pour lui donner une atmosphère encore plus étrange. Elle tenait toujours fermement l’épaule du guerrier. La jeune fille plissa les yeux pour tenter de détailler cette femme. L’obscurité, trop épaisse, ne lui permit même pas de distinguer les contours d’une silhouette.

— Tue-la ! rugit une voix fière que l’humaine crut reconnaître.

L’avait-elle déjà rencontrée ? L’ordre impitoyable de la dictatrice plongea Mélly dans la terreur la plus atroce de son existence. Le corps tremblant de peur, seul son cœur semblait briser le silence. Elle le sentait battre si violemment qu’elle était certaine que tous pouvaient l’entendre.

Les mots, qui incarnaient son unique chance de survie, se refusaient à elle. Ses larmes lui brouillaient la vue. La fine main relâcha l’épaule du guerrier et disparut dans l’opacité. Mélly arrivait à deviner un regard inquisiteur guetter parmi les ombres.

Le combattant, protégé de son armure terrifiante, brandit son épée sans la moindre hésitation. D’un geste d’une grande précision, il la pointa contre sa gorge. Ses anneaux gris perçaient la nuit et la jeune fille ne vit bientôt plus qu’eux. Ils s’étudièrent un long moment en gardant une immobilité presque parfaite, attendant que l’un ou l’autre esquisse un geste. L’humaine, bien que menacée et au bord de l’étouffement, se perdit dans la beauté de ce regard meurtrier.

— Tue-la ! insista la femme au ton cassant.

La haine de la commanditaire était pratiquement palpable. Le guerrier se rapprocha brutalement et, incapable de soutenir plus avant l’intensité de son expression, Mélly ferma les paupières. Elle fut projetée en arrière puis collée contre les marches. Le métal froid lui écorcha le cou, la faisant tressaillir. N’osant plus bouger, le silence devenait si pesant qu’elle finit par rouvrir les yeux.

Les cercles gris du guerrier ne l’avaient pas quittée et s’étaient même rapprochés davantage. L’être ne se trouvait plus qu’à un centimètre de son visage. Il se penchait en avant toujours en tenant le pommeau de son épée. Mélly sentait son souffle lui parcourir la peau. À la place de son cou, la lame avait tranché les lianes des escaliers, l’écorchant légèrement au passage. Son sang coulait lentement sur sa nuque et rampait vers ses clavicules.

Venait-il de l’épargner ?

De ses doigts tremblants, Mélly toucha la fine entaille sous l’attention acérée de l’homme.

Pourquoi ?

Ce guerrier obéissait certainement aux ordres sans se poser de questions. Il ne devait rien ressentir pour ses victimes et pourtant, quelque chose le retenait. Mélly avait tant de mal à y croire.

Le cœur palpitant, elle emplit ses poumons d’air afin d’être sûre de ne pas rêver. La jeune fille continuait de s’interroger sur le geste de cet assassin quand la femme autoritaire s’exprima de nouveau.

— Achève-la ! rugit-elle d’une voix stridente qui contenait à peine sa rage.

L’homme recula, mais ne retira pas son épée qui restait bloquée dans les marches. Sans se hâter, il se redressa. L’inconnue des profondeurs attendit longuement sans qu’il n’esquisse le moindre geste. Face à son refus évident, elle changea de tactique.

— Finalement, arrête… Ramène-la !

Mélly fut tellement soulagée qu’elle respira par saccades, mais le guerrier s’approcha et elle se débattit follement pour l’éloigner de toutes ses forces, se servant même de sa jambe blessée. Son agitation fut fort inutile à la façon dont il l’empoigna.

Puisqu’il ne reculait pas, Mélly essaya de le repousser de ses bras. Il la saisit par la nuque comme si elle n’était qu’un chaton inoffensif, puis, sans prévenir, l’assomma. Le coup fut si brusque qu’elle s’écroula.

