Chapitre 07

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Mélly réintégra son corps aussi vite qu’elle en était sortie. Elle n’avait pas eu le temps de s’habituer au changement qu’elle se trouvait de nouveau maîtresse de ses mouvements. Ce qu’avait fait ou dit Itanys demeurait cependant flou. Néanmoins, une chose restait claire à son esprit : c’est que l’Illyfit prenait les évènements avec beaucoup trop de violence et de désinvolture. Comment ferait-elle pour justifier ses actes ? Toutefois, elle ne pouvait pas non plus lui en vouloir, il l’avait sauvée d’un acte ignoble !

Elle devait à présent affronter ces trois infirmiers immobiles de stupeur. Ils l’observaient de leurs gros yeux ronds et Mélly se demanda s’ils n’étaient pas de mèche avec Antoine finalement.

— C’est une sorcière ! couina soudain Antoine Setvert.

La jeune fille se raidit à cette mention. Elle considéra le violeur, la mine dégoûtée. Il agonisait, se crispait sur le sol et souffrait d’un mal invisible. Il possédait des blessures au ventre qui n’avaient pu être administrées que par une force immense. Itanys avait-il réellement fait tout ça ? Le corps nu du médecin offrait une vision assez désespérante de ce qui venait de se produire.

L’immobilité des trois aides-soignants la mit mal à l’aise. Setvert rompit à nouveau le silence en déblatérant des choses insensées. Il avait les yeux écarquillés puis hurla sans raison apparente.

Mélly sentit son sang couler le long de ses poignets et la bosse sur sa tête la démangeait. L’infirmière semblait hypnotisée. Les paroles de Setvert l’arrachèrent enfin de sa torpeur, mais, toujours incapable de prendre une décision, elle restait là, à examiner son supérieur sans comprendre. Mélly grimaça. Que personne ne bronche l’agaçait.

Soudain, le sol vacilla légèrement jusqu’à trembler carrément.

La jeune fille n’eut pas le temps de réagir qu’une secousse bien plus forte retentit. Les parois de la chambre explosèrent. Les vitres se brisèrent et le corps de Mélly fut propulsé en arrière. Ses membres reçurent des bouts de verre et de pierre tandis qu’elle traversait le mur. Les infirmiers furent brutalement projetés à leur tour comme s’ils n’avaient été que de pâles pantins de bois. Ils finirent inconscients, leurs corps affalés sur le sol.

Ils nous ont retrouvés ! s’indigna Itanys, une lueur funeste au fond des yeux.

Le bâtiment opposé explosa à son tour et des ombres se faufilèrent par les brèches. La jeune fille s’écroula sur le sol, incapable de soutenir son propre poids. Des débris de verre s’étaient enfoncés dans sa chair. Mélly sentit bientôt son sang lui échapper alors que son corps refusait de l’écouter. Elle essaya de remuer le bras afin de se relever, mais rien ne se produisit. Il était cassé. Elle poussa un cri de douleur tout en comprenant que la mort se rapprochait.

— Itanys… articula-t-elle à grand-peine.

Sa respiration devint saccadée. Ses poumons l’étouffaient. Ses membres tremblaient. Sa voix se brisait et ses paupières se fermaient. L’esprit s’accroupit devant elle. Ses anneaux vert émeraude la transpercèrent.

— Je ne compte pas mourir ici, murmura-t-il.

De sombres bêtes s’avançaient. Leurs yeux rouges luisaient dans l’obscurité. Elles étaient abominables.

Mélly prit conscience qu’elles ressemblaient au monstre de son rêve. Ces choses avaient le même désir de destruction. Leurs pas légers et rapides leur conféraient une allure féroce. Itanys ne se préoccupait pas des créatures alors qu’elles se rapprochaient rapidement. Il la dévisageait elle et l’obligea à se concentrer sur lui. Quand il fut certain qu’elle avait toute son attention, il lui tendit la main.

Mélly savait qu’elle ne devait faire qu’un unique geste : lever son bras cassé. Seulement, l’état pitoyable dans lequel il se trouvait l’empêchait de bouger. La douleur trop vive la menait au bord de l’évanouissement. La mort allait l’engloutir, elle le sentait.

Par désespoir, elle fit malgré tout cet ultime effort.

