Chapitre 1 Partie 1

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Il y a eu 110 564 473 109 naissances sur Terre depuis que l'être humain est habité d'une âme. Je me souviens de la première et de toutes les autres. Je suis le dernier. Certains disent que leur cerveau est trop plein d'informations et que chaque nouvelle donnée en efface une autre, plus ancienne. Je sais que c'est faux. Tout est là, pour toujours, il faut savoir se souvenir, apprendre à revenir. J'aurai aimé avoir des trous de mémoire, mais je sais que j'ai raison. J'ai beau fouiller, je sais que personne ne va naître après moi. Je suis la fin du voyage. Après moi je ne sais pas. La seule chose à faire, c'est nous mettre en sécurité et attendre. Pour que tout recommence.

Cahiers du Baron, 1972

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2015, Boris

Je m'imaginais parfois en train de frapper des inconnus. Ce n'était pas de la rage, de la folie, ni même un goût étrange pour la surprise. L’important était qu'il n'y avait aucune raison de donner un coup de poing à la boulangère, écraser le pied de son voisin dans le train, planter une fourchette dans l’œil du serveur. Ce qui me plaisait c'était justement ce manque de sens, comme si je pouvais briser en une action violente toute la chaîne de causes et d'effets qui m’empêchait de vivre selon mon envie. Ne plus être esclave de ma raison, même en rêve, était une expérience réconfortante.

Peut-être que cette fois-là, l'agacement m'avait aidé à m'imaginer en train de donner un coup de poing dans la tasse de l'homme qui me faisait face. Je pourrais lui casser les dents. Peut-être le nez. Ce n'était qu'une idée. Je buvais mon café et je le regardais boire le sien, dans le bar de Yolande. Je ne le connaissais pas, c’était la première fois que je le voyais. Je n'avais pas envie de lui faire du mal. Je ne voulais faire de mal à personne. Pourtant, régulièrement, je rêvais que je détruisais quelqu’un.

Il a posé sa tasse sur sa soucoupe blanche et une goutte de café a coulé le long de la porcelaine blanche avant de s’arrêter à mi-chemin, épuisée. Je me suis rendu compte qu'il m'observait et je lui ai répondu avec un sourire gêné, avant de boire de mon propre café. J'imaginais la sensation de mes incisives inférieures se brisant et un frisson m'a parcouru l'omoplate. Pour me changer les idées, je me suis retourné vers la salle.

Le bar de Yolande, quand le jour se lève, avait un goût de fiction. La lumière voilait les gens en leur donnant des allures d'acteurs trop parfaitement éclairés. Quand le soleil était encore trop faible pour tout montrer, il y avait dans les objets qui encombraient le lieu quelque chose de fait exprès, un amoncellement de bouteilles et de souvenirs pensé pour être celui d'un petit bar populaire, une histoire écrite et pas une histoire vécue. Le comptoir lustré marron, ponctué de chaises à l'assise vert foncée, reflétait un brouillard multicolore de guirlande de Noël suspendu aux étagères pleines de verres dépareillés. Un trou sombre sur le revêtement marquait une ampoule grillée. La vieille radio accrochée dans un coin, le volume mis trop bas pour qu'on comprenne, lissait l'ambiance en ternissant les silences. Ils en devenaient plus graves, comme souillés par le chuintement. Les autres clients du bar de Yolande, au milieu du décor sans faute, jouaient eux aussi leur rôle parfaitement.

Il y avait sur les tables en formica trois vieux qui me souriaient quand je les regardais. Tous les jours, toujours les mêmes, chacun à sa table. Ils semblaient s'ignorer les uns les autres, mais je les soupçonnais de se connaître depuis toujours. On ne les imaginait pas grands-pères ou en train de faire leurs courses, ils n'étaient pas des personnes âgées ou des gens du troisième âge, ils portaient leur vieillesse comme une couche de poussière plutôt que comme une moisissure qui vient d'en dedans. Je ne connaissais que leur surnom : le Croisé, le Poilu et le Belluaire. Sous la chaise du dernier, un petit chien, qui s’appelait Blandus, dormait. Dans un coin une table toujours vide me faisait de la peine. Depuis deux ans que je venais ici le matin boire un café avant d'aller travailler et boire une bière avant de retourner chez moi, je n'avais jamais vu cette table occupée, comme si elle était là en hommage à quelqu'un de disparu.

Derrière son bar présidait Yolande, un peu moins vieille que les autres, toujours souriante, blouse beige et cheveux blancs attachés par une barrette noire. Elle regardait l’extérieur, les yeux dans le vague.

