CHAPITRE 66 : THOMAS

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"Les autres mettent des semaines et des mois pour arriver à aimer, et à aimer peu. Moi, ce fut le temps d’un battement de paupières. Dites-moi fou, mais croyez-moi. Un battement de ses paupières, et elle me regarda sans me voir, et ce fut la gloire et le printemps et le soleil et la mer tiède et sa transparence près du rivage et ma jeunesse revenue, et le monde était né, et je sus que personne avant elle. Oui personne avant elle. Et personne après elle"

Belle du Seigneur - Albert Cohen

 J’entre dans la douche, le filet d’eau tiède sur mes épaules me fait un bien fou, cela décompresse mes muscles tendus. La journée a été longue, mais que de bonheur ! Je suis papa, une fois de plus ! Un sentiment que j'adore. Ma tribu s'agrandit encore et encore. En sortant de la cabine, je mets un essuie autour de mes hanches et j’en prends un second pour mes cheveux. Ils sont vraiment longs, mais j’aime cela, et puis surtout j’apprécie que Caroline passe ses mains dedans. Je frotte la buée qui s’est installée sur le miroir de la salle de bains et je me dis que j’aime ce que je vois. Je ne suis pas narcissique au point de m’admirer, loin de là. Ce que j'admire c’est l’homme que je suis devenu depuis que je connais ma princesse. J’ai l’impression de m’être calmé, assagi,  je suis serein. Caroline m’a apporté ce que personne n’avait été capable de me donner : un foyer. Et je ne parle pas d’un lieu géographique, car, à part quelques semaines ici en Floride, nous passons notre vie dans des hôtels.

 Non, elle m’a fait trouver ma place au sein d’une grande tribu.  Elle m’a donné un espace à occuper, un avenir, une famille. J’ai beau être papa six fois déjà, aujourd’hui je suis aussi heureux que lorsque Jessica et Jackson sont nés, même s'il y a vingt-huit années entre ces deux évènements. Il n’y a rien à faire, cela bouleverse votre vie, que vous soyez papa pour la première ou comme moi pour la septième fois, cela procure une joie immense. Ah, quand on parle du loup, on voit sa queue ! Marco se met à brailler, je sors de la salle de bains et je le prends dans mes bras :

— Chuuuuut mon bonhomme, maman fait dodo. Lei è stanca. Ti amo. Vuoi qualcosa ? Tu veux boire un peu de lait ? Maman est fatiguée, elle a besoin de se reposer. Je vais te donner le biberon.

 Comme avec tous mes autres enfants, je lui apprends l’italien, c’est ma langue maternelle et je veux que lui aussi connaisse et parle cette langue magnifique. Je sais qu’il n’a que quelques heures, mais j’ai pris l’habitude de toujours parler dans les deux langues à tous mes enfants, et ils maîtrisent aujourd’hui tous l’Italien et l’Anglais comme leurs langues maternelles. Caroline parle français et néerlandais avec ses enfants. Il nous faudra bientôt des interprètes lors de nos réunions de famille, mais c’est tellement agréable d’avoir des personnes ouvertes aux autres, simplement parce qu'elles connaissent d’autres langues, d’autres cultures. Dans la famille, Caroline compris, nous parlons tous trois ou quatre langues, et si cela peut paraitre être une véritable cacophonie lorsque nous sommes tous ensemble, cela nous ressemble, nous nous ouvrons aux autres en communiquant.

 Marco et moi, nous nous installons dans le lit que j’ai fait mettre dans la chambre, je prends un des biberons qui se trouvent dans le chauffe biberon, et je le lui donne. Cela me fait sourire, on n’oublie pas ce genre de choses, même si Jessica a vingt-huit ans et que mon petit dernier Luke en a quinze, je n’ai pas perdu la main. Marco tète goulûment, il apprécie de manger, cela se voit. Caroline n’a pas voulu allaiter et je respecte son choix. J’avoue que je l’apprécie aussi, pour deux raisons : la première qui est très égoïste, sa poitrine m’appartient et la seconde, cela me permet de partager du temps avec mon fils et j’adore cela. Julian m’a toujours dit que j’étais un vrai « papa poule », et il a raison, j'aime m’occuper des enfants, et des nourrissons aussi, ce qui pour certains hommes peut être tout à fait rébarbatif. En donnant le biberon à Marco, j’ai pris mon stylo et mon carnet que Julian m’a apportés dans le courant de la journée, et je note mes pensées concernant mon fils.