***

Le sang est toujours rouge, mais il arrive parfois qu’il devienne noir. Il vous hante tel un cauchemar et pourtant, il vous permet de vivre. Je le vois se répandre comme un lit froid autour des mines blafardes et la seule chose que je sais offrir est un baiser glacial d’acier.

Heishi

***

Je me retrouvai projetée abruptement dans le rêve aux côtés d’Itanys. Celui-ci m’avait attendue et m’accueillit, un grand sourire sur les lèvres. Je n’avais pas le cœur à plaisanter. J’avais failli mourir et tout ce qu’il trouvait à faire était de rire.

Les doigts serrés, je m’approchai tandis qu’il affichait ce perpétuel air de malice. Il m’agaçait. Je lui en voulais de m’imposer ces épreuves plus douloureuses les unes que les autres. Ma vie se retrouvait continuellement menacée. Ma colère était sur le point d’exploser. Je ne supportais plus de ne pas pouvoir me défendre.

J’avais besoin de crier, de me défouler. Ce guerrier noir avait failli m’achever. Pourquoi m’avait-il épargnée ?

J’étais soulagée, mais aussi très inquiète. Les Urufus me réservaient-ils de pires tortures ? Allaient-ils me faire combattre au centre de leur arène mortelle ? Et Itanys, que cachait-il ? Quelles étaient ses réelles motivations ? Il y avait trop de questions sans réponses.

J’examinai la pièce lugubre et le trône de marbre blanc que je désirais détruire. Tout ce qui lui appartenait m’horripilait. Je ne souhaitais pas être son jouet ou la stupide humaine qu’il pouvait manipuler à sa guise. Le froid qui me transperçait la peau rajoutait à ma colère.

Itanys me prenait tout, du soleil à mes rêves. Mon arbre n’existait plus à cause de lui. J’avais pourtant tellement besoin de mon sanctuaire.

L’Illyfit se leva de son trône. Sa silhouette se détachait de l’obscurité. Il avait toujours ces mêmes vêtements attirants, cette même façon silencieuse de se déplacer. Ses cheveux virevoltaient autour de lui ; le vent arrivait à en faire ressortir les reflets gris que je trouvais très attrayants.

Il me jaugeait et ma fureur devint presque tangible, mais Itanys n’avait pas l’air de s’en soucier. Tout comme le guerrier noir, il ne me craignait pas. Je n’étais qu’une pauvre humaine sans faculté particulière, une poupée qu’ils pouvaient manier à leur gré.

Les cheveux d’Itanys se soulevèrent après une autre rafale. Il se montrait élégant, ainsi qu’arrogant. Quand il ne fut plus qu’à un pas de moi, son regard vert scrutateur me fit grincer des dents.

— Nous nous rencontrons à nouveau, fit-il d’une voix calculée qu’il voulait sensuelle.

Je fronçai les sourcils. Son petit jeu de séduction mettait mes nerfs à vif. Je ne tolérais pas qu’on utilise mes sentiments.

— Ce n’est pas le moment !

Mon ton glacial le fit reculer. Il avait l’air surpris de me voir de si mauvaise humeur. La poudre l’avait éloigné de moi. Peut-être n’avait-il pas vu la force du guerrier, mais j’en doutais.

— Qu’est-ce que tu as ?

Itanys se rapprocha. Il commença à me tourner autour, agissant de la même façon qu’un vautour. Je serrai les poings afin de rester calme et de ne pas m’emporter. C’était bien plus difficile que je ne le pensais. J’avais tant de mal à le supporter.

— Je n’en sais rien, moi… répliquai-je d’un ton sec. Hum, attends ! Ah oui, ça me revient. On a de nouveau essayé de me tuer ! m’écriai-je avec colère.

Je me retournai pour lui faire face. Itanys n’était plus qu’à un centimètre de mon visage, ce qui me rappela le sombre guerrier.

— Éloigne-toi de moi, ordonnai-je.

Il m’attrapa le bras afin de me retenir alors que je voulais exhumer ma rage.