Le changement qui s’opéra en elle fut plus perturbant que la première fois. Elle sentit Itanys s’approprier sa place et son corps. Il fut bien plus difficile de le laisser s’emparer d’elle cette fois-ci. Inconsciemment, Mélly ne voulait pas quitter ce qui lui revenait de droit. Quand elle fut expulsée, le monde qui l’entourait lui apparut différemment.

Elle se retrouva libre de toute entrave et tenta de s’éloigner, mais fut bloquée par un lien invisible qui la ramena à son corps. Elle prit alors vite conscience du danger que cet état lui conférait. Elle se retrouvait plus proche de la mort qu’elle ne l’avait jamais été.

La jeune fille ne se sentait pas effrayée. Ne pas être prisonnière d’un corps s’avérait bien plus libérateur qu’elle ne l’avait jamais imaginé.

— Arg… grogna Itanys. Que ton enveloppe humaine est faible ! Ton corps de femme est si difficile à maîtriser.

L’esprit maugréa en retirant un bout de verre fiché dans sa jambe. Grâce à lui, le sang ne s’échappa pas des plaies. Une aura bleue entourait chaque blessure. Mélly plissa le nez devant la douleur qu’elle ressentait. Rien ne lui était épargné et elle eut bien de la peine à se retenir de crier.

Arrête ! implora-t-elle, en larmes.

Itanys la fusilla du regard et Mélly eut l’impression de se juger elle-même. Elle eut du mal à accepter le fait de ne plus être aux commandes de son corps.

— Je ne peux pas, grommela-t-il. Je suis obligé d’ôter le verre à moins que tu ne veuilles mourir !

Sa voix se fit intransigeante.

— N’agis pas comme une faible !

Mélly déglutit et prit sur elle quand il extirpa un autre morceau. Elle serra les poings et crispa les mâchoires.

— Tu perds trop de sang, remarqua-t-il.

La jeune fille peinait à saisir le sens de ses paroles. La douleur la parcourait tant qu’elle devait mettre toute son énergie afin de ne pas se laisser submerger. Elle hurla d’une voix stridente lorsqu’Itanys retira un énorme débris de son abdomen. Mélly se demanda comment il faisait quand les rôles étaient inversés. Elle ressentait plus fortement encore les frissons de son corps, le sang qui s’écoulait hors d’elle au point de l’affaiblir. Elle fut persuadée que jamais elle ne s’en sortirait.

Elle mourrait, personne ne pouvait survivre à de telles blessures. Dans un dernier effort, la jeune fille observa autour d’elle pour s’apercevoir que les monstres ne se situaient plus qu’à quelques pas. Leurs grognements sinistres lui indiquèrent qu’ils s’apprêtaient à attaquer. Ces créatures ne semblaient rien redouter.

— Donne-moi ta main, ordonna soudain Itanys d’une voix rauque, la ramenant au moment présent. Donne-la-moi ! répéta-t-il, insistant.

À l’intérieur de son corps, il avait le regard vitreux, la peau blanche. La jeune fille eut un petit temps d’attente, surprise de s’entendre avec une telle intonation. Puis, se remettant de son choc, elle s’exécuta.

Pour survivre, elle devait juste tendre la main. C’était un geste si simple et pourtant si difficile à accomplir.

— Je connais un sort, mais il n’est pas fiable, expliqua Itanys avant que leurs doigts ne se touchent. Espérons que nous serons chanceux…

Mélly songea que ce ne pouvait pas être pire. Elle alla à la rencontre de son corps et sentit son esprit se faire aspirer. Effrayée, elle voulut fuir, mais en fut incapable. Ses pensées se mêlèrent à celles d’Itanys et ses yeux se transformèrent. Ils fusionnèrent bientôt pour ne faire qu’un.

Itanys craignait que cet état soit permanent, mais tous deux n’eurent pas le choix. Ils devaient unir leurs forces. Leur énergie s’adapta et le lien qui les reliait alors s’amplifia.

Soudain, l’humaine se redressa. Son aura avait changé. L’être qu’elle était devenue ne ressentait ni douleur ni faiblesse. Une fumée bleue s’échappait de son corps. Elle s’intensifia, monta en puissance. Les plaies se résorbèrent. Le sang coula à nouveau dans ses veines.

Les prunelles vertes luminescentes, les cheveux volant autour d’elle, Mélly n’était plus celle qu’elle avait jadis été. Si quelqu’un l’avait vue, il aurait juré se trouver face à un démon sorti de terre pour anéantir quiconque se retrouverait sur sa route.