 En y pensant, il y a quelques semaines, Dorothé m’a fait croire, ou espérer qu’elle me donnait encore un enfant. Je ne sais pas si c’etait volontaire de sa part, ou si c’etait simplement pour me faire du mal. Elle paraissait beaucoup moins étonnée que moi lorsqu’elle a vu le bébé naître. Si j’avais été le papa de ce bébé, je m’en serais occupé, c’est certain. Il n’a pas demandé à être conçu, ni à venir au monde, alors oui, même si ma vie se fait avec Caroline, je me serais occupé de cet enfant là aussi. Marco bouge, se détend, quel magnifique enfant, un mélange de Caroline et de moi. Bien sûr, il est beau, c’est mon fils, donc il est beau ! Mais ce que je veux dire, c’est qu’il est beau intérieurement, cela ne peut en être autrement, sa maman est une belle personne.

 Comme tout s’est bien déroulé, même si Caroline a donné naissance dans la cuisine, l’accouchement s’est bien finalisé, et elle comme Marco sont en bonne santé. Après quatre jours d’hospitalisation, tout le monde rentre à la maison. Julian est venu prendre son filleul et une foule de journalistes et de badauds se trouvent dans le hall de la clinique. Après quelques questions, quelques photos, nous rentrons chez nous. Boris est arrivé avec la limousine et c’est avec joie que nous rencontrons la douceur des sièges en cuir. Caroline s’est lovée contre moi, son odeur se répand immédiatement dans mes narines, je me presse plus près d’elle, et je l’entoure de mes bras. Marco est dans son siège, occupé à fixer Julian avec de grands yeux.

— Mon poussin, il va falloir que tu t’habitues à voir Julian, parrain vit avec nous, et puis surtout parrain t’a mis au monde, ne l’oublie pas !

 Ces quelques mots réconfortent Marco, il s’endort profondément. Je ne pense pas que ce soient les mots employés qui ont été importants, même s'ils sont vrais, mais simplement l’intonation de la voix de sa maman. Mon petit ange dort en tenant l’index de son parrain. Si Julian fait partie des plus beaux hommes de la planète, s'il est la grande gueule du groupe, s'il a été un coureur intrépide, s'il fait partie des plus grands musiciens de sa génération, Julian est un homme, simplement un homme au contact d’enfants, il les adore et ils le lui rendent bien, Marco n’échappera pas à la tradition.

 La famille nous accueille avec de grandes accolades, de grandes embrassades. Cela nous fait chaud au cœur. En entrant, Caroline sourit en voyant l'entrée de la maison décorée avec une grande cigogne portant un nœud bleu, ainsi qu'un nœud adossé à la porte, petits détails qui sont dans la tradition italienne. En voyant cela, je sais que mes parents sont arrivés à la maison et cela me réconforte. J'ai beau avoir quarante-cinq ans, j'ai besoin d'avoir ma maman auprès de moi. Nous entrons, lentement mais sûrement, et cela nous fait du bien d'avoir des personnes aimantes autour de nous. Marco est accaparé par ses oncles, tantes, frères, sœurs, grands-parents. Je n'arrive pas à prendre mon fils dans mes bras. 

— Et mec, tu nous laisses ton fils et tu t'occupes de ta femme, d'accord? Comment résister à Julian dans ces cas-là...

— De toute façon, s’il ne s'occupe pas de sa femme, c'est moi qui le ferai...

 Jared est apparu dans le groupe et cela me fait plaisir de le voir. Nous nous sommes toujours bien entendus, je suis content de le voir et Caroline aussi.  Il est passé à la maternité, bien sûr, mais le voir ici est important pour moi. 

— Je t'interdis de t'approcher de ma femme, je lui réponds en le prenant dans mes bras.

— Tu ne m'as pas interdit de m'approcher de Jared, répond Caroline en lui faisant une accolade.

