Chapitre 2 Partie 1

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Certaines personnes sont plus importantes que les autres dans l'histoire de notre existence. Il y a trois hommes qui doivent être près de moi si nous voulons être mis à l'abri quand la fin viendra. Il y a le chevalier qui se bat toute sa vie contre l'origine du mal. Il y a le soldat qui voit le monde s'ébranler et qui rit devant l’apocalypse. Il y a le gladiateur qui aime tant la vie qu'à chaque fois qu'il tue une créature, il voit sa propre souffrance comme la punition du meurtre précédent. Il y a le Croisé, le Poilu et le Belluaire. Trois gardiens qui, quand le moment viendra, sauveront l'humanité cent-dix-milliards de fois.

Cahier du Baron 1959

1975, Gottschalk

Le commissariat de nuit me donnait des envies de lit et de peau féminine. Il n'y avait que le bruit des machines à écrire, la mienne et celle de l'inspecteur Longtrèfle qui recopiait les dépositions. Rien sur son visage n'indiquait qu'il était six heures du matin et qu'il n'avait pas dormi. Je lui avais proposé d'aller se coucher, mais il avait refusé. Je n'ai pas voulu redemander, même par politesse. Le manque de sommeil ne semblait pas l'atteindre et sa compagnie était agréable. J'étais soulagé d'avoir quelqu'un avec qui partager mon insomnie.

On avait tué Nadine Rougemont. Il y avait eu une hache ou quelque chose dans le genre. Et il y avait eu un crocodile. Ou quelque chose dans le genre. Un des collègues, en regardant les blessures aux bras avait dit : « Ça ressemble à une morsure de crocodile » et il était parti en fumant. Il était juste venu voir.

Il n'y avait pas de mobile. Personne n'avait vu personne. Charlotte Rougemont avait dit avoir entendu un gros bruit, comme un objet lourd qui tombe par terre, mais ça ne l'avait pas inquiétée. Yolande était encore ivre et somnolente. Elle ne faisait que beugler et j'avais un peu honte pour elle.

Stanislas et son père étaient introuvables. Je voulais rejoindre ma femme. Je voulais aller laver le coffre. Je voulais écouter Autobahn et rouler tout droit pendant quatre jours. À gauche de l'autoroute, un arbre tous les quatre mètres, à droite de l'autoroute, un arbre tous les quatre mètres.

J'ai regardé la photo que j'avais prise. J'ai regardé Longtrèfle et ses lunettes carrés. J'ai eu la nausée.

Le meurtre avait un goût de livre et de faire semblant et c'était ça qui me perturbait le plus. J'ai relu mon rapport et me suis arrêté sur le mot hache. Je n'avais pas parlé des morsures de crocodiles. J'avais indiqué « lacérations ». Je me suis levé, je voulais me faire un café. J'en ai proposé un à Longtrèfle qui a refusé. Le téléphone a sonné. Il a décroché. Je l'entendais parler dans l'autre pièce. Sa voix tamisée par les murs était agréable.

— ...

— Mais...

— ...

— Allez-y quand même non ?

— ...

— Même avec quoi ?

— ...

— Quand même.

— ... ... ...

— Hein ?

— ...

— Bon OK, merci.

Il a raccroché. J'ai bu une gorgée trop chaude, pour me réveiller, et me suis tourné vers lui.

— Ils n'ont pas réussi à ouvrir la porte du sous-sol, il a dit.

— ...

— Le serrurier dit qu'il faut tout détruire. Même avec une perceuse il n'a rien pu faire. C'est la première fois que ça lui arrive.

— Hmm. Il va falloir une autorisation avant de pouvoir attaquer tout ça au marteau piqueur.

— On est obligé de demander ?

— Comment ça ?

— Peut-être qu'un des enfants nous laissera... Charlotte Rougemont semble très en colère contre son frère.

— J'ai des gens à interroger avant. J'en connais quatre qui passaient leur temps avec lui.

— ...

— Quelque chose d'autre ? j'ai demandé à Longtrèfle.

— Vous vous rappelez le gars qui gardait l'entrée de l'immeuble, un gros, pas de cou, un seul sourcil, une gueule à tremper une tartine de pâté dans son café le matin.

— Il s'appelle Brouton oui. Trente ans qu'il est policier.

— C'est lui que j'ai eu au téléphone. Il dit que plus jamais il veut mettre les pieds à moins de vingt mètres de la porte du sous-sol. Qu'il va falloir trouver un autre serrurier aussi, que celui-là refuse de retenter quoi que ce soit. Il m'a dit que c'est tant mieux si elle reste fermée, parce que derrière il a l'impression que y'a l'Apocalypse.

— Ses mots ?

— Oui.

