Chapitre 2 Partie 7

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2015, Boris

Des enfants couraient en criant un peu plus loin. Je regardais les pigeons sous notre banc qui picoraient les miettes de mon pain aux raisins en faisant des bruits d'ailes agacées. Cela faisait une heure que je cherchais le bar de Yolande et je me perdais à chaque fois. La réceptionniste, Roxanne, était partie en colère et de dépit j'ai proposé à Jean-Philippe de prendre un goûter. Je voulais calmer l'atmosphère de cauchemar enfantin qui s'installait, me chauffait le bas du dos comme une pièce sombre. Au moins le pain aux raisins m'apaisait, j'aurais tant voulu le manger loin de ce quartier labyrinthique. La boulangerie avait ces sculptures en chocolat qu'on n’ose pas toucher et une boulangère qui vous demande « et avec ceci ? » d'un ton utilisé tant de fois qu'il en a perdu son humanité. Mais c'était normal, c'était comme les boulangeries des rues normales où on ne se perd pas.

Je regardais mon téléphone au GPS en rade en avalant le cœur crémeux de ma viennoiserie. Jean-Philippe regardait le ciel, la tête renversée. Il avait fini son éclair au café depuis longtemps.

— Tu penses qu'on va rester ici pour toujours ? il a demandé.

— On va bien finir par trouver.

Une heure à suivre des indications de gens qui s’étonnaient de notre situation, à suivre des plans, à se décider à aller tout droit, et derrière moi le regard de Roxanne qui se demandait ce que je foutais, qui s'était déjà demandé pourquoi j'avais sonné. Elle ne connaissait pas le coin, elle avait dit que j'avais fait exprès de les amener là. Mais ce n'était pas de ma faute, on ne pouvait pas sortir de ce quartier, ses rues étroites et ses trottoirs minimalistes, son parc et ses enfants qui criaient.

Il était presque dix-huit heures, l'heure à laquelle je quittais le boulot normalement. J'ai fini de manger et je me suis levé. Le parc dans lequel on s'était arrêté était plein d'arbres biscornus, tout en branches.

— On y va ?

— Je sais pas, a dit Jean-Philippe

Je me demandais si j'étais en train de vivre un roman de Kafka. Je n'avais pas vraiment peur, c'était plus fin, une épouvante molle, sans signe tangible, une peur de film, presque agréable dans l'instant, quelque chose qu'on peut chercher parce que ça nous sort de cette angoisse naine qui plombe le moment où on se couche, quoi faire demain sinon continuer. Là on savait, on était perdu, il fallait sortir, un micro univers parfait.

— Peut-être qu'en fait ce quartier, c'est une sorte d'espace fermé, avec juste une entrée. Et qu'elle est presque invisible de l'intérieur.

— …

— Je sais pas... Tu veux qu'on se pose encore un peu ?

— Oui, m'a répondu Jean-Philippe.

— Ça va ?

— Je sais pas...

— …

— Et si on était puni parce qu'on s'en fout que Michel soit mort ?

— …

— Il est peut-être en train de nous hanter là, il a dit.

— Hm.

— …

— Ça te dit des Palmito ? j'ai dit. J'ai encore faim moi. Chez un ami. Enfin... Et puis je me dis que si ça se trouve c'est parce qu'on cherche le bar de Yolande.

— OK.

En quatre minutes on était devant chez l'Inspecteur, enfin sorti des rues vides, soulagés. On a préféré se taire, ne pas poser de questions à l'autre, au cas où il ait une réponse.


1975, Gottschalk

— Je voulais vous demander encore quelque chose si ça ne vous dérange pas, j'ai dit au père de Sylvie.

— Non, non, vous avez sauvé ma fille, ce que vous voulez.

— Vous savez peut-être quel animal a pu causer ces blessures ? je lui ai demandé en montrant les photos du dernier meurtre.

— Je sais pas trop... Attendez... Celle-là je sais. Un requin. Un gros.

— …

J'en avais marre. C'était un peu trop. Toute cette après-midi pour apprendre que tout était encore plus bizarre que prévu. Un requin ? En ville ? Au troisième étage ? Et le corps n'avait pas été déplacé. Je voulais rentrer chez moi, me reposer, poser la main sur le ventre de ma femme et sentir mon fils bouger.

2015, Boris

Après la marche interminable, se retrouver chez l'Inspecteur était reposant.