 Je sais qu'ils sont amis, rien de plus, quoique si Caroline disait oui, Jared ne dirait pas non, c'est certain. Je sais que ma femme m'aime, elle vient de me donner un fils, et aucun doute ne plane entre nous, mais malgré tout, la jalousie fait son apparition et fait bouillir mon sang. Enfin je me contrôle, mais il y a vingt ans, je n'aurais jamais accepté cela de la part de Jared. En regardant, je constate qu'il ferme les yeux à son contact. Il n'a pas l'air d'aller bien. Je lui souris et je l'interroge du regard. Il me répond avec un sourire triste en me disant "tout va bien". Je sais que ce n'est pas vrai. Je laisse cela dans un coin de ma mémoire, il faut que je l'aide. Il a été là pour nous aussi quand nous en avons besoin.

— Je vais prendre une douche, Thomas, cela me fera du bien. 

— Pas de soucis, ma princesse. Tu veux un petit quelque chose à grignoter ?

— Oui, volontiers, du fromage, cela m'a manqué à l'hôpital.

— Je prépare tout cela, ma princesse.

 Je m'approche d'elle et je l'embrasse sur le front, en ajoutant : "Je t'aime"

 Mon fils a fait le tour et se retrouve dans les bras de Jared. Je ne connais pas Jared comme je peux connaître mes frères, mais lorsqu'il prend Marco dans ses bras, des larmes se mettent à inonder ses joues. Il ne dit rien, mais il en a gros sur le cœur.

— Tu me donnes un coup de main en cuisine ?

— Bien sûr j'arrive, Thomas. 

 Jared dépose mon fils dans son parc et me suit en cuisine. Il s'essuie les joues sur les manches de sa chemise. Je ne dis rien, j'attends qu'il parle. Il ouvre le frigo, prend du vin blanc et du champagne, dispose le tout sur un plateau que Carmen avait préparé.

— Je suis désolé de débarquer comme cela Thomas, mais je ne savais pas où aller...

— Tu es le bienvenu, ne l'oublie pas.

 Je suis occupé à côté de lui à préparer le plateau de fromages.

 Jared me regarde et s'écroule dans mes bras en pleurant comme un enfant. Je le laisse faire, il en a besoin et il sait que chez nous pleurer n'est pas un signe de faiblesse, bien au contraire.

 Julian arrive à ce moment, nous regarde, mais ne dit rien. Il vient passer ses bras autour des épaules de Jared, en embrassant ses cheveux.

— On va t'aider, mec. Explique-nous ce qui ne va pas et on va t'aider. Promis, on va le faire.

 Jared se redresse, il essuie ses larmes une fois de plus, nous regarde et mentionne :

— Elle a avorté, et je ne savais même pas qu'elle était enceinte.

 On se regarde tous les trois et aucun ne sait quoi dire. On a pris à nouveau Jared dans nos bras et même si Julian lui a dit que l'on allait l'aider, j'avoue que je suis perdu, je ne sais pas ce que je peux faire. Je n'ai jamais connu de pareille situation et que Dieu m'en préserve.

 Julian passe ses mains dans les cheveux de Jared et lui dit :

— Je ne sais pas ce que je peux faire pour t'aider, je n'ai pas de solution à ton problème, mais tu es ici chez toi, aussi longtemps que tu le souhaites. Tu es le bienvenu pour un jour ou pour dix ans, tu es chez toi.

— Merci les gars. Je ne savais pas où aller, j'avais besoin d'avoir un toit familial au-dessus de la tête. Merci, cela me fait du bien de vous voir et de voir ton fils aussi. Il est magnifique !

— Bah c'est normal, tu as vu son parrain, comment veux-tu qu'il ne soit pas magnifique ?

 Jared sourit à la bêtise de Julian. Heureusement il est toujours là pour faire ce genre de blagues. Julian est capable de désamorcer n'importe quelle situation grâce à quelques mots, quelques gestes, et le souffle que l'on retenait dans nos poumons s'échappe lentement, on respire à nouveau. Jared se redresse, sourit et dit :

— Bien sûr, le parrain, mais attends qu'il fasse connaissance de son tonton préféré, et tu vas voir que parrain n'y sera pour rien !