— Je crois que l'état de la victime doit porter sur les nerfs des gens.

Longtrèfle m'a souri, a allumé une cigarette, s'est assis.

— Moi ça me donne surtout envie de voir ce qu'il y a derrière.


2015, Boris

J'ai ouvert la porte du bar. Les vieux avaient l'air plus vieux. Yolande m'a souri quand je suis entré. J'ai senti que je coupais quelque chose.

— On était en train d'écouter une histoire.

Le Croisé avait l'air encore plus important que d'habitude. Il avait les yeux bleu très clair, devait mesurer deux mètres si on arrivait à le déplier et avait un air d'aristocrate. Il avait aussi l'air un peu vexé.

— Mais... Bon. Je recommence ?

— S'il vous plaît, je lui ai dit.

J'étais sincère. J'ai regardé l'heure, je n'avais que dix minutes avant d'aller travailler. Le Croisé a bu une gorgé de vin rouge, ses lèvres étaient un peu ternies par le liquide, les autres ont regardé leur verre. J'ai évité du regard la table et la chaise dans le coin.

— J'avais marché des jours. J'en pouvais plus, j'étais bien plus jeune et en forme, mais il faut se la bouger ma carcasse. Et puis l'ordre qui voulait pas d'un cheval, que c'était moins pieux, qu'il fallait que je ressemble au Seigneur, tout ça. À l'époque j'étais d'accord, maintenant je me dis que si j'étais venu un peu plus frais ça se serait pas passé comme ça et aujourd'hui ça ferait moins mal quand il va pleuvoir. Bon.

C'était en hiver parce qu'il y avait de la neige. Pas parce que j'avais froid. La foi me suffisait. Ça sert bien quand il faut faire semblant de pas voir ce qui va pas. Et y'avait pas mal de choses qui allaient pas en ce temps-là, surtout chez moi, j'étais du genre... Enfin bref. Les arbres faisaient des grosses griffes dans le ciel, un ciel qui aurait eu la cataracte, un ciel de tout près et en brume. Je traquais une bête. Je l'appelais encore comme ça à l'époque.

Le Poilu a voulu dire quelque chose, mais il a souri et est retourné dans son verre de Picon bière.

— La bête, a dit le Croisé. La mienne, ce pour quoi je suis là. « Je traquais une bête ». Ça pourrait bien être le tome deux de mes mémoires, après « Dieu m'a donné la foi »

J'ai ri tout seul, j'ai toussé et j'ai dit pardon, continuez.

— Et avant « Je suis devenu vieux »...

—...

— Et donc ma bête s'était réfugiée dans un petit village, un truc avec cinq cahutes en bois noir. Le bois des maisons, la neige et le ciel, mon armure et le sang rouge, du sang d'alcoolique, du sang fluide qui coule comme de l'eau et qui ne s'arrête pas une fois sorti, le sang de quelqu'un qui ne sait plus comment on coagule, aux artères peintes en gras.

Ça faisait des montagnes de sorbet aux cerises sur les tas blancs et j'ai regardé longtemps, mon sang à moi bien épais qui m'irriguait le cerveau et qui amenait la peur de la bête. Jamais j'avais été aussi près d'elle. J'ai pris mon marteau et j'ai dégrafé le drap blanc qui couvrait son percutant. Je me rappelle encore de ces arabesques brunes sur le doré du corps, elles arrivaient à capter la lumière d'un soleil couché depuis des lustres. Un peu ému, j'ai commencé à gueuler. J'avais pas à réfléchir, je savais que si la bête s'était laissée pister, c'était parce qu'elle voulait en finir. Elle en avait marre et elle savait que moi, aveugle et bien droit, jamais j'allais en avoir marre. Elle voulait bouffer des gens et moi je voulais la tuer. Chacun de notre côté on avait nos envies inextinguibles, mais j'étais avantagé. Viens là immonde chose que je lui disais en marchant dans la neige fraîche. Viens là, viens là que je t'absolve. Ha ha, j'étais vraiment con.

Il a bu une gorgée de vin.

— Et donc, je me retrouve en plein milieu du village, du sang partout, sur les murs, sur la neige, sur les arbres. Et pas un corps, juste du sang, bien rouge. Le sol des fois est creusé jusqu'à la boue parce que le sang a fait fondre la neige. Je pense au sang de la bête et j'ai envie d'y foutre un coup de marteau en plein dedans pour en faire des clapotis. Je veux que la bête devienne une flaque de sang, avec du sang autour et son sang sur moi et mon sang, en dedans, qui tourne en rigolant, pailleté de divinité. Et alors que je suis limite à pleurer tellement j'en suis là, j'entends quelqu'un dire « ta gueule ». Juste ça. C'est pas très fort, juste un ta gueule, un peu méprisant. Ta gueule. La voix est féminine, avec un fond rauque. La bête me disait ta gueule. Je m'étais trompé, c'était une autre, c'était quelqu'un, c'était pas ma bête.

