Chapitre 2 Partie 3

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1975, Gottschalk

Je me suis réveillé à quatorze heures et j'ai mangé le sandwich jambon emmental que m'avait préparé ma femme. J'ai ramassé les miettes. Je les ai mises dans la poubelle en marmonnant une mélodie inventée. Ré La Ré La Ré La Ré La. Et ainsi de suite.

Ma femme était chez une amie. Elle m'avait laissé un mot qui me l'expliquait. Dans deux heures on avait rendez-vous chez l'obstétricien pour une échographie. Je me suis assis et j'ai écouté la radio quelques instants. Les gens y parlaient trop ou la musique ne me plaisait pas. J'ai allumé la télé et elle ne fonctionnait pas. Juste de la neige. Je ne l'ai pas éteinte, j'aimais le bruit blanc. Je respirais lentement, assis sur mon fauteuil, les yeux fixes sur le mur vide. C'était apaisant. Je me balançais doucement et j'avais l'impression que mes os flottaient dans mon corps, mon crâne ondulait dans le sac de peau de ma tête. Quelqu'un dans mon immeuble ou celui d'à côté a hurlé : « BORDEL HENRI QU'EST-CE QUE TU FOUS AVEC TA... » puis il y a eu un long cri très aigu. Je me suis levé, j'ai pris mon arme, vérifié le chargeur, sanglé mon holster, enfilé ma veste et suis sorti sur le palier.

Le couloir était plus sale que d'habitude. Une couche de marron, de vieux, d'humidité mal gérée. Ma voisine d'en face, une veuve à la retraite, a ouvert sa porte et je l'ai trouvée repoussante. Elle m'a regardé, a écarquillé les yeux et est tout de suite rentrée chez elle. Elle me disait d'habitude bonjour tous les matins. J'habitais au cinquième étage. J'ai pensé que le son venait d'en bas. J'ai préféré prendre les escaliers.

Ça sentait mauvais, une poubelle qu'on a oubliée l'été. À chaque marche l'odeur était plus forte et j'avais l'impression que la saleté était plus imprégnée dans les murs. J'ai entendu des pas plus bas. Des pas lents et lourds, en pantoufles. C'était un garçon en pyjama. Il devait avoir une dizaine d'années. Il a levé les yeux vers moi et j'ai vu que son visage était sale, comme s'il venait de jouer dehors.

— Est-ce que tu as entendu quelqu'un crier petit ?

— Hein ?

— Le cri, quelqu'un crier ?

— Non non, je vais juste voir mon copain.

— Hmm. Tu habites à quel étage ?

— Troisième. Mais... J'ai pas le droit de parler aux étrangers.

— Je suis policier, regarde.

Je lui ai montré mon arme. Il l'a fixée, la bouche ouverte.

— Je peux tirer avec ?

— Non.

— S'il vous plaît.

— File.

— Rhaaa. J'ai pas envie, je veux... Rha.

J'ai continué à descendre. Ça sentait de plus en plus mauvais. Les murs étaient tagués, avec de larges bandes noires qui semblaient avoir été gribouillées au stylo bille par un vandale très patient. J'ai ouvert la porte du troisième étage. Le crépi était aussi sombre que ça avant ? J'avais l'impression que c'était plus blanc. Je me suis engagé dans le couloir et j'ai sonné à la première porte.

— Bonjour.

— Vous voulez quoi ?

— Je suis de la police, je voulais savoir si vous aviez entendu quelqu'un crier il y a quelques instants.

Il a regardé de très près le badge que j'avais sorti de ma poche. Il faisait partie des gens qui n'aimaient pas les policiers. La plupart des gens n'aimaient pas les policiers. Dans les séries américaines, tous les gens normaux coopèrent. Dans la vraie vie, ici, les gens se sentent moins rassurés quand il y a des policiers. C'était agaçant, mais j'avais appris à faire avec en étant extrêmement poli en toute situation.

— Vous avez pas mieux à foutre que d'essayer de capturer quelqu'un qui crie en début d'après-midi ?

— Ça semblait être un cri de détresse, c'est pour ça. Vous n'avez rien entendu ?

— Non.

Et il a fermé sa porte. J'en ai essayé d'autres, mais personne n'avait rien entendu. J'étais frustré. Je doutais. Est-ce que j'avais rêvé ? Je m'étais peut-être assoupi dans mon fauteuil ? J'ai observé le crépi sur le mur de plus près et j'ai passé mon doigt le long des aspérités acérées. Je n'aimais pas le crépi, j'avais toujours peur de tomber et de m'arracher la moitié du visage contre. C'était complètement idiot d'en mettre à l'intérieur. J'ai regardé mon doigt et un peu de crasse était dessus. Je me suis essuyé avec un mouchoir et j'ai repris les escaliers. Je n'allais pas sonner chez tout le monde si ? J'allais peut-être remonter chez moi, téléphoner pour demander si quelqu'un avait appelé la police dans mon immeuble. Ça sentait de plus en plus mauvais, j'avais l'impression d'avoir la tête dans un vide ordure.

Il y a eu le même cri et puis des pleurs. Je me suis arrêté pour écouter. Ça venait de plus bas c'était certain. J'ai aussi entendu les mêmes pas lourds que tout à l'heure, derrière moi.

— Tu tireras pas avec mon pistolet, c'est tout.

Le gamin avait l'air terrorisé.

— Vous êtes vraiment policier ?

