Chapitre 2 Partie 2

8 minutes de lecture

2015, Boris

J'ai vite fini mon café, j'ai dit au revoir à Yolande et aux trois vieux, encore un peu groggy de l'histoire du Croisé.

Dans le métro un homme hurlait que le monde allait fondre et que nous devions boire du verre pour ne pas subir la même chose. Il était accompagné par une petite fille qui semblait ne pas faire attention aux cris, comme si elle avait l'habitude. Elle regardait autour d'elle et nous regardions en coin l'homme qui beuglait. Les gens grognaient dans leur barbe, certains riaient. Je n'aimais pas cette atmosphère.

— Le monde fond ! Le monde fond ! Seul le verre nous sauvera, il faut ingurgiter du verre en fusion ! Où trouver du verre en fusion ? Le sable ! Le sable chauffé ! Le Sable, sable, sable, sable...

Je suis descendu au vingt-septième sable, un peu peiné pour cette petite fille.

J'étais très en retard. dix-sept minutes. La vision de la ponctualité qu'avait mon chef Michel avait ravagé la mienne. Mais je ne m'en faisais pas, Michel était malade, je ne m'inquiétais pas.

Quand j'ai vu sa voiture, garée devant l'immeuble comme le chariot de l'Ankou, ma bouche s'est asséchée d'un coup et mes genoux se sont évanouis. Je sentais mon cœur battre dans mes oreilles. Pendant un instant je me suis dit que je n’avais qu’à m’enfuir, partir loin, quitter mon travail et toute ma vie, pour aller vivre en clochard dans un autre pays. J’ai vite avalé l’envie et je suis entré dans l’immeuble.

Dans les escaliers j'inventais des milliers d'excuses improbables. Il me fallait un verre d'eau. J'ai attendu l'épreuve du visage joyeux de la réceptionniste, au bord du malaise.

Elle avait les yeux gonflés. Elle était aussi arrivée en retard, sans doute rassurée par l'absence du chef. Sans doute une minute ou deux. Sans doute qu'il avait gueulé. Sans doute qu'il avait menacé de la licencier. Sans doute que j'allais mourir. Dix-sept minutes.

— Il me fait peur, elle a dit.

— Hein ?

— Michel... Il me fait peur. Faites attention. Il... La maladie, je sais pas.

Je suis presque tombé amoureux d'elle et je suis monté sur le cheval Courage, mené à la bride par Vanité, le jeune aristocrate, et poussé au cul par un peu de Luxure, que je préfère ne pas décrire. Au-dessus d'eux Peur était écroulé de rire. Je suis passé devant le bureau de Jean-Philippe, qui était vide, et j'ai frappé au bureau de Michel, au fond du couloir.

— Entre.

Pas d'éclat de voix, c'était terrifiant. Je suis entré. Deux ruisseaux de larmes coulaient vers un bandeau Adidas en éponge pour le sport qu'il avait placé sous ses yeux.

— Il va falloir que tu parles fort, j'entends mal à cause du bandeau mouillé ! Foutue maladie.

Ses cheveux étaient coiffés en arrière et sa peau était presque bleue. Dans son bureau des dizaines d'horloges indiquant toutes 9 h 18 me regardaient sans rien dire, comme des jurés.

— Assieds-toi.

C'était un piège. Il ne fallait pas dire oui.

— Non non je...

— HEIN ?

— D'ACCORD.

Au point où j'en étais, autant mourir enfoncé dans la mousse confortable des fauteuils visiteurs.

Il a tiré une cigarette d'un tiroir et l'a allumée en me regardant. J'ai dégluti. Son visage se tordait et se détordait, comme si quelqu'un à l'intérieur de son crâne attrapait la peau de son nez par le poing et jouait au baby foot avec. Derrière lui j'avais l'impression d'entendre un raclement. Ses yeux gluants étaient entre l'humanité et le litchi, avec des pupilles très noires et très brillantes, des yeux qu'on voit très bien tout seuls dans un bocal rempli de formol.

— Bon...

Il s'est assis. Quelqu'un est entré. C'était Jean-Philippe.

— Alors, tu as été chercher une cartouche d'imprimante avant de venir ? J'attends moi.

