Chapitre 10

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Mélly comptait les jours. Elle avait passé une semaine à ne rien faire d’autre que de regarder le plafond et aller aux toilettes. Elle ne souffrait plus d’aucune douleur et se savait presque guérie, mais les lianes l’empêchaient constamment de s’échapper.

C’est pire que des menottes ! songea-t-elle, en essayant de s’en défaire.

Cette situation précaire la rendait hystérique, elle avait eu tout le loisir de réfléchir à ce qui s’était déroulé avant d’atterrir sur cette planète. Elle revoyait parfois Antoine Setvert se placer au-dessus d’elle et toucher son corps de ses mains affreusement moites. Pour le chasser de ses pensées, elle fermait les yeux et tentait de se focaliser sur le moment présent. Mais rester immobile ne l’aidait pas à aller de l’avant, elle revivait sans cesse cet instant où tout avait basculé, et même si Itanys l’avait sauvée, elle n’en demeurait pas moins perturbée.

Mélly essaya de se concentrer sur sa fuite en enfermant ce souvenir loin, très loin de son cœur.

Allez ! Je n’ai besoin que d’un seul moment d’inattention... s’exhorta-t-elle.

L’humaine repensa aux paroles du médecin squelettique qui refusait toujours de lui dire son nom. Son peuple voulait qu’elle combatte à l’intérieur de leur arène dans l’expectative de l’y voir mourir. Elle tenta de garder son calme et s’obligea à respirer le plus lentement possible.

Son unique espoir résidait en Itanys, qu’elle attendait avec impatience. S’être retrouvée seule lui avait fait du bien un temps, mais à présent il devait revenir. Les doses administrées contre la douleur avaient été diminuées au fur et à mesure des jours, il serait donc forcé de se manifester à nouveau. Il semblait néanmoins que le produit soit puissant ; pas une seule fois l’esprit ne lui était réapparu depuis. Elle espérait ne pas s’être trompée dans ses prédictions.

Avec lui, elle pourrait s’échapper à coup sûr. Il l’aiderait ! En y repensant plus sérieusement, elle ne masqua pas une moue dubitative. Itanys se montrait toujours si égoïste ! Disons qu’il ne la laisserait pas mourir. Ça, au moins, elle pouvait en être sûre.

La jeune fille remua ses doigts de pieds avec satisfaction. Elle se sentait prête pour le grand marathon de sa vie, soit s’enfuir de cette chambre !

La porte s’ouvrit en un bruit fracassant. Mélly sursauta tandis qu’une femme entrait.

Enfin, il était temps, songea-t-elle.

La jeune fille observa l’étrange infirmière se diriger droit vers son lit et ne put masquer sa surprise en découvrant à sa suite un petit animal volant. Il s’adaptait au moindre des gestes de sa maîtresse et y mettait une attention toute particulière. La jeune fille examina cette créature bizarre aux poils bleus qui virevoltait à l’aide de fines ailes blanches. Elle n’avait jamais vu une telle bestiole et se demanda si le cri strident qu’elle entendait parfois venait bien de son museau et ce que cela annonçait, car il réussissait à chaque fois à lui percer les tympans et ne manquait pas de l’effrayer.

Mélly afficha son scepticisme. S’agissait-il d’un genre de chien ? Lui courrait-il après si elle se mettait à fuir ? Elle espérait vivement que non, et d’ailleurs, en l’observant avec plus d’attention, elle releva qu’il ne semblait détenir aucune dent.

La femme, aux fesses grassouillettes, devait mesurer un mètre cinquante et ses vêtements à froufrous ne la mettaient pas en valeur. De plus, son gros nez hideux ainsi que ses cheveux crayeux la rendaient assez laide, mais ses mouvements vifs maladroits amusaient beaucoup Mélly. Son entrain contagieux et son visage serein donnaient envie de la connaître.

Quand le grand médecin hautain pénétra à son tour à l’intérieur de la pièce, la jeune fille jura mentalement. Il ne venait pas tous les jours s’occuper d’elle, alors pourquoi aujourd’hui avait-il décidé de pointer le bout de son nez, surtout qu’elle était presque guérie ? Avec lui dans les parages, ce serait plus difficile de s’échapper. Il était svelte et alerte en comparaison de son assistante.