— Oui oui, qu'est-ce qui se passe ?

— C'est Hugo, il...

Il s'est mis à pleurer, les mots noyés dans une profusion de sanglots hoquetant.

— Quoi Hugo ?

Il a essayé de me répondre, mais il n'y avait que des syllabes, beaucoup de « mooo » et quelques « buu ». En bas encore un cri. Une phrase que je n'ai pas comprise. Le gamin qui pleurait de plus en plus, debout en pyjama dans les escaliers pleins de tags. Je l'ai pris dans le bras gauche et je suis descendu. Ça me pleurait dans les oreilles et sur ma veste.

— Ch-ch-ch-chut, c'est bon, je vais voir ce qui se passe en bas et je m'occupe de toi d'accord ?

Il s'en foutait.

— HENRI ARRÊTE ! PAS CA ! NON HENRI. S'il te plaît, s'il te plaît.

Et une rafale d'autres s'il te plaît, derrière la porte qui menait au rez-de-chaussée. Et l'odeur. Et les pleurs. Je me félicitais intérieurement pour ma patience. La peur devait aider aussi.

— Henri ! Henri ! Henri ! HEEEEEEENNNNRI ! Ça fait DOUZE aaaaaAAAANS que tu m'AAAAppelles HEEEEEEENri. Ça fait DOUZE AAAAAANS que JE te DIIIIS de m'appeler RITON. RITON BORDEL ! PAS HENRI ! RITON !

Le gamin ne pleurait plus. Je l'ai posé par terre et j'ai ouvert la porte. Il y avait un homme de cinquante ans environ dans le couloir. Il était nu, sa peau était très pâle et le long de ses cuisses coulait une cascade brune, entre le liquide et la soupe mal mixée. Il s'est retourné. Il était en colère.

— RITON ! RITON ! RITON !

L'odeur et les cris et le couloir sale, des morceaux de crasse moite qui tombe du crépi en s'enroulant sur elle-même.

— RITON !

Il a marché vers moi. Derrière il y avait un tas qui gémissait.

— RITON...

— Monsieur...

— Riton... C'est simple. Riton.

Son visage était un plat de spaghetti al nero di Sepia dans lequel on aurait planté puis tourné une fourchette. Il a fait trois pas, chacun accompagné d'un Riton de plus en plus calme et bas et s'est écroulé, évanoui.

— Henri... Pourquoi Henri ?

Et derrière moi le gamin n'était plus là.


2015, Boris

— Tu lis quoi ?

J'ai montré la couverture du livre à l'enfant.

— C'est sur quoi ? il a demandé.

Je lisais une nouvelle où un homme essayait de voler de l'argent dans la chambre de la maison de retraite de sa grand-mère pour aller acheter de l’héroïne.

— Hmmm.

Il restait là à me regarder. Je voulais qu'il parte. J'ai regardé l'heure, j'avais encore une heure avant de retourner travailler. J'ai décidé d'aller chez le Mongol. Je suis sorti de la bibliothèque et j'ai regardé l'adresse sur mon téléphone. C'était juste à côté. J'ai marché en imaginant celui que j'allais rencontrer et quelques minutes après je suis arrivé.

C'était un immeuble normal et je ne savais pas comment entrer. J'ai regardé les sonnettes et aucune ne disait « Le Mongol ». J'ai essayé la première, on m'a ouvert. J'aimais toujours découvrir les couloirs d'entrée. C'était différent de l’extérieur où toutes les façades se ressemblaient. Il y avait toujours des feuilles A4 scotchées et remplies de recommandations passives agressives entre voisins. « Merci de ne pas mettre les vélos dans le couloir ». « Merci de ne pas claquer la porte ». « Merci de rentrer la poubelle après le passage des éboueurs ». Parfois il y avait un mot plus créatif, qui se voulait drôle, mais il sonnait juste plus énervé.

Dans celui-là il n'y avait qu'un plan d’évacuation avec une seule flèche indiquant la sortie et un extincteur. À droite des escaliers une porte à la vitre cassée donnait sur une cour. Je ne savais pas où aller.

— Y'a quelqu'un ?

Je suis monté. La rambarde de l’escalier avait les barreaux usés, comme mordus. Au premier étage j'ai examiné les noms sur les sonnettes. Un couple et une femme. J'ai regardé le SMS que m'avait envoyé Evgraf. Juste une adresse. Au second étage il n'y avait pas de nom sur la première porte, mais sur la deuxième il y avait une plaque dorée, comme celle des médecins. « Je trouve ce que tu cherches ». J'ai frappé et un bruit électrique a entrouvert la porte.

— Y'a quelqu'un ?

L'entrée donnait sur un salon qu'on avait aménagé en bureau. Il y avait une chaise en cuir retournée vers la fenêtre, derrière une table sur laquelle il y avait une pile de dossiers, une télé avec une Megadrive, un vase vide, presque dix paquets de Palmito dont un entamé, un sous main carte du monde, une pile de mangas sans couverture, une bouteille de Canada Dry vide et un chien, court sur patte, mais robuste et au museau allongé. Je devinais quelqu'un dans la chaise.

— C'est vous le Mongol ?

La chaise a tourné et un homme aux cheveux poivre et sel, habillé comme Columbo était assis, en train de manger un Palmito en faisant le tour avec ses dents. Il était trisomique.

— Qui c'est que t'appelles mongol ?

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