— Je t’ai sauvée…

Il compressa plus fort encore mon avant-bras.

— Tu pourrais me remercier, lâcha-t-il dans un sifflement grave.

D’un geste brusque, je me délivrai de sa poigne.

— Te remercier de m’avoir foutue dans le pétrin et changé radicalement ma vie ? hurlai-je.

Les traits de son visage se durcirent. Il serrait tant les mâchoires que je voyais ses muscles palpiter.

— Ton corps est aussi le mien… tonna-t-il.

— Non ! maugréai-je. Je ne te permettrai jamais de l’avoir !

J’étais déterminée à ne pas me laisser impressionner. Étonnamment, Itanys explosa de rire, se tordant littéralement en deux. Je me raidis, craignant une réaction violente.

— Ha, ha… Dois-je te rappeler ton supplice avec Antoine ? Ta mine larmoyante et implorante afin que je te sauve ? Et ta peur infantile du monde extérieur ? Madame voulait m’abandonner son faible corps ! Pour qui tu te prends ? aboya-t-il.

Il se redressa tel un prince, furieux au point de faire surgir une veine sur son front. Il avait fait naître une étrange aura lugubre autour de lui. Je la sentais prête à m’emprisonner, comme il savait si bien le faire.

Mais il en était hors de question. Je répondis à mon tour en libérant mes pensées ; une plaine, remplie de crevasses et d’herbes sauvages, fit son apparition. Je fus heureuse de voir que si lui pouvait contrôler l’environnement, moi aussi. Des nuages menaçants grondèrent et Itanys se raidit.

— Très bien, sa langue claqua son palais avec hargne. Tu veux vraiment te battre ! constata-t-il.

Furibonde, je relevai le menton et m’écriai :

— C’est de ta faute, tout ce qui m’arrive ! J’en ai marre que tu ne me révèles rien. Tu vas tout me dire !

Mes doigts commencèrent à crépiter et je remarquai avec satisfaction que l’esprit me redoutait enfin pour la première fois.

— C’est ce que nous verrons. N’oublie pas qu’ici tu es dans « mon » rêve, éructa-t-il d’un ton impérieux.

Bientôt, l’air autour de moi me rapprocha de lui. Une puissance invisible m’obligea à avancer. J’écumai en réalisant ne pas pouvoir reculer. Je devais le repousser par tous les moyens. Je me concentrai sur ma propre force, j’en étais capable, je pouvais le faire. Il me fallait juste de la volonté.

— Je veux tout savoir, répétai-je d’une voix grondante. Qui tu es, ce que tu cherches et ce que je risque vraiment !

Je m’entourai alors d’une bulle protectrice et me soulevai de terre. Mes cheveux, mes doigts et mon corps emmagasinèrent une quantité conséquente d’électricité.

— Ça ne te servirait à rien, affirma-t-il en se montrant le plus cinglant possible.

Il intensifia son magnétisme, mais je lui résistai. Ne supportant pas son air hautain, je lui envoyai une grande décharge qu’il reçut de plein fouet. Je me crispai de la tête aux pieds en sentant mon attaque se répercuter sur moi et fulminai de mon erreur. J’avais oublié un instant que nous étions reliés.

— Je suis plus forte que tu ne le penses. Je te tolère, mais c’est tout ! Je ne te dois rien !

Itanys s’esclaffa :

— Alors la prochaine fois, ne viens pas pleurer dans mes bras !

Je ne l’écoutai pas. Venimeuse, je me focalisai sur mon objectif. Mes cheveux volaient autour de moi et mes mains crépitaient, puis de lourdes chaînes noires apparurent sur le sol chaotique.

L’esprit que je haïssais se retrouva encerclé. Meurtrier, il tenta de détruire les épais maillons de fer sans y parvenir. Mes yeux se voilèrent. Indomptable, j’entrai dans une rage folle. Itanys recula tandis que les chaînes s’accrochaient à lui, semblables à des aimants. Elles se collaient à son corps, l’emprisonnaient et l’enfermaient.

