Chapitre 2 Partie 5

8 minutes de lecture

1975, Gottschalk

Devant nous un deuxième corps déchiré était posé sur un lit. On avait lavé le sang et on voyait la chair. Les gens ont peur du sang, ça les dégoûte, mais ils ne savent pas. Sans lui on voit les os brisés, les tissus graisseux qui coulent et comme des rayons de muscles qui se vomissent des bouts arrachés. Sans le sang l'homme c'est de la viande.

On avait trouvé l'autre cadavre deux jours après la mort de Nadine Rougemont. Les mêmes circonstances, le même lieu. C'était un client de l'hôtel. On l'a trouvé après, mais il est sans doute mort au même moment. Peut-être un témoin. Il n'avait plus de tête. Mais dans un coin il y avait un tas d'os nettoyés, un tibia et des bouts de crâne.

Les blessures n'étaient pas les mêmes, mais on avait arrangé le corps de façon symétrique. Il était allongé sur son lit, coupé en six. La jambe gauche avait la même forme que celle de droite, mais elle n'avait pas la même texture. On avait l'impression que quelque chose l'avait tassée. Quelque chose avait enlevé un mollet et un pied, l'avait mangé, s'était retourné vers le corps et avait décidé qu'il en avait assez, mais qu'il fallait équilibrer. Il avait pris la jambe intacte et, comme si c'était de la pâte à modeler, l'avait écrasée pour qu'elle ressemble à celle à moitié mangée.

J'ai pensé à ça pendant que Longtrèfle demandait aux voisins les choses habituelles. J'entendais une petite vielle qui pleurait. Elle devait sans doute tenir sa blouse fermée sous son cou. Les vieilles font souvent ça quand elles ont peur, comme si elles savaient quelque chose de plus que nous.

La pièce dans laquelle j'étais ne sentait rien malgré le cadavre présent depuis plus de 24 heures. Ou je n'y sentais rien. J'avais la tête dans du coton imbibé d'une huile sèche. Je la secouais de droite à gauche en essayant le plus précisément possible d'être égal dans mon mouvement. Ça me balançait. Je faisais ça doucement, pour qu'aucun de mes cheveux ne bouge. J'avais envie de les coller. J'avais envie de me coller les doigts entre eux. J'avais envie qu'on me foute dans un cercueil hexagonal, les bras et les jambes en croix.

Alors j'ai pensé à ma femme qui pleurait elle aussi, en se tenant le ventre et à notre enfant trisomique. Elle pleurait, de larme en larme, à chaque sanglot une quantité égale. Je ne savais pas quoi dire. Je ne savais pas si ça me faisait quelque chose. Ça ne changeait rien. Mon enfant était toujours parfait. Un enfant trisomique c'était aussi symétrique qu'un autre. Et je ne pouvais pas lui dire ça et ça me donnait envie de frapper dans un mur, des deux poings en même temps.

Le travail, d'habitude, me calmait. Il fallait que je me concentre. Des gens bouffés par des bêtes, avec un type qui assemble tout comme il faut. C'était possible. Aller voir les cirques, allez voir ceux qui avaient des autorisations spéciales. Il devait y avoir quelqu'un avec des crocodiles ou des ours ou autre chose. Je me suis levé et j'ai regardé la victime encore une fois. Un gorille ?

Ma femme pleurait et j'allais au cirque.

— Vous allez bien ? m'a dit Longtrèfle en rentrant dans la pièce.

— Oui oui, j'ai répondu en sortant la tête de mes mains. Vous avez quelque chose ?

— Un gros bruit, pas assez pour rendre les gens suspicieux, comme un meuble qui tombe, hier. Ou avant hier ? Quand on dort pas, on a du mal. Enfin bref. Ils ont entendu la même chose que Charlotte.

— OK.

— On devrait attendre l’autopsie.

Longtrèfle avait la tête de quelqu'un qui n'ose pas. J'ai attendu. Je voulais lui demander s'il avait vu le Baron.

— Vous voulez me demander quelque chose ? j'ai fini par dire.

— Hm... Tant qu'on est là, on pourrait aller la voir cette porte du sous-sol non ? Celle qui fait peur à tout le monde.

— Plus tard. Je veux d'abord suivre la piste des morsures de crocodile.

— …

— Mais on ira demain.


2015, Boris

— Michel a explosé, a dit Jean-Philippe. Ça a fait un bruit de viande pourrie qu'on jette à la poubelle, Il bouillait, je l'entendais faire des glouglous à cause de ton retard. Tout le monde l'entendait. Un boucan pas possible. Ça faisait trembler les murs. Au début je croyais que c'était le bruit de la cave qui était revenu. Il faisait pas des bruits humains. Il faisait, je sais pas.