— Je...

Réfléchir plus vite que sa bouche.

— Je... Non, ils n'en avaient pas, j'ai pas osé faire un autre magasin.

Michel s'est dégonflé, comme un château rebondissant, ses épaules se sont affaissées et sa poitrine a diminué. Il a pris sa cigarette et, tout en pleurant, s'est mis à rire.

— Ha ! J'étais sûr du retard ! J'allais... Je... Quel con ! J'aurais dû demander à Jean-Phi !

Jean-Philippe n'aimait pas qu'on l'appelle Jean-Phi. Il trouvait que ça ressemblait au masculin de Sophie et il n'aimait pas ce prénom. Je ne savais pas pourquoi.

— Bon, je vous laisse vous occuper. Allez hop, dégagez, je suis pas là juste une journée, il faut... il faut...

Il a toussé et des bouts rouges ont émergé de sa bouche quelques instants avant de disparaître. Comme s'il s'était toussé lui même.

— Il faut... Rha bordel, dégagez !

On est sorti. J'ai presque voulu embrasser Jean-Philippe.

— Merci, tu m'as littéralement sauvé la vie.

— Dix-sept minutes hein ! Au début je voulais voir, mais je me suis souvenu des célèbres sept minutes du 12 mars, et je me suis dit que j'allais avoir ta mort sur la conscience le reste de ma vie si je t'aidais pas.

— Tu as vu sa tête ?

— Oui. Il est vraiment malade. Je devais aller voir ma sœur ce soir et du coup, j'ose pas.

— Euh...

— Elle est malade aussi... Je t'en ai parlé hier.

— Ha... Oui.

Je m'en voulais.

— Si tu veux on a qu'à aller boire un verre après le boulot. Je paye, pour te remercier.

Il semblait très heureux. Jean-Philippe m'aimait beaucoup, je n'avais pas remarqué. J’ai pensé lui donner un coup de boule. Parfait.

Je me suis assis à mon bureau et en allumant mon ordinateur je me suis dit que je devais aller voir la réceptionniste. Mais j’hésitais. Il allait falloir être subtil, il ne fallait pas qu'elle finisse par dire la vérité à Michel, il ne fallait pas que je passe pour un gros lourd qui subitement se met à être sympathique. Elle allait penser quoi de moi ? Que j'aimais les femmes tristes ? Je pourrais parler avec elle de l'état de Michel, son bandeau moite et sa peau de cadavre. Je pourrais l'inviter elle aussi ce soir, on irait chez Yolande avec Jean Philippe et elle verrait que je suis quelqu'un de bien, entouré de vieux. Pendant quelques instants, j'ai pensé au Croisé et à la bête et à tout ce qu'il nous avait raconté.

Mon ordinateur était enfin allumé. J'ai passé ma matinée sur internet à chercher des informations sur la réceptionniste, sans succès. Parfois, un bruit venait du bureau de Michel et j'avais peur qu'il ne se rende compte de la supercherie, de la réalité des dix-sept minutes que j'avais passées en dehors du bureau sans aucune raison valable. Je serrais les fesses un peu, faisais semblant de travailler. Parfois Jean-Philippe passait dans le couloir devant ma porte ouverte et me faisait un signe en levant son mug, il avait la même expression que sa nièce imprimée. Parfois un bruit grave venait secouer l'immeuble, pas beaucoup, juste assez pour que ce soit un camion dans la rue. Parfois quelqu'un klaxonnait. Parfois je me disais que tout ceci était agréable étrange et angoissant, une angoisse pure et sans a priori, une peur insidieuse, mais bien ancrée dans le réel, Michel, Evgraf, Yolande. J'étais bien, j'avais un truc à faire.

Il était midi huit et Michel était sorti de l’étage sans que je ne le voie. Jean-Philippe mangeait toujours une gamelle qu'il s'était préparée la veille et la réceptionniste un casse-croûte sur le pouce. Je suis sorti et suis allé en direction de la bibliothèque. En passant par la gare j'ai pris un sandwich poulet parmesan sauce césar laitue pignon de pain tomates séchées et un sablé caramel chocolat. J'ai refusé la boisson pour que ça fasse menu et j'ai mangé en marchant. Il faisait ce temps de ville où l'ombre est trop froide et où le soleil fait suer.