Il dépassa la soignante sans lui jeter un coup d’œil, ce qui fit soupirer l’humaine. Même avec les gens de son espèce, il agissait en vrai snob. Il ne devait pas être facile à vivre. L’Urufus se pencha pour l’examiner.

— La guérison est presque totale ! constata-t-il en la regardant à peine.

Son ton désobligeant la mit hors d’elle et Mélly décida de le titiller. Elle rit sous cape avant même de voir son expression.

— Je ne me rappelle plus votre nom, fit-elle en réprimant mal un gloussement.

Il se crispa et tordit sa bouche en un mauvais rictus puis se tourna immédiatement vers l’infirmière aux grosses fesses. Avant qu’il ait pu parler, elle répondit à sa place :

— Ishi !

La femme semblait surprise et les observait à tour de rôle sans comprendre. Le médecin la foudroya du regard tout en serrant les poings. Il poussa un long soupir avant de jeter sur l’humaine des yeux noirs de colère.

L’infirmière ne s’attarda pas, elle souleva Mélly comme si celle-ci était handicapée. Les lianes la relâchèrent et, le cœur battant, la jeune fille posa les pieds sur le sol. Elle ne devait pas se précipiter. Elle se sentait encore légèrement faible, mais avec quelques impulsions musculaires, tout reviendrait, elle en était certaine. Elle transpirait et tremblait sous l’excitation soudaine qu’elle ressentait.

— Vous n’aviez pas besoin de la renseigner, éructa subitement Ishi.

Il n’arrivait plus à se contenir. L’assistante aux formes généreuses haussa les épaules avec désinvolture.

— Tout le monde vous connaît. Ce n’est pas la peine de le cacher !

L’infirmière ne mâchait pas ses mots et Ishi se rembrunit. Mélly se retrouva bientôt libre de ses mouvements. La femme potelée avait mis ses mains sur ses hanches, décidée à ne pas se laisser insulter. Ce fut à cet instant précis que l’humaine s’élança sans perdre une seconde.

Elle se rua pendant qu’Ishi vociférait derrière elle. La grosse assistante ne put la rattraper et, par chance, coupa l’élan du médecin en lui bloquant involontairement le passage. Il hurla de colère tandis que Mélly s’éloignait d’un pas rapide. Elle ressentait encore des faiblesses dans les cuisses, mais était bien décidée à tout ignorer.

Elle s’engouffra à l’intérieur d’un long couloir et face à sa beauté, ne put s’empêcher de ralentir. Une végétation magnifique courait sur les murs : tout n’était que racines, fleurs et couleurs. Le sol inégal se composait d’un amoncellement de lianes rouge cendré d’une texture similaire à de l’écorce.

Mélly écarquilla les yeux devant ce tableau incroyable. Et, bien qu’impressionnée, elle ne s’attarda pas et s’engagea dans le premier passage à sa portée afin de distancer un maximum le soigneur. Elle était certaine qu’il la rattraperait vite. Dans son empressement, elle emprunta un autre corridor et se retrouva au milieu d’une foule pressée.

La jeune fille cligna plusieurs fois des paupières, prise de court. Son cœur agité refusait de se calmer et Mélly fut convaincue qu’on allait la remarquer. Elle observait les gens avec crainte, mais après quelques secondes, elle s’aperçut que personne ne lui prêtait la moindre attention. Elle portait pourtant une chemise de nuit banale ainsi que des bandages visibles. N’importe qui aurait pu l’identifier.

Le hurlement strident d’un animal la fit tressaillir comme beaucoup d’autres. Persuadée que ce signal était une alerte pour l’arrêter, Mélly cavala de plus belle. Cependant, les Urufus autour d’elle s’affolèrent aussi et se mirent à se bousculer en poussant des cris.

Petit à petit, les couloirs se vidèrent et en peu de temps, elle se retrouva seule. La jeune fille ne comprenait pas ce qui les avait fait tous fuir de la sorte. Après plusieurs minutes de course en se dirigeant n’importe où, son état de convalescence la rattrapa. Son sang tapait dans ses oreilles, elle avait chaud et ses poumons la brûlaient de l’intérieur, l’obligeant à ralentir.

Elle s’approcha d’une grande fenêtre et prit le temps de souffler, s’affalant presque contre la vitre. Dès que son cœur reprit un rythme normal, Mélly observa enfin ce qui l’entourait. Devant le spectacle qui s’offrait, elle fut incapable d’esquisser le moindre geste. Elle ouvrit la bouche et recula de quelques pas, stupéfaite.