Il accompagnait ses mots de grands gestes saccadés. Je ne savais pas quoi dire.

Il s'est mis à pleurer. Il s'est assis par terre sur le bord du trottoir. Je regardais la lumière du gyrophare muet de l’ambulance et les gens qui venaient voir pour demander ce qu'il s'était passé. Un gamin me regardait dans les yeux en mangeant un KitKat. Il n'avait pas détaché les barres une par une, il avait croqué directement dedans. Je me suis assis à côté de Jean-Philippe et je lui ai demandé si ça allait.

— J'ai peur pour ma sœur.

— Elle va comment ?

— Je l'ai appelée, ça va. Elle a un peu les mêmes trucs que Michel, enfin mon beau-frère me dit qu'on sait pas trop parce que de toute façon elle a toujours beaucoup pleuré pour rien. Il est con. Enfin bon, ça va. Pour l'instant. Mais si elle faisait comme Michel ?

— Et ta sœur, elle est du genre sanguine ? Elle s’énerve facilement ? Quand ta nièce, euh...

— Irina.

— Quand Irina veut pas finir ses petits pois, elle se met en colère ta sœur ?

— Non, elle est pas comme ça.

— Et pourquoi s'en faire alors ? Michel qui explose, c'est surtout à cause de son tempérament non ? C'est ce qu'on nous a dit. Les spécialistes racontent ça. Si ta sœur est une personne calme, ça ira. Elle va guérir.

— Ouais...

— Alors ?

— Ouais. Ouais.

—...

— Merci Boris.

— C'est cool comme nom, Irina.

— Je sais.

On a rigolé comme à la fin d'une série des années 90. Un type en blanc est sorti de l'immeuble et il nous a dit que c'était pas la peine, qu'il fallait qu'on rentre chez nous, parce qu'il y en avait pour la journée pour tout nettoyer. Un type en bleu nous a dit que non, il avait des questions avant. Le type en blanc a dit « Kabloum » et le type en bleu a fait « ha ».

— Kabloum ? j'ai demandé ?

— Euh... le type en blanc a fait pour meubler sa gêne. Un terme technique...

— Et donc ? j'ai dit en faisant l'offusqué.

— On appelle ça comme ça, quand quelqu'un explose à cause de la maladie qu'avait votre collègue.

— D'autres gens ?

— Oula, plein.

— Tout le monde explose ? Enfin tous ceux qui ont choppé... Comment elle s’appelle cette maladie ?

— On sait pas encore, on l'appelle la pisseuse, mais c'est entre nous. Les scientifiques cherchent pourquoi là. Vous regardez pas les infos ?

— Non, j'ai dit.

Tout le monde s'est tu. C'était très bizarre de ne pas regarder les infos. J'ai repris après avoir regardé le visage blême de Jean-Philippe.

— Alors ? Tout le monde explose ?

— Non non. On sait pas trop. On pense que c'est lié au cœur. Comme si le sang qui gicle trop fort dans les veines sortait de partout en même temps.

— Hm, a fait Jean-Philippe, rassuré.

On a laissé l'immeuble et les ambulances et les uniformes et on a marché à travers la foule des badauds qui se sont écartés sans rien dire. Le gamin au KitKat mutilé n'était plus là.

— On fait quoi Boris ?

— Elle est où la réceptionniste, j'ai demandé ?

— Rentrée chez elle un peu avant que tu arrives.

Dommage. J'aurais bien aimé la réconforter. Assez pour que de la tête, le cheval Courage et écœurante Luxure me poussent au cul. Il devait y avoir des trucs plus nobles avec eux. Il devait aussi y avoir le jeu d'une certaine atmosphère, mais je n'ai retenu que mon estomac et mes couilles.

— Tu sais où elle habite ?

— Oui, a répondu Jean-Philippe.

— Hm...

— Je croyais que tu la détestais.

— Je déteste jamais personne. C'est plus elle. De base, j'ai l'impression qu'elle est juste, je sais pas... Le stéréotype de la bourgeoise méchante. Avec son col roulé et son chignon et ses bijoux à perles et sa tête sévère. Alors je l'ai traitée comme ça. Comme d'habitude j'ai oublié que les gens ne sont pas juste deux mots.

— …

Ce que j'ai dit m'a fait repenser à la photo que m'avait donnée Yolande, celle avec son frère et sa sœur, là où je les avais trouvés si caricaturaux. Stanislas que j'étais certain d'avoir déjà vu, sérieux et sombre, Charlotte, énervé et fière... Jean-Philippe a coupé mon train d'idées alors qu'on avançait dans une rue que je ne connaissais pas.