Je savais très bien pourquoi mes divagations violentes avaient pris l'homme au comptoir pour cible. Il me gênait parce qu'il ne faisait pas partie du tableau familier du bar. Il était l'étranger qui dénaturait mon rituel matinal. Il devait y avoir les trois vieux, la table vide, Yolande et moi. Alors je l'imaginais avec de la porcelaine enfoncée dans les gencives. C'était puéril et égocentrique, il avait le droit d'être ici et j'avais été moi aussi un nouveau venu dans le bar de Yolande. Mais il m'agaçait, malgré mes plus belles tentatives de rationalisation. J'étais d'autant plus agacé que mon fantasme de coup de poing perdait de sa reposante incohérence, pour gagner un sens vulgaire et ignoble. J'étais pris encore une fois entre mes pulsions et la logique du moment, deux ennemis qui ne pourraient jamais tomber d'accord, parce que leurs arguments n'étaient pas de même nature.

— Il fait pas chaud hein ? l'homme au bar dit.

Je l'ai remercié intérieurement de me donner une petite raison de le haïr.

— Hein ? a répondu le Croisé en fronçant les sourcils.

Il avait l'air plus dérangé que moi par la présence de l'homme. Est-ce que je l'avais dérangé, moi aussi, quand je suis arrivé pour la première fois ? L'idée m'a rendu triste. J'ai bu un peu de mon café.

— Je disais, il fait pas chaud.

— Et ? a dit le Poilu.

— Hein ? a dit l'homme.

Plus personne n'a rien dit. Le Poilu a rigolé doucement. Le Belluaire a regardé son chien et le Croisé a levé un sourcil.

— Rhooo, vous êtes chiants des fois quand même, a fait Yolande.

Parfois elle faisait un bruit de gorge pour exprimer son désaccord. Il y avait beaucoup de moralité dans son bruit. Il venait de plus bas que la bouche, il venait de plus sensible. Chez les gens c'était un bruit de réaction banal, mais chez Yolande c'était une marque d'aristocratie éthique. On avait un peu honte, on avait été trop loin. Les trois vieux ont regardé devant eux, l'homme a sorti son téléphone portable et a commencé à le triturer. Je me suis adossé au bar et j'ai posé mes coudes sur la surface chaude du comptoir.

J'ai regardé la tache jaune du plafond. Des années de fumeurs l'avaient formée, avant qu'on interdise la cigarette dans les lieux publics. Je l'ai regardée longtemps, sans cligner des yeux, encore engourdi par la fatigue des matins où c'est une alarme qui nous réveille. À force, la tâche s'est déformée, des volutes sombres sur les côtés se sont agitées, comme des nuages pris par le vent, et puis d'un seul coup deux yeux sont apparus, bien distincts. Un quart de seconde après, ils n'étaient plus là, mais la décharge d'adrénaline a installé en moi une impression de cauchemar.

Machinalement, j'ai regardé ma montre. J'avais encore un peu de temps avant d'aller travailler. J'ai regardé Yolande pour faire passer le moment, l'oublier, fuir confortablement l'expérience désagréable en la remplaçant par quelque chose de commun. Mais Yolande avait décidé de saper toute tentative de retour à la normale.

— Ça va, je lui ai demandé ?

Elle a levé les yeux et n'a rien dit. C'était inhabituel. Elle aurait dû dire « toujours » ou « oui et toi ? ». Le silence, toujours teinté de la radio en sourdine. J'ai regardé l'homme qui regardait son téléphone. Les trois vieux, eux, semblaient faire partie de l'absence de réponse, comme s'ils avaient préparé le moment et qu'ils avaient chacun leur réplique vide. Toute la situation prolongeait l'impression dérangeante qu'avait injectée en moi la paire d'yeux dans la tache jaune du plafond.

— Qu'est-ce qu'il y a ? j'ai demandé.

Elle n’a rien dit. L’homme en costume a rangé son téléphone dans la poche intérieure de sa veste de costume et s’est tourné vers elle.

-- Bon je reviendrais donc dans une semaine, j’espère sincèrement Madame Rougemont que nous allons trouver une solution, ça serait dommage de perdre tout ça, il a dit en faisant un petit geste de la main vers la salle et les trois vieux.

Un type en costume bleu marine dans le bar de Yolande, j’aurai dû comprendre que c’était quelque chose d’étrange. Il a fini son café, a dit au revoir à Yolande en lui serrant la main. Il nous a dit au revoir, aux trois vieux et à moi, d’un geste un peu condescendant, comme un ersatz de salut militaire, l’index et le majeur de la main droite pointés vers le haut, devant lui, un petit mouvement ponctué d’un « messieurs ». Il est ensuite parti.

— C’était qui ? j’ai demandé.

— Des problèmes de sous.

— ...

Elle m'a expliqué qu'elle avait des dettes et qu’elle allait devoir vendre son bar. Je n’ai pas su quoi dire. Je n’étais pas assez familier avec Yolande pour aller plus loin qu’un visage affecté.