J'avais eu peur que Jean-Philippe réagisse de façon inappropriée au fait qu'il soit trisomique, mais il s'en foutait. Il jouait avec le chien. Tout le monde s'en fout quand on joue avec le chien. On a discuté, joué à la Megadrive et bu du Canada Dry et ensuite on est parti vers le bar de Yolande, chercher la clef. J'avais l'impression d’avoir douze ans et ça faisait longtemps que je m'étais pas senti aussi bien. L'Inspecteur a mis son long trench-coat beige et a fourré dans ses poches des tic tac et des Pitchs à la fraise. Il nous a regardés et nous a dit qu'il avait besoin de fruits quand il était sur un coup, ça l'aidait à réfléchir et à tenir. On a rien dit. En sortant, il a pris un Fédora beige et a donné une petite pichenette sur le rebord en essayant d'avoir l'air suave.

Son chien Moule menait la troupe, derrière lui Jean-Philippe tenait sa laisse, l'Inspecteur ensuite souriait fièrement en disant bonjour à des gens du quartier et je suivais sans savoir quoi penser. J'avais peur qu'on ne retrouve pas le bar, mais j'ai pu me diriger sans problème. C'était étrange d'y aller avec d'autres gens, comme quand vos amis rencontrent vos parents pour la première fois, deux univers familiers qui se mélangent alors qu'ils ne devraient pas.

— Bonsoir tout le monde, j’amène de l'aide ! j'ai dit.

— Salut petit, a répondu Yolande.

Il y a eu un moment de serrage de main et Yolande nous a demandé ce qu'on voulait boire. J'ai pris mon demi habituel, Jean-Philippe a pris un chocolat et l'Inspecteur a réfléchi très longtemps en se massant le menton. Yolande le regardait.

— Alors ? Ça vient ? … T'es sûr qu'il va pouvoir m'aider ton copain là ?

Je l'ai regardé et j'ai réfléchi. J'ai pensé à Evgraf et j'ai répondu que oui, il allait pouvoir nous aider. L'Inspecteur n'était pas vexé du doute de Yolande et a fini par demander un Diabolo Kiwi. Yolande a répondu qu'elle n'avait pas de sirop de Kiwi et il est retourné dans son esprit, monde où apparemment des centaines de boissons toutes aussi désirables les unes que les autres passaient devant lui. Le Poilu a pris la parole.

— Aujourd'hui je me suis rendu compte que plus le temps passait, moins j'avais la sensation d'avoir une langue dans ma bouche.

Le Belluaire n'a rien dit. Il observait Moule et son chien qui se reniflaient le derrière. Moule était très appliqué et l'autre le faisait plus par courtoisie que par habitude.

— Il est beau ce chien, c'est le tien ?

— Oui, a dit l'Inspecteur en se réveillant.

— Un Corgi ?

— Oui.

— Il s'appelle comment ?

— Moule.

— Il est obéissant ?

— … Oui... Assis Moule.

Moule a choisi de ne rien faire.

— Assis Moule, a répété l'Inspecteur, sans succès.

— On s'en fout qu'il obéisse, a dit Jean-Philippe.

Le Belluaire a fait une tête d'expert fatigué, a regardé le Corgi et a dit deux mots dans une langue que je ne connaissais pas. Le chien s'est couché sur le dos et a fait le mort. Il ne s'est relevé qu'après un troisième mot du vieux, qui lui a caressé la joue.

Il y a eu un silence, brisé par l'Inspecteur.

— Un Diabolo Banane !

— J'ai pas non plus. Grenadine ou menthe ?

— De l'eau.

On a tous bu en écoutant les vieux et on est ensuite monté à l'étage. Le coffre était toujours là, lumineux dans le capharnaüm. J'étais heureux de le retrouver, la gêne des gens qui se rencontrent pour la première fois s'était évanouie. J'étais encore une fois subjugué, le coffre nous faisait entrer en communion avec nous-mêmes. Nous n'étions plus Jean-Philippe, l'Inspecteur et moi, nous étions ceux qui allaient graviter autour du coffre pendant quelque temps.

— Il faut trouver une clef là dedans ?

— Voilà, a répondu Yolande.

— OK, a répondu l'inspecteur en faisant péter le sachet d'un pitch à la fraise.

Il l'a mangé en scannant la pièce.

— Je peux mettre ça où ?

— Donnez, a dit Yolande en prenant le sachet vide.


1975, Gottschalk

— Merci.