— En fait, tu veux juste lui toucher le pissou.

— Quoi ?

— Il a ri.

J'ai fait semblant d'être vexé pendant quelques instants. Je ne connaissais pas cette partie de la ville. Il était presque 15 h 30, les gens n'étaient pas pressés et ils étaient peu. Il n'y avait pas d'arbres ou de jardin public, juste les enfilades de murs et de trottoirs étroits. Parfois une voiture passait en vitesse et on pouvait voir sur nos vêtements le déplacement d'air. Quelque part, plus loin, il y avait l'ambiance aiguë d'une cour de récréation.

— Comment tu connais son adresse au fait ?

— Ba...

— Toi aussi tu...

— Lui toucher le pi...

— Oui, voilà, j'ai dit.

J'avais toujours beaucoup fait semblant quand ça concernait le sexe. Adolescent, j'avais fait semblant de ne pas être puceau. J'avais fait semblant de ne pas trouver ça important, pour faire intellectuel. J'avais fait semblant de ne pas être fier ou déçu de moi, pour ne pas faire voir qu'il y avait une part de compétition dans l'acte sexuel. J'avais fait semblant de ne pas me masturber, de ne pas aimer les gros seins ou les belles fesses. C'était comme si j'avais honte d'une partie de moi que je voyais barbare, alors que ce n'était pas parce que j'avais envie de baiser avec la réceptionniste que je la voyais comme un morceau de viande. Au contraire, je devais peut-être me sentir fier d'avoir eu envie d'elle à partir du moment où elle s'était révélée complexe et épaisse, comme si j'avais eu le pénis humaniste.

On est arrivé en bas d'un immeuble normal. Jean-Philippe m'a montré une sonnette. « Roxanne Strangleneir ».

— Elle s'appelle vraiment comme ça ?

— Oui. Tu savais pas ?

— Je l'ai toujours appelée la réceptionniste.

— …

— Oui, bon.

— Sonne, a dit Jean-Philippe.

Je n'osais pas, je n'avais jamais été très timide, mais c'était difficile, je ne savais pas quoi dire.

J'ai sonné.

Annotations

Recommandations

Ai acheté un couteau
« Tout ceci est vraiment vrai. » ... « Le vent emportait tout » ... « Je ne devais m’en souvenir que bien après mais, cet été-là, il y eut une première morte. » ... « Loïs ! Loïs ! Loïs ! »

Image : page des Anneaux de Saturne de W.G Sebald par James Elkins
28
50
130
10
leo stem
Sasha Sanders vit la vie dont elle a toujours rêvé.

C'est une star de cinéma international qui possède tout : la beauté, le charisme, la célébrité, l'argent, le pouvoir.

Malgré tout, le succès se fait plus rare ces derniers temps. Pour donner un nouveau souffle à sa carrière, son agent lui propose un rôle important qu'elle refuse catégoriquement d'endosser, trop proche de sa vie précédente qu'elle essaye désespérément d'oublier.

Malheureusement pour elle, le spectre du passé ne tardera pas à refaire surface.

Alors qu'elle se réveille d'une soirée bien arrosée, Sasha découvre à ses côtés le cadavre d'une jeune femme. Très vite, elle devient le suspect numéro un.

L'a t-elle vraiment tué? Est-elle victime d'un complot ? Le cauchemar recommence t-il pour elle ?

La commissaire Elise Delarosa, vieille connaissance de Sasha, est nommée pour diriger l'enquête qui s'annonce simple.

Mais une révélation inattendue va venir bouleverser la donne : le cadavre retrouvé n'est autre que la soeur d'Elise, Jeanne, disparue il y a quinze ans et dont Sasha avait été accusée du meurtre.

Des questions vont se poser : où était-elle depuis dix ans ? Sasha avait -elle caché une part de vérité? Est-ce une coïncidence?

Pour résoudre cette affaire, les deux femmes vont devoir affronter leur passé commun et contourner les obstacles qu'elles vont rencontrer en enquêtant sur la ville où tout a commencé : à TERRANOVA.

CV - Ouvert à toutes remarques
195
430
2242
101
Sebastian Quartz
Carl est libertaire et pédopsychiatre. Il exerce avec des méthodes bien à lui en essayant de garder la tête hors de l'eau. Sa vie n'étant plus ce qu'il espérait, il nage en eau trouble lorsqu’un petit garçon toque à la porte de son cabinet.

CV & Œuvres déposée sous copyright sous couvert d'autres noms d'auteur et d'histoire
281
595
1510
198

Vous aimez lire Aurélien Alaert ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0