 Caroline rentre dans la cuisine à ce moment. Elle est superbe, si on ne le sait pas, elle ne paraît pas avoir accouché il y a quatre jours. Son ventre est plat et ses seins sont fermes et attirent mon regard instantanément. Je sais, c'est insensé, ma femme a besoin de repos, mais mon corps la désire plus que tout.

— De quoi parlez-vous ? nous questionne-t-elle.

— Du meilleur parrain, c'est-à-dire de moi, ajoute Julian.

— Pas du tout Caro, on parlait du meilleur tonton, c'est-à-dire moi, termine Jared.

 Caroline leur sourit et ajoute :

— Eh bien, mon fils est entouré de trois des hommes les plus sexy de la planète, en sachant que l'un d'eux est son père. Il ne va pas avoir la grosse tête, pas du tout !

— Absolument ! Il n'aura pas la grosse tête ma belle. Tu as dit trois des hommes les plus sexy de la planète, en sachant que nous sommes dans le top trois, bien sûr, je suis sur la première marche, mais bon les autres peuvent me concurrencer.

 Ces réflexions font réellement sourire Jared. Caroline s'approche de lui et passe ses mains dans ses cheveux, se met sur la pointe des pieds et dépose un baiser sur sa joue. Ce sont de petits détails, de petites attentions, mais qui existent dans nos vies et qui nous permettent d'avancer et de vivre pleinement. Jared s'installe dans nos vies et deviendra le tonton préféré de Marco, même si Marco aura toujours un petit faible pour son parrain. Qui peut lui résister ?

 Je sors de la douche, j'ai enfilé un t-shirt et un vieux short et je vais rejoindre Caroline sur la terrasse. Elle est splendide, elle a mis une de mes chemises et j'adore toujours cela autant. Je la rejoins avec une bouteille de Dom Pérignon et deux flûtes. J'ouvre la bouteille et je nous sers nos verres, je lui en tends un et elle me sourit:

— À quoi buvons-nous ? me demande-t-elle.

— À nous et à notre avenir, qu'en penses-tu ?

— C'est excellent mon prince, à nous et à notre avenir, conclut-elle. 

 Elle est d'une beauté surprenante, douce, rayonnante. Elle a toujours un sourire sur son visage, ses yeux pétillent et comme je l'ai dit, son accouchement n'a absolument pas marqué son corps. Ses courbes sont belles, sensuelles, voluptueuses et j'adore cela. Tout en buvant, nos regards ne se sont pas quittés, sauf à l'instant, elle regarde ce qu'il y a dans son verre et elle me sourit. Elle termine sa flute, mais fait attention de ne pas avaler le solitaire que j'ai mis dedans.

 Je mets mon verre sur la table, je récupère le solitaire qui se trouve à l'intérieur du sien, je dépose un genou à terre, je lui souris et lui déclare, tout en passant la bague à son doigt :

— Ma princesse, tu es entrée dans ma vie comme un ouragan, tu viens de donner naissance à notre premier enfant, là encore dans une tempête, tu fais partie de ma vie, tu es ma muse, j'ai besoin de toi comme le soleil peut avoir besoin de la lune, comme le jour a besoin de la nuit, comme le blanc a besoin du noir, comme les roses ont besoin d'eau. Tu es devenue mon oxygène, ma raison de vivre et si tu me demandais de te décrocher la lune, je le ferais, tu m'es devenue indispensable et je sais que je t'ai déjà demandé en mariage, mais nous n'avons toujours pas eu l'occasion de nous marier, alors une fois encore, me ferais-tu l'immense honneur de devenir ma femme et de partager la vie de fou que je propose ?

— Bien sûr Thomas, oui, je veux t'épouser, oui je veux partager la vie de fou que tu me proposes, oui, cent fois oui, oui, oui, oui !!!!

 Je me relève et je la prends dans mes bras. Cette femme est à moi, elle m'appartient corps et âme. Nous sommes faits l'un pour l'autre, nous avons mis longtemps à nous trouver, mais aujourd'hui, nous sommes unis, pour demain et les siècles qui suivent.

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