À quel étage se situait-elle ?

Elle ne voyait plus que ce vide prodigieux. Son corps trembla alors qu’elle essayait de se rasséréner. Jamais elle n’était montée si haut dans une tour par le passé. Elle se détourna du panorama puis s’obligea à avancer. Il fallait qu’elle trouve les escaliers. La jeune fille tourna en rond un bon moment. Elle s’égarait à chaque intersection tant les lieux étaient vastes. Les couloirs se ressemblaient tous et les fleurs trop variées la perdaient, anéantissant son courage. Pourquoi n’y avait-il plus âme qui vive à présent ?

— Qu’est-ce qu’ils ont fui ? s’interrogea-t-elle tout haut.

Mélly se demandait si c’était bien à cause d’elle qu’ils avaient tous disparu. Elle secoua la tête, persuadée qu’il y avait autre chose. Vu le peu de cas que le médecin lui portait, cela l’aurait fort étonnée que les gens aient peur d’elle, alors quoi ?

Tandis qu’elle réfléchissait à toutes les possibilités, une ombre la fit sursauter. Elle s’apprêtait à détaler quand elle remarqua qu’il ne s’agissait de rien d’autre qu’Itanys. Il réapparaissait mollement devant elle de la même manière qu’un brouillard épais.

Soulagée de le retrouver après une semaine, la jeune fille poussa un long soupir, persuadée qu’il pourrait l’aider. Elle tenta de lui adresser la parole par la pensée, mais cela ne fonctionna pas. La poudre scintillante opérait toujours et coupait une partie de leur connexion. Mélly se remit alors à courir, un élan nouveau dans le corps. Qu’Itanys ressurgisse lui redonnait de l’énergie.

Rapidement pourtant elle se retrouva à bout de souffle et ne masqua pas sa joie lorsqu’elle aperçut enfin des escaliers. Le passage qui menait vers le bas plongeait vers un gouffre noir qui n’avait rien de rassurant. Cette voie était différente des autres. Les fleurs la désertaient et elle ne put s’empêcher d’être perturbée de n’y voir aucune couleur. Les rayons du soleil semblaient tout autant refuser d’y pénétrer.

Elle déglutit, s’arma de courage puis descendit, tout d’abord lentement, le temps que ses yeux s’habituent. Une fois qu’elle discerna mieux ce qui l’entourait, elle voulut accélérer le rythme, mais les lianes cendrées s’entremêlaient et ne laissaient pas toujours les marches à la même hauteur. L’écorce de cet étrange végétal commença à lui faire mal sous la plante de ses pieds et elle dut s’arrêter plusieurs fois pour retirer des échardes. De plus, le couloir rétrécissait au fur et à mesure qu’elle avançait, comme si on lui refusait le passage.

Un peu inquiète, Mélly se retourna afin de vérifier que personne ne la suivait, car sa progression avait considérablement ralenti. Elle se figea, le souffle coupé. Dans l’embrasure, une silhouette frappante se détachait du halo de lumière. La peur l’étreignit violemment. Cette personne l’observait depuis quand ? Elle s’entourait d’une sombre aura qui était clairement menaçante. Elle eut même l’impression que cette silhouette contrôlait l’épaisseur de l’obscurité. La jeune fille ne trouva que cette explication en voyant la noirceur autour d’elle s’intensifier.

Elle eut à peine le temps d’approfondir le phénomène que son cœur se mit à battre à coups redoublés. Elle fut violemment projetée vers le bas par une force invisible. Ses pieds quittèrent un instant le sol comme si elle avait été prise dans une explosion puis Mélly atterrit lourdement sur les racines qui ne l’aidèrent pas à amortir sa chute. Elle pivota prestement afin de comprendre ce qui venait de se passer et se retrouva alors nez à nez avec un homme aux yeux de fauve.

Celui-ci avait dû se déplacer en un éclair, ce qui lui paraissait impossible. Il la détaillait, semblable à un animal féroce. Elle était la proie et lui le prédateur. Les anneaux gris de ses yeux sauvages, énigmatiques, la terrifièrent, lui rappelant la puissance du loup.

