Chapitre 2 Partie 6

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1975, Gottschalk

La sonnette ne semblait pas fonctionner, mais quand j'ai voulu frapper il y a eu un bruit de tourterelle. Le doux rouuu, rourou qui me rappelait toujours mes visites chez mes grands-parents à la campagne.

— C'est sa sonnette ? a demandé Longtrèfle.

— Je sais pas.

On était devant l'entrée employés d'un aquarium désaffecté. J'avais suivi la piste du crocodile, plus parce qu'elle existait que par vraie conviction. Je faisais mon travail. Après quelques coups de fil on m'avait dit qu'il n'existait officiellement et sans doute officieusement qu'une seule personne dans la région qui avait ce genre de créature. Il était le gardien d'un aquarium désaffecté à vingt kilomètres de la ville. Il vivait à l'intérieur, pour repousser les squatters et les vandales.

On a fait le tour est on a trouvé un trou dans le grillage. L'aquarium était attaqué par le lierre. Dehors il y avait une baleine taille réelle avec marqué BUVET..E au-dessus. Le T était au sol et le bois dans lequel il était fait était spongieux et marron. L'entrée principale était fermée. Longtrèfle a crié, pas de réponse. Le type n'avait pas le téléphone. Il avait des crocodiles, je n'avais pas envie de rentrer.

On a fait le tour, encore. La végétation s'était laissée aller, avec des nuages de buissons loqueteux autour d'un stand de glace pingouin et un parterre de ronce ponctué de fougères qui semblait nous signifier que là-bas, cette porte rouge entrouverte était importante.

— Attends là je reviens, a dit Longtrèfle. Je vais chercher de quoi couper les ronces.

On se tutoyait depuis le dernier cadavre. Sa voix était pleine d'une résolution que je ne lui connaissais pas encore, ses rebords ondulés comme tendus par la décision qu'il venait de prendre. J'ai attendu, anxieux, pas envie de me retrouver seul avec mes pensées. J'ai regardé autour de moi. De la végétation sans géométrie, un aquarium fait de formes disparates encastrées les unes dans les autres, une porte rouge, des animaux kiosques. Un carré, là dans le mur. Il était peint sur une surface rugueuse. Je devais faire abstraction de la texture blessée pour ne voir que la figure. Son centre au croisement de ses diagonales. Ses côtés égaux. Ça m'a apaisé.

J’entendais Longtrèfle qui revenait. Il avait trouvé deux morceaux de bois mort. On a donné des coups dans les ronces en rigolant comme des enfants.

Une fois un passage vers la porte dégagée il a dégainé son arme. On est entré et j'ai fermé la porte. On était dans une partie que le public ne voyait pas. Des bassins vides alignés sur des parpaings et tout un ensemble de tuyaux. Ça sentait les algues et la terre mouillée. Dans de grands éviers en inox un tas de machins en plastiques attendait d'être nettoyé depuis des années. Rien n'était cassé, c'était juste sale, poussiéreux, avec derrière cette humidité de fond de seau, qui tachait les murs et nos semelles. Sous chaque bac il y avait une étiquette avec un nom de poissons. On est sorti par une porte sur notre gauche et on a traversé un couloir. On est passé à côté d'un panneau en liège rempli de punaises inutiles et on est arrivé dans la partie publique de l'aquarium. L'odeur d'algues était plus forte. En face de moi il y avait un grand bassin rempli de racines et une cascade de plantes aquatiques mortes faisait un pilier sec au milieu. Dans un coin un cortège de champignon suivait un tuyau bleu vers le fond. Les parois en verre étaient blanchies et en bas quelques flaques d'eau pourrissaient. La salle était faite pour ressembler à une grotte, avec un plafond en carton-pâte et des alcôves où nichaient de plus petits bassins remplis de sables et de cailloux. Le sol était envahi par la poussière et les petits débris. La peinture marron du décor s'écaillait par endroits et les panneaux explicatifs sous chaque petit aquarium étaient aux trois quarts effacés.

— Y'a quelqu'un ? j'ai crié.