— C’est tout ce que tu as ? siffla-t-il entre ses dents, affichant toutefois son désarroi.

Son sourire s’était fissuré. Il me dévisageait bien différemment, comme s’il avait compris quelque chose d’important.

— Je ne sais rien de plus que ce que je t’ai révélé, promit-il.

Il mentait, je le sentais au plus profond de moi-même. Il cachait un lourd secret et je refusais de lui laisser l’avantage. Je devais reprendre les rênes de mon corps, de mon destin, afin de décider par moi-même. Si je souhaitais me faire respecter, je devais me montrer impitoyable. Il était maintenant contraint à rester immobile.

Je me rapprochai de lui pendant qu’il se débattait. Il ne pouvait presque plus bouger. Je lui tournai autour avec malice, de la même manière qu’il l’avait jadis fait avec moi. J’avais conscience qu’il me détestait et qu’il ne supportait pas se retrouver dans la même situation que moi. Je venais de blesser son orgueil de mâle et d’entacher son honneur.

— Alors, n’est-ce pas agaçant ? le questionnai-je avec virulence. Tu vois, je crois avoir saisi les raisons de nos rêves communs. J’aspirais à en apprendre davantage sur toi, tu m’intriguais… Mais maintenant, peu importe. Si tu ne parles pas, plus jamais nous ne rêverons ensemble !

Itanys se débattit comme un diable. Il me montra les dents tout en grognant. Les chaînes incassables le paralysaient totalement.

— Tu regretteras ton geste ! cracha-t-il avec véhémence. Je ferai de ta vie un enfer ! Tu peux m’entraver, cela fait plus de deux cents ans que je l’ai été, mais sache qu’un jour, je te prendrai tout !

Je fronçai les sourcils devant ses paroles rageuses. Je m’évertuai à conserver un masque froid afin de ne pas lui montrer que ses mots m’affectaient. Personne ne m’avait jamais menacée ainsi de vive voix avec une telle colère. J’en tremblais presque et en vins à le craindre.

N’avais-je pas fait empirer les choses ? Je me ressaisis en repensant au danger que j’encourais.

— Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fasse ! dis-je plus doucement.

Sa rancœur était si intense que je ne fus pas certaine qu’il m’ait entendue.

— Quoi ? maugréa-t-il.

Il dardait sur moi des yeux rouges injectés de sang. Sa colère et sa haine le transformaient en un être hideux. Jamais je ne pourrais oublier cette vision d’horreur.

— C’est mon père qui me récitait souvent cette phrase, m’attristai-je.

— Et alors ?

Il plissa le nez de dégoût et s’entourait de son aura sinistre.

— C’est la règle d’or ! affirmai-je plus posément, espérant le calmer.

Je me rendais compte que je brisais cette phrase que j’avais toujours essayé de respecter. Mais il était difficile de ne pas blesser les autres d’une quelconque façon. Mon cœur se resserra à l’idée de faire du mal intentionnellement. Itanys se montrait si incompréhensible, je ne désirais pourtant pas le meurtrir ainsi, juste en apprendre davantage. C’était une nécessité.

— Qu’est-ce que j’en ai à foutre ? s’étrangla-t-il.

— J’ai brisé cette unique règle, murmurai-je.

— Et je me vengerai, assura-t-il de sa voix sourde.

Il se lécha les lèvres, tellement furieux que je reculai. Il rit alors de démence et j’eus l’impression de me retrouver face à quelqu’un d’autre. Était-ce toujours lui ? Son visage m’offrait un spectacle qui me tourmenterait sûrement toute ma vie.

Que me voulait-il ? Pourquoi avait-il intégré mon esprit ? Comment ferais-je pour me séparer de lui ? Allait-il me rendre folle tout comme il l’était ? Je m’empêchai de pleurer, angoissée à l’idée de le voir mettre ses menaces à exécution.

Et s’il me prenait tout ? De mon âme à mon corps ? En était-il vraiment capable ?

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