— Parle lui du coffre-fort, a dit le Croisé.

Je me suis retourné vers elle, mais elle n’a rien dit. Je n'ai pas insisté, il fallait que j'aille travailler. J'ai fini mon café et je suis sorti en disant qu'on allait discuter ce soir et que ça aller aller. Elle n'a rien dit. J’aurai aimé dire plus de choses, montrer ma tristesse, à la place j’ai eu peur d’arriver en retard.

J'aimais toujours le passage du bar à la rue, de la pénombre à la pleine lumière, de cette espèce de nostalgique joie d'attendre au bordel des voitures et des gens. Je ne me suis pas retourné et j'ai comme d'habitude pris le métro vers mon travail. Les gens faisaient comme s'ils ne savaient pas que Yolande allait fermer son bar, comme si ce n'était pas un événement important. Sans lui ma vie allait changer. Ce n'était pas que j'étais contre les petits bouleversements, mais boire un café le matin et une bière le soir chez Yolande était un plaisir fondamental de ma journée. Ça me permettait de me débrancher le temps de quelques minutes. Et ça nourrissait mon égo. J'aimais ce bar et j'y avais développé un sentiment de supériorité qui, au lieu de se ternir au fur et à mesure que je tombais amoureux des quatre éternels occupants, se lissait, se faisait plus beau, plus noble. Aller boire un café et une bière était un acte d'enrichissement personnel. J'étais ami avec des vieux à moitié fous et une femme dont la seule occupation était de les écouter et de servir du vin rouge au Croisé, du Perrier au Belluaire et du Picon bière au Poilu. J'étais même attaché à la table et à la chaise toutes seules dans leur coin. C'était la même sensation que nous procure la réalisation qu'on est pas raciste ou homophobe. On se fait une écharpe de notre savoir-vivre et au lieu d'avoir honte d'être fier on s'emmitoufle dedans. Pire, je savais que je les aimais par intérêt et cette sagesse me faisait encore plus chaud au cœur.

Le bar de Yolande était un cercle vertueux d'apaisement interne et je ne voulais pas qu'il ferme.

Il était 9 h 56 quand je suis sorti du métro et le soleil était diffracté par une masse nuageuse en provenance de l'Angleterre. Je n'avais pas froid parce que je courais. J'étais en retard à cause d’un arrêt de métro problématique. D'habitude il était 9 h 47. Un peu plus loin il y avait l'immeuble de trois étages où je travaillais. À l'entrée il était indiqué le nom de l'entreprise sur une plaque, à côté de deux autres. J'ai monté les escaliers quatre à quatre et la mine déçue de la réceptionniste, une brune à collier de perles et à mine agressive, m'a appris que le patron n'était pas là, qu'il n'allait pas m'engueuler à cause de mon retard et qu'elle n'allait pas jouir de l'événement.

— Michel n'est pas là ?

— Il est malade.

Dans sa voix tellement de nuances qui tourbillonnaient autour de sa lèvre supérieure relevée. Je me suis vu lui prendre les cheveux et lui claquer le visage contre son bureau. Encore une fois une pulsion avec du sens. C’était agaçant.

— Ho, qu'est ce qu'il a ?

— Ça vous regarde pas.

J'ai rigolé. J'ai marmonné un « sacrée connasse » entre mon deuxième et mon troisième ha. Elle l'a peut-être entendu. Je le disais tous les matins. Elle pensait peut-être que c'était ma façon de rire.

Je suis allé dans mon bureau. Je ne l'avais pas personnalisé, il n'y avait pas de photos ou de petits objets, je n'avais pas changé le fond d'écran de mon ordinateur. Je me suis assis et j'ai lu mes mails : des clients, des fournisseurs et mon patron qui me disait qu'il avait une maladie bizarre qui le faisait pleurer toute la journée et qu'il fallait que je travaille sur un certain dossier.

Michel était un homme simple qui était moins cultivé et moins intelligent que moi, mais qui gagnait plus et était mon supérieur. Il considérait son travail comme quelque chose d'important. Il m'aimait beaucoup, comme une sorte de père, même s'il n'avait que cinq ans de plus que moi. Je suppose qu'il me croyait puéril parce que je n'avais pas le permis.

Les retards étaient sa seule source de colère. Il était obsédé par le temps, avait réglé toutes les horloges pour qu'elles soient parfaitement alignées avec l'heure officielle, aimait faire le premier pas dans son bureau en même temps que le bip indiquant 10 h sur sa montre. Au-delà de ça il me laissait tranquille. Il se fichait de mon manque de résultat et voulait juste que je lui résume les livres que je lisais, pour qu'il puisse parler d'autre chose que de son travail aux filles qu'il rencontrait via divers sites internet.

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