Pas de réponse pendant une dizaine de secondes. Et puis un son de haut-parleur, sourd, comme un moine bouddhiste qui médite. Une voix d'enfant s'est superposée au bruit.

— Allez-vous-en ! L’endroit est gardé !

— On cherche juste à parler à M. Lavlé, tu es… son fils ?

— Sa fille !

— Pardon.

— Vous lui voulez quoi ?

— On veut juste lui poser des questions.

— Pourquoi ?

— On est des policiers. On a besoin de lui pour parler de crocodiles.

— Vous êtes vraiment des policiers ?

— Oui.

— Montrez votre badge. Il y a une caméra juste au-dessus de vous.

J'ai regardé autour de moi sans la voir, mon badge déjà sorti de ma poche arrière.

— À droite... Là !

Il y avait un oursin en carton gris dans un coin, qui abritait une petite caméra.

— … C'est bon ?

— Hm...

On a entendu un clic. J'ai regardé Longtrèfle qui a haussé les épaules en levant les sourcils. Un autre clic.

— Vous pouvez m'aider ?

Elle semblait au bord des larmes, les retenant de toutes ses forces.

— Oui, bien sûr, qu'est-ce qui se passe ?

— Je suis coincée. Je peux pas sortir.

— Où est ton père ?

— Chez nous, dans la caravane, pas loin. Mais il s'est fait mordre, il peut pas bouger. On a pas le téléphone. Et pas de haut-parleur, dans la caravane, il m'entend pas, il croit que je suis partie faire les courses et chercher de l'aide.

— Il s'est fait mordre ?

— Tolstoï l'a mordu. Pourtant il est gentil. Mais depuis pas longtemps ils sont devenus fous, méchants. Il m'a dit de faire attention. Je suis allée dans la salle avec les vidéos pour voir où ils étaient pour les éviter, mais ils sont dehors, pas loin, je peux pas sortir.

— … les crocodiles sont pas loin ?

— Oui oui. Je les entends. Des fois je les vois sur les vidéos. Surtout Tolstoï. Les autres se cachent.

— Ils se sont peut-être échappés ?

Qu'un crocodile fasse vingt kilomètres pour attaquer une femme au premier étage de son immeuble, c'était peu probable, mais quelqu'un aurait pu le trouver l'utiliser, l’affamer, le lâcher dans la pièce au coffre. À ce niveau je me raccrochais à Sherlock Holmes et son « Lorsque vous avez éliminé l’impossible, ce qui reste, aussi improbable que cela paraisse, doit être la vérité. » pour me prouver que je n'étais pas fou.

— Ils sont où là ? a demandé Longtrèfle.

— Je.. Je sais pas, je vois pas...

Encore un clic. On s'est regardé. J’avais peur, mais Longtrèfle paraissait excité. Il essayait de le cacher en serrant la mâchoire et en plissant les paupières, mais ça accentuait l'impression. Encore un clic.

— Je vais vous dire par où passer. J'ai l'habitude de regarder mon père avec les caméras, alors ça va aller.

— Tu pourras nous prévenir si un crocodile approche ?

— Normalement oui...

— …

— Alors là, il faut suivre euh... Espace sensoriel.

On l'a écoutée. Encore de la fausse grotte et des bassins vides. Ceux-là étaient en forme de tube. Ils étaient censés recueillir des méduses. Je faisais attention à chaque coin d'ombre et toutes les flaques d'eau stagnante semblaient cacher un reptile d'une tonne. J'avais lu que leur mâchoire était la plus puissante du règne animal. J'avais vu le corps de Nadine Rougemont.

— Tu m'entends petite ?

— Sylvie.

— Oui. Sylvie. Il y a combien de crocodiles ?

— Six.

— Tous des gros ?

— Cinq moyens et un gros. Tolstoï.

— Gros comment ?

— Un peu plus de sept mètres.

— Et les autres ?

— Cinq ou six mètres.

— Ils sont tous gros en fait. Tolstoï est juste très gros.

— Oui, voilà.