— Je peux vous poser une question ?

— Non.


1975, Gottschalk

— Non, mais je suis policier quand même, c’est plutôt important que vous répondiez à mes questions.

— Pas la peine de sortir vos airs de grand justicier, j'étais comme vous moi aussi et au bout d'un moment on se rend compte qu'on a l'air idiot, a dit le Croisé.

— Quand est-ce que vous avez vu Stanislas Rougemont pour la dernière fois ?

— …

— Et son père ?

— Hier soir, avant qu'on donne les cadeaux à la petite pour son anniversaire.

— ...

À côté, le Belluaire, celui qui se baladait toujours avec son molosse, le chien le plus gentil que je connaisse, s'est levé et s'est approché du Croisé. Leurs yeux ont fait la conversation pendant quelques secondes. Je me taisais, c'était étrange, mais ces hommes étaient étranges, alors c'était normal.

— Stanislas était encore là pendant la fête.

— Ha. Merci, j'ai dit au Belluaire. Vers quelle heure ?

— Je ne sais plus.

— Hm.

— Non, je vous assure, je regarde pas l'heure, j'ai pas de montre, me fais engueuler quand je suis pas levé quand la femme de ménage arrive. Alors je sais plus. Il faisait nuit. La fête de Yolande était finie c'est sûr.

Les quatre hommes que j'avais devant moi habitaient dans l'hôtel Rougemont et passaient leurs soirées au bar Rougemont. Ils m'énervaient. Ils avaient un comportement de groupe, on ne pouvait pas être plus spirituel ou drôle qu'eux parce qu'ils plaçaient le curseur toujours de leur côté, toujours à se défendre les uns les autres, à rire ensemble dans leur coin sans inviter personne. Ils m'énervaient parce que j'étais jaloux. Ils paraissaient invincibles à quatre.

J'étais dans la chambre du Croisé. Un lit, une table de nuit, un placard et des images du christ ensanglanté. Le christ portant sa croix, en sang. Un portrait du christ avec sa couronne d'épine, du sang plein les yeux. Le christ crucifié, avec plus de sang que de peau. J'étais mal à l'aise et exténué. Ils étaient tous là, le Croisé, le Belluaire, le Poilu et le Baron, qui ne semblait pas avoir dessaoulé. J'ai voulu poser des questions sur son état, mais j'ai abandonné, trop fatigué.

— Et il vous a dit quelque chose de spécial Stanislas ?

— Non.

J'avais une envie aiguë de dormir. La pièce tournait et les têtes semblaient petites sur les épaules. Mon cou fondait dans mon tronc et j'avais la sensation des vêtements sur ma peau.

— Il est parti ?

— Oui.

— Vous savez où ?

— Non.

— Vous êtes sûr, même pas une idée ?

— Non vraiment, là, rien.

Il y avait d'autres questions à poser, tout s'embrouillait. Ma mâchoire était trop lourde, la soutenir fermée n'était plus inconscient. Je me suis passé la main sur la nuque et j'ai baillé, une grosse décharge de dopamine, le cerveau qui s'affaisse, les idées qui dorment déjà.

— Vous allez bien ?

— Pas dormi.

— Vous voulez du café ?

— Non non, je voudrais pas gâcher le moment où je vais me mettre au lit.

À côté de ma femme parfaite, de son ventre rond, le lit carré aux draps sans plis, les tables de nuit identiques, les lampes de chevet et le plafond blanc, un lustre rond en son centre exact.

— Je vous fais confiance, vous allez pas vous en aller ?

— Vous nous avez déjà vus ailleurs ? a dit le Poilu, assis derrière.

— Je vais revenir demain, j'aurai d'autres questions.

Ce n'était pas très professionnel, mais je m'en fichais.

— On y va ? a dit derrière moi Longtrèfle en me faisant sursauter.

— Vous avez déjà fini avec les autres ?

— Oui oui, rien d'intéressant malheureusement.

— Vous auriez préféré que la petite vous avoue tout ? a dit le Poilu.

Je ne sais pas si c'était dit sur le ton de la plaisanterie. Un peu de tension. Longtrèfle a souri et le Croisé a dit au Poilu qu'il était con et on a tous ri. Le chien du Belluaire regardait Longtrèfle d'un drôle d'air, comme s'il se demandait s'il fallait qu'il aboie ou qu'il morde et que dans le doute il préférait attendre.

Longtrèfle était le meilleur ami que j'avais jamais eu. Je le connaissais depuis moins de 24 heures. Ça me rendait heureux et misérable.

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