CHAPITRE 47 : THOMAS

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 Cela fait pratiquement une année que nous sommes en tournée et j'avoue que nous commençons à fatiguer, les heures de vol, les décalages horaires, ce n'est pas évident, nous n'avons plus vingt ans, même si nous aimons notre métier, c'est notre passion, et nous avons la chance de pouvoir en vivre, les heures accumulées se font ressentir et c'est avec une certaine satisfaction que nous posons nos valises à Miami.

 J'adore cette ville, il y a toujours du soleil, il y a la plage, le ciel bleu et qui dit plage, dit repos et il faut être réaliste, j'en ai besoin. L'année s'achève doucement et elle a été riche en rebondissements tant au point de vue privé que professionnel. J'ai divorcé, j'ai fait la connaissance de la femme de ma vie, nous avons malheureusement perdu un bébé, mais nous sommes encore plus soudés qu'avant. Nos enfants, les miens et les siens s'entendent bien et c'est avec joie que nous sommes ici tous réunis. Il n'y a que nous, par là je veux dire, les gars et leur famille, ma famille, cela doit tout de même faire une trentaine de personnes.  Je n'ai jamais pris la peine de compter, mais nous nous agrandissons régulièrement au fil du temps.

 Julian sera le témoin au mariage de Nathalie et d'Hector, il écrit son discours et je remarque qu'il a des difficultés à mettre sur papier ce qu'il ressent.  Pourtant nous avons toujours exprimé nos sentiments les uns envers les autres, mais ici il bute.  Je pense qu'il a le trac, même si ce n'est pas dans ses habitudes  :

— Aide-moi s'il te plaît, je veux lui écrire un texte dont il se souviendra pour le restant de ses jours.

— Ce n'est pas cela que tu dois écrire, tu dois mettre sur papier ce que tu ressens, là au fond de ton cœur, je lui mentionne en mettant ma main sur son cœur.

— J'ai toujours beaucoup aimé Hector, tu sais, même s'il y a quelque chose de plus avec toi, c'est certain, tout le monde sait que nous sommes des binômes qui forment un quatuor. Je pense que si c'était toi qui te mariais, j'aurais plus de facilité à écrire quelque chose. Je te connais mieux.

— Voilà ce que tu dois lui exprimer « j'ai toujours beaucoup aimé Hector », ce sont des mots comme ceux-là qu'il attend, tu dois lui dire ce que tu ressens pour lui.

— Tu imagines que s'il n'avait pas mis de mot aux valves en expliquant qu'il voulait faire de la musique, on n'en serait pas là ?

— Voilà, ça c'est un bon début, pars sur cette histoire-là, sur le début de NOTRE histoire.

 Je profite des bienfaits du soleil, je me prélasse et Julian écrit. Il lui faut du temps avant de commencer, mais dès qu'il a le sujet, ou même une idée sur celui-çi, on ne peut plus l'arrêter. Nous sommes tranquillement installés quand j'entends mon fils Jackson qui arrive vers nous disant lorsqu'il court : « Vite, Jessica ne va pas bien ». Nous nous levons, nous entrons et nous trouvons Jessica allongée par terre sur le carrelage de la salle de bain, elle git dans une mare de sang. Caroline est à ses côtés, l'ambulance a été prévenue et nous l'entendons arriver.

 Une fois de plus, je vis un enfer en entendant cela, les urgences représentent tout ce que je déteste, j'y ai perdu une femme il y a vingt-sept ans, j'y ai perdu un fils cette année, pourquoi dois-je emmener ma fille maintenant aux urgences, pourquoi  ? Caroline a pris les choses en mains, dès que les ambulanciers arrivent, je l'entends répondre aux questions, Jessica a vingt-sept ans, elle est enceinte de jumeaux, oui grossesse normale, non pas de drogue, pas d'allergie.

 Julian est aussi inquiet que moi, les mêmes images nous traversent l'esprit. C'est lui qui m'a accompagné avec Sarah, c'est lui encore qui a accompagné Caroline. Il pense à la même chose que moi. Nous suivons l'ambulance, Jackson a pris le volant, Stephen une autre voiture, ainsi qu'Hector. Nous arrivons tous aux urgences, lorsque Jessica sort de l'ambulance j'entends des mots comme « bloc opératoire, tension faible, pulsations cardiaques élevées pour les bébés » aucun ne me mettent en confiance, non aucun. Nous sommes conduits dans une salle d'attente, Julian use le sol à marcher de long en large.

 Cela fait un peu plus de quatre heures que nous sommes là, lorsqu'un médecin arrive en nous disant :

— Monsieur, il faut prendre une décision et rapidement. Si vous ne tranchez pas, je le ferai. Dites-moi qui dois-je sauver, la mère ou les enfants ?

 Julian qui était debout tombe assis par terre, ses jambes ont cédé sous son poids, sous le poids de la menace qui plane derrière les mots du médecin. Je n'ai pas été assez rapide pour le rattraper, mais je me suis installé auprès de lui, je l'ai pris dans mes bras, les larmes coulent le long de ses joues. Si Jessica est ma fille, elle est aussi sa femme, elle est la mère de ses enfants, c'est à lui que revient de prendre cette décision même si à ce moment précis, je ne souhaite qu'une chose, qu'il sauve ma fille. Je vais paraître très égoïste, mais mes petits-enfants, je ne les ai pas encore vus, je ne les connais pas, tandis que ma fille, c'est la prunelle de mes yeux, mon trésor, ma petite fille.

— Aide-moi à prendre cette décision Thomas, aide-moi s'il te plaît.

— Tu me demandes de choisir entre ma fille et mes petits-enfants  ?

— Et moi, je dois choisir entre ma femme et mes enfants, Thomas j'ai besoin d'aide, s'il te plaît  !

— Non, Julian, c'est à toi de choisir, je ne veux pas t'imposer un choix comme celui-là, je ne le peux pas, essaye de me comprendre. Il s'est écroulé dans mes bras, si je l'ai vu pleurer plus d'une fois, jamais je ne l'ai entendu crier comme il vient de le faire, aucun homme n'a poussé un cri de détresse comme celui-là. Le médecin s'est mis à notre hauteur et j'entends cette phrase que je déteste : « dites-moi ce que je dois faire, maintenant ».

 Caroline s'est mise à genoux à côté de nous deux, elle passe ses mains sur nos épaules et elle prononce la décision qu'aucun de nous n'a osé prendre.  Elle regarde le médecin et lui dit :  « docteur, il faut sauver la mère, vous n'allez tout de même pas mettre au monde deux orphelins ? »

 Sa phrase, sa décision tombe comme le couperet d'une guillotine, pourtant moi j'ai envie de la remercier, elle vient de sauver ma petite fille.  Par contre Julian se met dans une colère monstre en lui disant qu'elle n'a pas le droit de tuer ses enfants. Lui aussi a raison, mais lorsque l'on prend une décision comme celle-là il y a forcément un revers à la médaille. Je n'ose pas intervenir, ils s'engueulent, puis en viennent aux mains, mais avant que je ne me lève Caroline a giflé Julian non pas une fois, mais deux fois. Personne n'ose intervenir, il s'écroule dans ses bras et ses pleurs redoublent. Seigneur, faites quelque chose, s'il vous plaît, par pitié, ma famille est en train de voler en milliers de morceaux, aidez-nous !

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