La bibliothèque n'était pas loin. Un bâtiment gris auquel on avait collé des panneaux en bois pour essayer de décorer le béton. Ça me faisait penser à une cage d'escalier d'immeuble avec ascenseur. C'était triste et vide. À l'intérieur l’accueil vous regardait de façon suspicieuse et en passant par les portiques j'ai eu peur que ça sonne. Ensuite, les livres envahissaient l'espace.

Evgraf m'attendait sur une des tables destinées à l’étude, avec des grosses lampes courbées. Il lisait un livre intitulé « Je reconnais les animaux de mon jardin » et son visage slave et maigre avait l'air dubitatif.

— Bonjour Evgraf je suis pas trop en retard ?

— Non non, je suis là depuis ce matin de toute façon, j'avais envie de m'instruire.

Il a posé son livre et a souri comme un requin. Je me suis assis à côté de lui.

— Des animaux que tu reconnais ?

— J'ai pas de jardin.

— …

— Alors, raconte ce qui t’arrive.

Je l'ai fait. Yolande, son bar, le coffre, les clefs, le frère Stanislas et la sœur Charlotte. J'ai essayé de décrire la pièce où la clef de Yolande était censée être, j'ai commencé à vouloir faire une énumération d'objets, mais j'ai senti que j'allais vite hésiter dans les mots et que le rythme une fois brisé allait ruiner l'effet. J'ai parlé du tas de cahiers dans le coin, parce que c'était l’élément le plus notable. En dehors du coffre.

Evgraf observait ses ongles en m'écoutant. Il portait un blouson en jean noir, un jean noir et un t-shirt gris anthracite. Il avait dans les yeux cet éclat qu'ont les gens imprévisibles. Il a sorti un poignard d'une poche presque invisible le long de sa cuisse gauche, et a entrepris de déloger un morceau de crasse de son auriculaire droit. Je l'ai laissé faire, il n'y avait personne à part nous.

Quand j'ai fini, il a rangé son poignard et m'a regardé dans les yeux en plissant les siens. Il ressemblait à une contrefaçon russe de Clint Eastwood jeune qui, parce que derrière l'imitation il y avait plus de légitimé dans son attitude, était meilleure que l'original.

— Je connais un gars. Enfin dans le milieu... Enfin... Bref. Il paraît que y'a un spécialiste, un type qui peut tout retrouver. Genre si t'as perdu ton portefeuille. Et il demande quasiment pas d'argent. Je l'ai jamais vu, il est assez légendaire, il paraît qu'il vaut mieux pas aller le voir sans raison. Il se fait appeler Le Mongol.

— ?

— Oui, me demande pas. Attends.

Il a regardé son téléphone quelques secondes, a tripatouillé l'écran. Dans ma poche il y a eu un ting cristallin.

— Je t'ai envoyé son adresse.

— Merci Evgraf.

— Y'a pas de quoi. Je vais regarder si je trouve pas le frère et la sœur Rougemont en attendant que lui trouve la clef. Je te fais moitié prix.

— Je... Euh...

— Haha, je plaisante. Ça marche toujours ce genre de trucs avec toi.

Il avait un rire rapide, en coup de genou dans le front.

Aujourd'hui mon ami criminel me rendait service en cherchant la famille de Yolande, la patronne du bar où j'allais le matin et le soir, parce qu'il y avait un coffre là où elle habitait dont l'ouverture nécessitait trois clefs. J'allais aussi voir bientôt un homme surnommé Le Mongol. Tout ça me donnait mal à la tête.

Dans la bibliothèque j'ai eu envie de lire, histoire de ne pas penser.

— Je vais bouquiner Evgraf, si tu pars avant moi, on se contacte. Merci pour l'adresse.

— Je t'appelle si je trouve un des deux.

Il m'a montré la photo que je lui avais donnée en racontant l'histoire. J'ai marché quelques pas en direction du rayon littérature.

— Attends !

— Oui ?

— T'aurais pas remarqué deux trois trucs bizarres autour de toi en ce moment ? il a demandé.

J'ai serré les joues contre mes dents.

— Genre quoi ?

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