Chapitre 1 Partie 2

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Mon collègue Jean-Philippe est passé devant mon bureau sans me regarder, un mug de café dans la main et un dossier rouge sous le bras. Je savais qu'il faisait aussi dans l'oisiveté. La technique du mug et des dossiers en marchant était une de mes préférées. Ça faisait occupé.

Je me suis reculé dans ma chaise et j'ai mis mes mains derrière ma tête. Les murs blancs et les meubles génériques se remplissaient de verres Stella et de distributeurs de cacahuètes. Sur le sol en lino imitant du parquet gris, le chien du Belluaire, Blandus, essayait de se lécher l'épaule pendant que son maître le regardait. Yolande remplissait la pièce de cheveux blancs et au plafond des yeux en monochrome jaune me jugeaient en silence. Je n'arrivais à penser qu'au bar et à sa fermeture prochaine. Même l’apparition au milieu de la tâche de tabac était occultée par le reste, comme si mon cerveau me faisait la grâce de faire passer le triste au-dessus du terrifiant, pour ne pas trop me perturber.

Pour me vider l'esprit, j'ai décidé d'aller faire un tour sur le Net, mais il y a eu une coupure d'électricité. J'ai entendu la réceptionniste m'appeler.

— Il faut que vous alliez voir les fusibles. À la cave.

— Ha ?

— En bas.

Je n'avais pas envie d'argumenter parce que je savais que j'allais devoir le faire. À cette heure-ci, il n'y avait que nous dans l'immeuble et j'étais l'autorité pour tout ce qui concernait le bricolage depuis que j'avais monté une étagère IKEA sans difficulté. J'avais voulu leur expliquer ce jour-là que ce n'était pas si dur et qu'ils pensaient que ce genre de constructions était impossible à cause de hordes de comiques qui avaient décidé que visser trois trucs et suivre un plan simple était au-dessus d'eux. À la fin je leur avais conseillé d'arrêter Rire Et Chansons.

Alors je suis descendu. J'ai ouvert la porte de un mètre trente sous l'escalier avec un loquet de toilettes de collège. J'ai traversé les toiles d'araignée et les marches en pierre vers l'obscurité.

Je suis remonté et je suis redescendu avec une lampe torche.

Je ne savais pas pourquoi ils avaient foutu la boite de fusibles dans la cave. Je soupçonnais l'électricien à l'origine de la blague d'être une sorte de gothique nain, à l'aise dans les zones sombres et basses de plafond. Je me suis fait rire en imaginant l'individu et ça m'a aidé à supporter les étendues noires et pleines de cartons moisis que ma lampe de la taille d'un petit stylo ne parvenait pas à éclairer complètement. Pire, ça faisait des ombres en longueur qui se brisaient entre elles et j'avais devant moi à chaque passage du faisceau lumineux une cathédrale pourrie et mouvante. J'avais l'impression de regarder la flaque de vomi de quelqu'un qui aurait mangé des dizaines d'hosties format A3. Jean-Philippe était maintenant en haut des escaliers et je l'entendais ricaner. Il m'avait suivi par ennui et par goût du faire autre chose que travailler.

J'ai ouvert le boîtier, réenclenché le disjoncteur, attendu quelques secondes, entendu un « OK » nasillard, Jean-Philippe, et satisfait, j'ai refermé le boîtier. Au moment où j'ai voulu partir, il y a eu le bruit très distinct d'un animal qui se gargarisait avec du savon liquide. Ça venait d'un renfoncement que je ne pouvais pas observer sans me déplacer et ça ne s'arrêtait pas.

— T'entends ça ?

— Ouais, va voir, a répondu Jean-Philippe

— Hmmm...

La Curiosité, jolie fille à lunette et jupe courte, me prenait la main et me tirait vers l'avant pendant que la Peur, vieux nu et maigre, avait placé mes testicules entre ses dents. Le son allait en s'amplifiant, un glouglou gras et menaçant surligné par un grognement bestial. J'ai éclairé le pull gris de Jean-Philippe comme pour me rassurer, mais ça n'a pas fonctionné. J'ai attendu. Le bruit devenait insupportable. Chaque bulle que j'entendais éclater faisait resserrer les dents du vieux et tirer un peu plus la jolie fille.

J'ai abandonné et suis remonté. Derrière moi la cave sombre me chatouillait le coccyx de ses inconnues.

— Probablement les canalisations, j'ai dit.

— Ouais.

Et comme ça on s'est menti tout haut l'un l'autre et on a fait comme si on était content. Mais le son montait encore malgré la porte fermée. Il était maintenant difficile de faire semblant.

— Il faudrait peut-être appeler un plombier.

— Oui.

Je félicitais intérieurement mon collègue pour sa dernière tentative, mais nous savions tous les deux que les canalisations ne fonctionnaient pas comme ça. Elles ne se gargarisaient pas. Je faisais l'inventaire des possibilités en passant sur les hypothèses trop imaginatives. Les yeux que j’avais vus ce matin se sont insérés dans mon chemin de pensées sans y être invités.

La réceptionniste avait quitté son poste pour venir voir ce que c'est que ce bordel on s'entend plus je suis sûre que c'est votre faute. Et dans l'instant, invoqué par les autres ou que sais-je, Courage, le cheval à œillères, est apparu. Il m'a mis sur son dos. J'avais toujours la Peur pendue à mes testicules, mais je suis redescendu avec au fond des yeux l'illusion d'être un héros.

Les escaliers et l'obscurité et la mer de cartons en décomposition et sur la gauche là, le petit renfoncement d'où venait le son. Les pas prudents, la mine coincée, le cul serré. J'y allais. On se taisait derrière moi et devant on allait tellement fort que j'en avais mal à la tête. Trois mètres encore. La lampe qui tente de manger le noir. Les briques humides. Le sol poussiéreux.