Incapable de bouger, trop tétanisée, elle eut tout le loisir de l’observer. Ses cheveux noirs, en bataille, intensifiaient la force de son regard. Le combattant, rasé de près, avait des lèvres fines ainsi qu’une mâchoire carrée. Il dégageait un charisme terrifiant.

Mélly ne parvenait pas à quitter des yeux ses prunelles gris-bleu qui la pétrifiaient tout entière. Elle se trouvait si proche de lui qu’elle arrivait même à sentir son odeur fraîche de bois et de rosée. Après avoir repris un peu ses esprits, elle eut le réflexe de reculer d’un pas. L’armure noire de l’homme se fondait dans l’obscurité. Elle luisait à certains endroits, promettant douleur et mort. La jeune fille s’immobilisa devant l’épée démesurée qu’il maniait.

Le guerrier la déplaçait sans la moindre difficulté, lui prouvant ainsi qu’il savait en user avec dextérité. Ses bras musclés et ses épaules larges en disaient long sur sa force. Mélly ne pensa plus qu’à s’éloigner. Il était la mort, elle en était maintenant certaine.

Elle voulut lui échapper, mais il la retint par le poignet en la tirant brutalement en arrière. Elle lâcha un petit bruit terrifié de proie se faisant attraper. Mélly s’écrasa par la suite avec fracas sur les marches. En se relevant, sa jambe la lancina et sans perdre de temps, elle essaya de distancer ce guerrier, bien qu’à présent, son agilité soit grandement diminuée. Une douleur atroce irradiait dans sa cuisse, mais elle fit tout pour l’ignorer.

Cet homme allait la tuer. De toute sa vie, jamais elle n’avait vu carrure aussi angoissante. Un magnétisme puissant se dégageait de lui. La peur qu’elle ressentait était supérieure à ce qu’elle avait vécu dans le château où l’ombre avait failli la capturer.

Il me fait penser à un redoutable chasseur, songea-t-elle.

Lui ne craignait pas la lumière comme la créature du manoir. Non, au contraire, il semblait la maîtriser à sa guise. Mélly aurait tant voulu lui échapper ! Seulement, elle n’était pas de taille, elle le savait. Qui aurait pu l’être ? Cet homme vif, brutal, connaissait à l’avance chacune de ses intentions. Il la rattrapa sans se presser.

— Lâchez-moi ! Je n’ai rien fait, couina-t-elle d’une voix stridente.

Elle se mit à sangloter comme une enfant, incapable de se maîtriser. Le guerrier la dévisageait avec tant de sauvagerie qu’elle en trembla. Il tourna autour d’elle, intrigué. La jeune fille essayait de contenir l’agitation de son corps. Quand allait-il lui sauter à la gorge ? Cet homme au regard sanguinaire ne lui apporterait que la mort.

Il est la mort ! pensa Mélly, incapable de garder son sang-froid.

Ses tempes palpitaient. Son cœur battait deux fois plus fort et une sueur glacée l’envahissait. Son esprit, paralysé, ne l’autorisa pas à faire le moindre geste. L’être ne la quittait pas des yeux, si bien qu’elle finit par manquer d’air.

Il était la rage et le sang.

— Je… Je…

Mélly hoqueta des paroles décousues que même elle eut du mal à déchiffrer. Son cerveau ne lui obéissait plus. Trop terrorisé, il ne raisonnait plus convenablement.

— Si tu bouges, tu es morte ! gronda soudain le guerrier d’une voix sourde.

Son ton frappant acheva la jeune fille. Ses larmes inondèrent ses joues et elle s’écroula sur les escaliers dans l’impossibilité de soutenir son propre poids.

Une seule phrase avait suffi à lui faire perdre tous ses moyens. Mélly le dévisagea alors de ses yeux les plus implorants, brillants, suppliants, le visage mouillé par le désespoir. Mais sa détresse ne semblait pas l’atteindre, il restait froid, droit, impitoyable.

Elle fut persuadée que sa fin était venue, quand une main fine se posa soudain sur l’épaule du combattant. Des doigts longilignes, similaires aux pattes des araignées, enserrèrent son armure. La jeune fille frissonna. Depuis le début, elle avait cru que lui seul l’avait poursuivie. Pourtant, quelqu’un d’autre, caché dans l’ombre, l’observait aussi. Mélly fut comme hypnotisée par ces doigts inconnus qui semblaient détenir tant de pouvoir et qui rayonnaient dans cette étrange obscurité…

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