Yatsy était maintenant son nom : l’être né de deux esprits. Sans attendre, elle débita les paroles d’un sortilège d’une voix méconnaissable. Son savoir s’était accru. La fumée bleue redoubla, s’épaissit. Elle devint tellement opaque que Yatsy disparut.

En un souffle, tout redevint normal. Les créatures s’éclipsèrent à leur tour en un grondement lugubre. Elles avaient perdu la trace de celle qu’elles traquaient.

Je m’égarais à l’intérieur de l’immense gouffre de mon esprit. Je ne savais pas où j’allais ni ce que je faisais. J’errais simplement à la recherche de lumière. Je fuyais la réalité et plus je m’éloignais, plus les battements de mon cœur s’étouffaient.

Une lueur vive m’attira soudain. J’hésitai un instant avant de m’y engouffrer, cette lumière avait l’odeur du passé. En m’approchant, je revis la maison de mon enfance. Étonnée, plus j’avançais dans sa direction, plus mon corps rajeunissait. Du haut de mes quatre ans, tout me paraissait grand et inaccessible. Un bruit m’interpella et je me tournai dans la direction du garage de mon père.

Des étincelles m’éblouirent alors que je passais la tête dans l’entrebâillement de la porte en bois poussiéreuse. Un homme derrière un masque soudait des pièces. Mes yeux pétillèrent de malice tandis que l’odeur du fer m’assaillait les narines.

Tout ce qui m’entourait paraissait exister. À ma vue, l’homme s’arrêta et releva la protection de son visage. Je pus entendre la musique d’OMD[1]qui passait à la radio. Sur un air électronique de notre groupe préféré, je m’avançai.

Les lieux étaient sereins, calmes. Je pouvais même percevoir les oiseaux pépier au loin.

— Papa… appelai-je d’une petite voix.

Mon père m’observa et me sourit. Il posa ses outils sur son établi, enleva son casque, puis se roula une cigarette, l’alluma et passa une de ses mains dans ses cheveux encore longs. À cette époque il était mince et presque maigre, mais je le trouvais très beau. Je l’aimais. Sa présence me rassurait tellement.

En bruit de fond, j’entendais le moteur d’une voiture gronder sur la route menaçante qu’il y avait juste à côté de chez nous et je frémis imperceptiblement.

— Hey ma puce, tu joues avec « ton » corde à sauter ?

Mon père chassa un instant le danger de la route de mon esprit. Je remarquai tenir entre mes doigts des cordes rose fluo. Je lui souris de toutes mes dents, ne me rappelant pas qu’il ait été si grand.

Son accent anglais et ses fautes de langage m’étreignirent le cœur. Il me manquait et je fus certaine que je ne le reverrais pas. Je m’approchai tandis que mes cheveux, longs jusqu’aux fesses, voltaient dans les airs.

— Papa, tu fais quoi ?

— Je répare la voiture, expliqua-t-il en se frottant les mains avec de l’huile de térébenthine.

Elles étaient sales du temps qu’il avait passé sur les pièces noires. Une fois satisfait, il essuya ses paumes avec un papier absorbant.

J’observai le vieux garage empli d’outils étranges, de secrets et de mystères. Il m’avait toujours fasciné et je le voyais comme la caverne d’Ali Baba. Aux côtés de mon père, une « Mini » entièrement démontée attendait d’être réparée. Depuis combien de temps traînait-elle là ? Bien avant ma naissance…

Il y avait des pièces posées dans tous les coins. La poussière régnait en maître. Je me trouvais face au rangement de mon père et à sa façon de penser. Au cœur de cet immense chaos, il savait exactement où se situait chaque élément et à quoi il servait. Moi, j’étais perdue en ce lieu…

Il m’avait un jour expliqué qu’au plus profond du désordre naissait la perfection. Après avoir lavé ses mains, mon père me rejoignit et tapota ma tête.

— Ça te dirait un tour de Jaguar ?

Je sautai de joie, ravie de pouvoir monter à l’intérieur de la belle voiture qu’il avait ramenée d’Angleterre. La carrosserie rose pastel lui donnait du charme. Les sièges recouverts de cuir beige dégageaient une forte odeur. Et plus impressionnant encore, le volant en bois que je voyais doré. Mais de tout, ce que je préférais restait le magnifique jaguar en pleine course qui trônait sur le capot.