Juste avant le virage, par terre, il y avait un emballage vide de Figolu. Je voulais manger des Figolu. Les tremper dans du thé. Pas aller voir le glouglou malfaisant. Je voulais me mettre chez moi et lire un livre, tremper des Figolu dans mon thé en écoutant de la musique, de la musique calme, je voulais lire un livre facile et beau et manger des Figolu trempés dans du thé, chez moi.

Je ne voulais pas avancer. GOUROULOUGOUROULOU et RROOOAAAR ! et moi qui criais par dessus en réunissant mon visage autour de mon nez.

Il n'y avait rien.

Le son s'était arrêté, à peine un sifflement. Un espace vide et poussiéreux, même pas un tuyau, même pas un carton. J'ai fixé le renfoncement, la bouche entrouverte. Je n'arrivais plus à penser alors je restais là et je regardais l'endroit d'où le gargarisme était censé venir. Je l'ai fixé jusqu'à ce que les murs se déforment, des arabesques de défaut de vision s'entrelacent et distordent les joints entre les briques. Je sentais mes os se déplacer sans que le reste ne bouge, comme s'il y avait du jeu entre eux et les muscles. Je sentais mon cerveau gondoler dans mon crâne et je sentais ma perception tout entière se secouer sans geste dans ce renfoncement vide.

Quelqu'un a dit quelque chose et enfin mes yeux ont bougé.

Je suis remonté aussi vite que j'ai pu et cette fois Jean Philippe a semblé accepter le fait que c'était en effet une canalisation et que j'avais tourné une vanne et que ça s'était calmé. On est tous retournés au deuxième étage. J'étais le seul à savoir. À savoir quoi ? Que l’immeuble était hanté par un ours mort noyé ?

Le bruit, c’était un tigre. Le bruit que j’avais entendu dans la cave. Un lourd grognement de tigre. J’ai vérifié. C’était exactement ça. Ca m’a un peu rassuré, même si on était encore loin de l’explication logique, c’était tout de suite moins surnaturel.

J'ai été acheter des Figolu, je me suis mis devant mon ordinateur, j'ai fait du thé et j'ai regardé des vidéos de chèvres faisant des cabrioles pendant deux heures. Le seul côté positif à l'histoire était que le bar et Yolande avaient quitté mon esprit et bien entendu au moment où je me suis rendu compte que je n'y pensais plus je me suis remis à y penser.

J'ai eu beau sortir les vidéos de singes, les tops dix des animaux les plus venimeux, les tops dix des meilleures façons de faire des brownies dans un mug, rien n'y faisait, le bar de Yolande revenait me voir et j'imaginais sa fin, la porte fermée, le vide. J'imaginais le comptoir marron reflétant le renfoncement de la cave et Yolande au fond assise dans le coin à me faire un café sur une machine invisible. Les guirlandes de Noël en gris. Je voyais le chien mort et les vieux partis. Les toilettes se gargarisaient avec mon urine et j'étais tout seul entouré de verres à bière, debout sur la table vide du coin, je demandais pardon à la chaise. Je sentais tout autour de moi les yeux de la tâche de cigarettes qui me regardaient, soucieux.

Je me suis souvenu que le Croisé avait mentionné un coffre et ça m'a vite obsédé. Le fait que Yolande ne veuille pas en parler, qu'au moins un des vieux connaisse son existence. J'étais un peu jaloux, il en savait plus que moi sur elle. C'était normal, il devait venir là depuis si longtemps, mais ça m’agaçait, comme quand on se rend compte qu'un ami a d'autres amis qu'on n’a jamais vus. Ce n'est pas de la jalousie vraiment, c'est un mélange entre de la déception et de l'envie. Je voulais savoir moi aussi et j'aurais voulu savoir avant qu'on ne m'en parle.

J'ai décidé de lire et après trois mots Jean-Philippe est venu me voir.

— Bizarre ce bruit hein ?

— Oui.

Il donnait l'impression de vouloir raviver le doute. Je le comprenais, être convaincu était quelque chose de définitif, être convaincu était ce qui se rapprochait le plus de la mort. Je me suis dit que je pouvais lui dire de fermer sa gueule. Sans raison. Ça m’a calmé.

— Peut-être de la boue dans la canalisation ? Il faudrait appeler un plombier non ?

— Baaa...

Je ne savais pas mentir. « baaa » était ma réponse standard quand je ne savais pas quoi dire. Un « baa » presque baillé, les sourcils remontés et les yeux fuyants. Les gens y prenaient ce qu'ils voulaient et ça fonctionnait.

— Tu sais ce qu'il a Michel ? a demandé Jean-Philippe.

— Je sais pas, une maladie bizarre, il m'a envoyé un mail assez descriptif.

— Je peux le lire ?

Il s'est approché et j'ai pu sentir son eau de toilette de supermarché. Je l'aimais bien Jean-Philippe. Son nom me faisait l'effet de quelqu'un qui parlait du nez. Il portait souvent des pulls et me faisait parfois un café. Il était déjà ici avant moi et on se comprenait sans se le dire. On était tous les deux ici pour l'argent et c'était tout. Il fallait en faire le moins possible. Il avait ces choses entre cheveux et poils qui tourbillonnent dans la nuque et pensait que Shakira était le sommet de la beauté féminine. Il aimait le foot, mais ne m'en parlait jamais. Il parlait souvent des choses qu'il avait vues à la télé et j'avais beau lui répéter que je n'avais pas la télé, il continuait. Il vivait sans trop penser et ça lui allait bien.

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