Peurs et douceurs

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PL : 6

Affinité Elisa : 7/10

Affinité Otthild : 10/10

"Sahara ?"

Je me retournai, prise au dépourvue. Un grand jeune homme (tout du moins d'apparence) venait à moi, un verre à la main. Le verre attira mon regard, car je songeai aussitôt aux liqueurs de fruits. La robe en était belle, je pouvais presque en sentir la délicieuse fragrance.

"Pourquoi es-tu ici ? Ah, laisse-moi deviner, père a lancé son dernier pion ? Bon courage, dans ce cas.

- Ne soyez donc pas si impoli envers princesse Sahara", le disputa Elisa avant même que j'aie pu dire un seul mot. De toutes manières, je détestais sa morgue et son regard. Il tourna la boisson d'un expert coup de main et l'avala d'un trait. Comme je le regardais faire, perplexe de son état, il ricana :

"Intéressée ? Regarde, ils en servent plein, là-bas. Tu devrais y aller, faire un tour... tu te rendrais compte à quel point père n'est qu'un vieux crouton imbécile."

Elisa avala sa salive de travers, choquée. Moi-même, je ne savais où me mettre. Je ne savais pas qu'il existait des personnes pouvant insulter le roi. Cela ne m'avait pas semblé possible, et pourtant !

"Ah, ta pauvre servante n'en revient pas. Quelle bande de coincées..."

Comme je ne répondais toujours pas, il haussa les épaules, agacé, et s'en fut. Je devais l'ennuyer. Soulagée par l'issue de la confrontation, et pleine de questions, je me tournai vers ma servante.

"Edouard, siffla-t-elle, me devançant, le traître."

Je me rappelai aussitôt les propos d'Adeline. Oh, il avait donc succombé à la fameuse boisson. Mais cela ne semblait pas bien méchant, pourquoi une telle tension ?

Je repérai à cet instant de confortables canapés à l'écart, où peu s'asseyaient. La plupart, en effet, discutaient entre eux. Mais alors que je m'y dirigeai, pas très à l'aise, un autre jeune homme m'aborda. Celui-là était vraiment jeune, peut-être guère plus que mon âge ; des très courts cheveux blonds aux yeux gris jusqu'à l'équilibre de son corps musclé, tout indiquait un être heureux, bien dans sa peau, un être qui me connaissait très bien, à en juger par l'immense sourire s'affichant sur son visage à ma vue.

"Sahara !" s'exclama-t-il, me surprenant. Puis il retint visiblement sa joie et baissa le ton :

"Princesse, je suis plus que ravie de vous voir ici. Bonjour, gente demoiselle", poursuivit-il à l'adresse d'Elisa amusée. Au moins n'était-elle pas tendue, ce qui me rassura. Mais qui était ce charmant garçon ? Il m'inspirait un troublant sentiment de bonheur et d'inquiétude dont je n'arrivais pas à me débarrasser. Fichue mémoire ! Comme je ne réagissais pas, il s'approcha, l'air triste :

"Quelque chose vous chagrine, princesse ?

- Heu... non, je..., je suis très surprise de vous voir ici.

- Oh ! C'est donc cela, reprit-il avec plus d'entrain, la mine éclairée. C'est que je suis mon maître chevalier, Etredal Godran.

- Messire Godran ? intervint Elisa, étonnée. Je ne savais pas que son rang lui permettait de recevoir une invitation des ducs.

- Eh bien, il a quelques affaires, répondit-il assez évasivement. Je suis si heureux de vous voir ici, vraiment ! Vous verrez, c'est une magnifique occasion pour s'amuser. Oh, vous devriez vraiment goûter leur liqueur, elles sont plus qu'excellentes et... ah, pardon, se reprit-il soudain, j'avais oublié que... que Monseigneur le roi ne souhaitait pas une telle chose... hum.

- Eh bien, tout le monde semble le savoir", soupira Elisa, un peu à part, observant avec envie les canapés confortables. Repérant son regard, j'annonçai :

"Excusez-nous, messire, nous aimerions nous asseoir.

- Oh, je comprends, me lança-t-il avec un clin d'oeil que je fus seule à percevoir. Désirez-vous quelque chose ?"

Pourquoi un clin d'oeil ? Un peu confuse, je lançai, sans vraiment réfléchir :

"Une boisson fraîche me serait agréable. Pour ma servante également. Je vous remercie beaucoup.

- Vos désirs sont des ordres." Il s'inclina profondément, nous laissant nous diriger vers les sièges moelleux.

"Hmm, cet Otthild est décidément bien agréable", gloussa Elisa. J'eus comme un électrochoc. Otthild ? Le Otthild des lettres amoureuses ? Son clin d'oeil n'avait donc rien d'étonnant ! Pourquoi n'avais-je pu me le rappeler ? C'en était effrayant. Plus que jamais, je pris conscience de la vacuité de mon esprit.

"Princesse, tout va bien ? Vous êtes si pâle.

- Disons que... ah, d'où connais-tu Otthild, Elisa ?

- Encore vos questions... Ah, je veux dire, je le connais depuis un an, maintenant. Il est l'écuyer de Messire Godran, le chevalier du Cygne.