Il m’ouvrit la porte et m’assit sur le siège avant. William attacha ma ceinture et, les fenêtres baissées, démarra. Il s’engagea sur la grande voie dangereuse que je ne redoutais pas en sa présence. La vitesse fit voler mes cheveux et je me laissai porter, joyeuse, si fière d’être à ses côtés.

— La vie, c’est comme la voiture, lâcha-t-il sur un ton solennel. Ça défile à toute allure et rien ne peut l’arrêter.

Les yeux rivés sur la route, mon père restait très concentré. Je suivis son regard et me mis à admirer les champs. J’eus alors la sensation de grandir à vue d’œil. Je ne voulais pas vieillir !

— Il n’y a pas de freins ? m’alarmai-je.

Le paysage défilait de plus en plus vite. La peur m’étreignit lorsqu’un rayon de soleil vint réchauffer ma peau.

— Pas dans la vie, me murmura-t-il.

Je le considérai avec tristesse quand il se détourna de la route pour me regarder.

— Tout ira bien, m’assura-t-il.

Je ne souhaitais pas quitter cette voiture. Je ne voulais pas me séparer de mon père, de cette vie qui était la mienne. Je désirais rester à ses côtés sans jamais me réveiller et continuer cette route en sa présence. Sa conduite me tranquillisait, je ne risquais rien.

Pourtant, un bruit lointain me rappelait à la réalité. C’était comparable au battement répétitif de mon cœur. Je fus tentée de le rejoindre, mais j’aimais bien trop ce lieu. Il y faisait chaud, personne ne pouvait m’atteindre. Je préférais me cacher du monde devenu trop cruel.

Et alors que je pensais disparaître, une lumière vive, presque idyllique, nous aveugla de front. Je me sentis attirée, mais résistai, car au fond, je savais que tout cela n’était qu’une illusion.

— Tu dois y aller ! me dit mon père avec tendresse.

Je secouai la tête, la mine butée. La lueur se fit plus imposante.

— Tu le dois… répéta-t-il en me poussant vers l’avant.

J’examinai encore cette lumière qui représentait la vie. Je me rendais compte que le bonheur m’échappait. Celui-ci se trouvait à la fois proche et éloigné. Je me demandais ce qu’il était vraiment. À mes yeux, il s’agissait d’un simple moment pendant lequel je me sentais aimée. Il avait la couleur d’un doux rayon de soleil.

La voiture, et tout ce qui m’entourait, disparut. Mon père s’estompa en me souriant et je me retrouvai seule devant la lumière, suspendue dans les airs. J’hésitai toujours à m’y engouffrer quand soudain, une ombre apparut en son centre. Méfiante, je reculai, repensant au sombre chien qui hantait mes rêves. Néanmoins, ce ne fut pas lui qui me tendit la main.

J’observai cette paume gigantesque qui ne devait être qu’une pure invention de mon esprit. Elle s’imposait à mon champ de vision. Je ne voyais plus qu’elle.

— Allez, sors de ton trou. Tu ne vas pas rester là à tout jamais ?

L’air grave, Itanys émergea. Il ne semblait pas ravi de me trouver ici.

— Pourquoi viens-tu me chercher ? Tu as ce que tu voulais, répliquai-je en croisant les bras. Mon corps t’appartient, tu peux faire tout ce que tu veux…

Furieux, il m’attrapa la main sans me laisser le choix.

— Comme si ça me plaisait de contrôler le corps d’une femme humaine, fit-il, un rictus rageur sur les lèvres. Moi aux commandes, je le détruirais en moins de deux secondes, tu ne sais pas combien il m’a été difficile de te maîtriser !

— Je ne veux pas y retourner, hurlai-je. Le monde est laid, ça me fait peur…

— Tout le monde a peur ! trancha-t-il. Vas-tu choisir la facilité ?

Itanys grimaça, un pli soucieux sur le front. Je baissai les yeux en sachant qu’il avait raison et secouai la tête en repensant à mon père. Il m’avait dit d’y aller. Bien que cette voiture me rassure, je ne voulais pas y rester. Je dévisageai Itanys d’un œil nouveau.

Il m’avait sauvée. Était-il possible que je me sois trompée sur lui ?

— Allez, réveille-toi !

Itanys me tira en avant et cette fois-ci, je ne résistai pas, me laissant entraîner. L’esprit afficha alors un sourire en coin qui ne me dit rien qui vaille.

— J’espère que nous n’avons pas atterri où je pense, marmonna-t-il, l’air tracassé.

[1] Orchestral Manoeuvres in the Dark.

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