Je regrettais d'avoir demandé, mais j'avais envie d'en savoir plus, pour faire parler Sylvie et parce que j'étais curieux, comme si je voulais connaître exactement les caractéristiques physiques de mon meurtrier. J'osais presque demander si Tolstoï était symétrique, mais je ne voulais pas que Longtrèfle me trouve étrange.

— On est bientôt arrivé ?

— Presque, il faut aller à gauche et là vous allez avoir un cou...

— Cou ? a dit Longtrèfle qui ne cachait plus sa fébrilité.

Un clic et rien. Pendant longtemps. Sylvie a repris la parole.

— Je sais pas. J'ai l'impression d'avoir vu quelque chose bouger. Mais je regardais pas le bon écran. Venez s'il vous plaît. Viiite. J'ai peur.

Je me suis rendu compte que ma peur à moi me montrait des crocodiles dans sept centimètres cube d'eau parce qu'elle était toute seule. Elle s'étirait en rigolant. Longtrèfle était curieux et fébrile et Sylvie n'était pour l'instant qu'une voix. Une fois qu'elle nous a bien signifié sa propre peur, la mienne s'est envolée pour laisser place à ce complexe du chevalier blanc qui dit que les gens terrorisés doivent être aidés, et qu'ils doivent être aidés par moi.

— On arrive. Où après le couloir ?

— Euh... La deuxième porte, à droite.

On a couru, chaque virage inspecté, chaque ombre assimilée et on s'est trouvé devant une porte que Sylvie nous a ouverte en vitesse. Plus loin, on a entendu un grognement et Longtrèfle a dit quelque chose dans sa barbe. Il s'est ensuite précipité dans la direction du bruit. Je l'ai laissé, je savais au fond que tout allait bien se passer, même si je n'étais pas le genre de personne à marcher à l’instinct. Je n'avais même pas envisagé la fuite, seule chose raisonnable, j'étais emporté par le moment.

Sylvie devait avoir huit ans et avait une tête à faire des tas de conneries, juste pour tester ce que les autres allaient dire. Des yeux qui cherchent et une façon de vivre tout en ressort, pas de gestes simples, des soubresauts et des pirouettes, même pour respirer.

— Tu es là depuis combien de temps ?

— Hier, mais ça va... Et votre collègue ?

— …

— Regardez ! Là !

Elle m'a montré un écran au milieu de dizaines d'autres. Longtrèfle pointait son arme sur quelque chose qui était hors de notre vue.

— On peut voir ce qu'il y a en face de lui ?

— Non... Il ?

— Je sais pas... Je le connais pas encore très bien. Je l'ai rencontré hier...

— Et vous le laissez tout seul comme ça ?

Au lieu de répondre, j'ai regardé et écouté. J’ai entendu Longtrèfle dire “désolé, ce n’est pas encore le moment”. Il a ensuite tiré quatre coups de feu, quatre énormes lettres K suivies d'un ouragan de deux secondes. Il a marché en direction de sa cible et est sorti de l'écran.

— Longtrèfle ?

— Oui oui. C'est bon, vous pouvez sortir. Enfin... Ça va peut-être choquer la petite.

— Je m’appelle Sylvie et je veux voir.

Elle a fait oui de la tête, décidée. On est sorti. En face de nous contre le mur il y avait le corps d'un crocodile. Sa peau était très noire et craquelée, comme s'il était mort depuis longtemps et qu'on avait essayé de le brûler.

Sylvie a sangloté et a murmuré « Tolstoï ».

— Dans la salle d'après y'a des carcasses. Je pense qu'ils se sont bouffés entre eux, Longtrèfle m'a dit tout bas.

Il s'est approché d'elle, s'est accroupi. Il l'a regardé sans rien dire pendant une dizaine de secondes et s'est relevé.

— On va voir ton Papa maintenant, j'ai dit, ça va aller.

Sylvie a reniflé et nous a dit de la suivre. Je me sentais perdu.

Le sang du crocodile coulait dans la poussière en vagues noires.

— C'est par là, venez !

Elle est partie en courant et je l'ai suivie du regard.

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