- Du Cygne ? questionnai-je, songeant in petto au dessin du cachet.

- L'organisation diplomatique et militaire du royaume, soupira-t-elle, grimaçant légèrement face à mon ignorance. Je crains que notre roi n'apprécie guère Godran, cependant.

- À cause de... ses affaires avec les ducs ?" devinai-je.

Elle hocha la tête. Elle ne paraissait pas le moins du monde au courant de mon amourette avec l'écuyer ! Je revis de loin le prince Edouard discutant avec de jolies jeunes femmes. Tout le monde avait un verre à la main. Moi-même finissait par en avoir envie. Otthild revint, portant deux coupes pétillantes.

"Et voici ! Ce n'est pas de la liqueur, précisa-t-il, souriant à mon adresse.

- Et qu'est-ce que c'est ? acceptai-je.

- Du champagne. Il est importé d'Allemagne.

- D'Allemagne... (le nom m'évoquait quelque chose) d'accord. Et... vous avez goûté de leurs liqueurs, n'est-ce pas ?

- Oui, rit-il, et j'en suis fort aise.

- Voilà qui est gênant, grommela Elisa, si tout le monde sait si bien ce que nous venons faire ici, nous n'avons aucune chance. Ce maudit Edouard, il est évident qu'il a parlé.

- Eh bien, il n'y a rien de mal à cela. Vous souhaitez faire commerce avec les Du Pinson, n'est-ce pas ? Mais Monseigneur le roi ne souhaite pas mélanger plaisir et affaire, aussi refuse-t-il que ses envoyés boivent de la liqueur avant un possible contrat. À vrai dire, cela me surprend, mais qui suis-je pour juger les actes du roi ?"

Nous restâmes quelques secondes silencieuses. Edouard n'avait donc pas parlé ? Il avait menti ? Mais pourquoi s'en être privé ? Après tout, même s'il vivait encore au château, il passait le plus clair de son temps à vivre à l'extérieur, dépensant sa rente sans compter, dans une solitude vaguement comblée de présences faciles. Elisa ne comprenait pas.

"C'est cela, affirma-t-elle avec aplomb. Merci pour ce verre, messire."

Les deux jumelles à cet instant applaudirent afin d'attirer l'attention. Tous les regards se tournèrent, très attentifs, le mien y compris.

"Bienvenue au manoir du duc et de la duchesse du Pinson, gents invités. Nous sommes toujours heureux de vous y accueillir chaque mois et ravis de présenter aujourd'hui nos dernières oeuvres pâtissières : la pyramide de glace et crème au coeur surprise et les mignonnettes framboise à la gelée ; nous avons en effet lancé un commerce avec la réputée entreprise "Douceurs d'ivoire" d'outre-mer, aux recettes inégalées."

Un murmure parcourut la foule, à la fois sous l'expectative et l'émerveillement. Je perçus également de la gêne vis à vis des commerces du royaume qui n'avaient pas su remporter d'accords... Le célèbre couple descendit les grands escaliers doubles sous les applaudissements. Je fus immédiatement subjuguée par leur charisme. Ils étaient beaux et jeunes, quarante ans, vraiment ? Non, on aurait plutôt dit vingt-cinq ! Ils saluèrent leurs invités, s'avancèrent parmi nous, galants, parfaits ; nous enjoignirent de continuer la fête. Les musiciens reprient de plus belle. Des groupes se formaient. Otthild attira mon attention, me tendant une assiette de mignonnettes.

"Elles sont délicieuses ! Goûtez sans compter, une telle merveille est si rare !"

J'acquiesçai et attrapai un petit gâteau. J'allai le porter à la bouche quand Elisa retint mon bras.

"Je vous en prie, princesse ! Laissez-moi goûter d'abord, on ne sait jamais, ici, me chuchota-t-elle, s'assurant que le jeune homme ne l'entende pas. Je la laissai faire, amusée par son sérieux. Ce n'était pas les liqueurs et ils ne se risqueraient pas à empoisonner leur hôte, tout de même ! Enfin, mieux valait accepter. Je ne voulais pas me chamailler avec elle.

"Oh, ça a l'air d'être sans danger, princesse, s'enthousiasma ma servante, les yeux brillants. Je me sens très bien et c'est parfaitement... crémeux !"

Je me servis donc. En effet, quel délice !

"Profitez, amusez-vous, il y aura un jeu de groupe, tout à l'heure, annoncèrent alors les hôtes, montés sur une estrade. Un jeu de fantôme... Rassurez-vous, rien de véritablement effrayant, ajoutèrent-ils en souriant. Le thème de cette soirée est "peurs et douceurs", n'hésitez pas à nous dire à la fin quelle pâtisserie vous a le plus plu !"

Quelles merveilleuses personnes ! Ils étaient parfaits en tout point. Je me resservis, poussée par l'invitation, et me tournai vers Elisa. Nous étions comme sur un petit nuage. Tout était euphorisant, mais j'avais un peu chaud.

A. Je décidai d'aller me rafraîchir dans le jardin.

B. Il me fallait boire quelque chose, aussi me dirigeai-je vers la table des boissons.

C. Un canapé me tendait les bras, à l'ombre de paravents, légèrement à l'écart.

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