— Prenez votre temps surtout.

Yolande s'est mouchée dans le kleenex que lui avait tendu Longtrèfle et a repris son histoire.

— Ils sont venus pendant que je dormais. Ils étaient trois, il y en avait un qui était à côté de la porte et qui ne disait rien, il me terrorisait, c'était affreux. Après y'avait un type en cagoule. C'est lui qui posait les questions. Il avait une voix bizarre, comme s'il doublait un dessin animé, et puis un autre que j'ai pas pu voir.

— Et qu'est-ce qu'il a dit ?

— Il a dit qu'il voulait les clefs. C'est tout. Il ne répétait que ça. « Où sont les clefs ? Où sont les clefs ? »

Elle a repleuré un coup, ses longs cheveux noirs faisaient comme un étang troublé par une barque. Je détestais la voir pleurer, je voulais trouver ces gens. C'était presque soulageant, on avait des vrais humains derrière les meurtres, ils avaient un mobile. Et je comprenais le mobile. Il n'y avait que les histoires de crocodiles et de requins qui étaient troublantes.

Mais bien sûr, personne n'avait vu personne et Yolande ne se souvenait que de la phrase « Où sont les clefs ? » Personne ne savait ce qu'il y avait dans le coffre. Il fallait espérer que le père revienne.

2015, Boris

— Et voilà, trouvé.

L'Inspecteur a avalé la moitié d'une boite de Tic Tac d'un coup. Ça faisait du bruit. On s'est approché et il nous a montré la petite clef. Elle ressemblait à une clef de valise. Cela faisait des heures qu'on était là, on avait abandonné depuis longtemps, laissant l'Inspecteur faire tout le boulot. Lui ne disait rien, il cherchait. C'était la personne la plus méticuleuse et la plus détachée que j'avais rencontrée. Dans la pièce il avait pris chaque objet et avait examiné avec attention chaque recoin, avant de le poser derrière lui. Le regarder au début était fascinant, il avait des gestes symétriques et après une dizaine de minutes faisait ça très vite. On lui avait demandé si on pouvait l'aider, mais il avait fait un geste vague, semblant dire de déplacer les objets déjà analysés plus loin. On en avait eu marre assez rapidement. On avait un peu dormi, on avait bu beaucoup de café. J'avais feuilleté les cahiers dans le coin. Ils étaient remplis de noms et de faits historiques, classés par semaines, un cahier par semaine. J'ai pu apprendre que pendant la vingt-troisième semaine de l'an 987 Hugues Capet avait été élu roi de France. Quelqu'un dans la famille Rougemont devait être un passionné d'Histoire. J'avais voulu chercher le cahier qui correspondait à ma naissance, mais je ne l'ai pas trouvé. J'en ai pris un au hasard, celui de la trentième semaine de 1963. J'ai pensé que ça n'allait pas déranger Yolande. L'Inspecteur n'avait fait aucune pause, n'avait rien dit. Il avait cherché.

Vers quatre heures du matin, au tiers de la pièce, il avait trouvé la clef.

On a voulu l'essayer, au cas où. Même si on sentait bien que c'était elle. Malgré sa taille elle était gravée de tas de petits engrenages microscopiques.

La serrure correspondait. On a pu tourner, juste un quart. Il y a eu un klong et puis plus rien. Il en restait deux à trouver. On a pas voulu réveiller Yolande qui s'était mise dans une chaise dans son bar et qui ronflait doucement.


1975, Gottschalk

Je n'arrivais pas à dormir. Ma femme était furieuse contre moi. Je n'avais pas le droit de toucher son ventre. Elle ne m'avait rien dit, mais elle me détestait, parce que j'aimais notre fils et qu'elle non. Elle m'en voulait, je n'avais pas le droit. Je n'avais pas le droit d'aimer notre fils plus qu'elle. Il fallait que j'attende qu'elle s'y fasse, que l’instinct maternel lui donne un coup de pied au cul et qu'il lui dise que trisomique ou non, ce n'était pas grave. Elle me détestait parce qu'elle se détestait.

Annotations

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PM34
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CV

Ce texte participera à un appel à texte, merci de me donner un maximum de conseils et de point à améliorer !
Chaque chapitre correspond à une réécriture du texte. Seule la dernière version en date peut être annotée, sinon je serait vite perdu ^^

Précision pouvant être utile : le genre demandé pour l'AT est l'horreur.
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