CHAPITRE 38 : THOMAS

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"Notre vie est un voyage constant, de la naissance à la mort.

Le paysage change, les gens changent, les besoins se transforment,

mais le train continue.

La vie, c'est le train, ce n'est pas la gare."

Paulo Coelho

 Nous sommes assis à table et un serviteur me demande de le suivre car  « mon amie a eu un malaise ». Julian et moi, nous nous levons et nous suivons ce monsieur. Lorsque j'arrive dans le hall d'entrée, Jared est accroupi auprès de Caroline, le portable vissé à l'oreille, je l'entends dire « inconsciente, enceinte de quatre ou cinq mois je ne sais pas, chute dans les escaliers ». Je m'approche de Caroline et Jared arrête mon geste.

— Ne la touche pas, il faut la laisser dans cette position. On pourrait faire plus de dégâts.

 Il a raison, mais mon cœur fait un bond dans ma poitrine, il a cessé de battre. Je la regarde, ses magnifiques yeux bleus sont clos, elle respire faiblement, une main repose sur son ventre. En quelques secondes, un médecin, un infirmier et un brancard sont disponibles.  J'ai l'impression qu'elle est restée allongée pendant des heures. Le médecin lui met un corset autour de la nuque, après cela il lui en met un autour du tronc, puis elle est emmenée en ambulance. Julian me prend la main et monte avec moi dans l'ambulance. Nous lui tenons chacun une main. Elle ne bouge pas, elle est livide, la couleur a déserté ses joues, ses yeux sont toujours clos, ce gris-bleu de ciel d'orage me manque, le sourire de ses yeux me manque. Cette femme, ma femme me manque. Je ne peux m'empêcher de laisser couler mes larmes, c'est plus fort que moi, j'ai besoin d'elle, je ne conçois pas la vie sans elle.

 En quelques mois, Caroline est devenue mon âme sœur, l'épaule sur laquelle je me repose, la muse qui m'inspire, l'oxygène que je respire, et là l'air me fait défaut. Nous arrivons à l'entrée des urgences. Je sors le dernier de l'ambulance. Julian accompagne Caroline à l'intérieur. C'est au-dessus de mes forces, je n'y arrive pas, je ne peux pas franchir ces portes. Julian n'a rien dit, mais je sais qu'il pense à la même chose que moi, je n'ai rien eu à lui dire, il lit en moi comme dans un livre ouvert. Mes jambes refusent de faire ce que mon cerveau leurs ordonne. Elles refusent d'avancer, elles se rebellent et ne veulent pas se retrouver une fois encore aux urgences, avec la femme que j'aime, qui elle aussi est enceinte. Je refuse de rentrer, j'en suis incapable. Hector, Hugo et Jared sont dehors avec moi. Ils ont compris ce qu'il se passe. Nathalie et Jessica sont rentrées, je n'y arrive pas, j'en suis incapable. Hector s'est approché de moi, il a pris ma main dans la sienne, mes frères sont là, mais la famille sans oxygène, c'est inconcevable. J'ai besoin d'elle. Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés là, je suis incapable de le dire. Personne n'a fait de remarque, personne ne m'a forcé à rentrer. Julian arrive en sens inverse, je le vois défaire son nœud papillon, ainsi que le nœud qu'il a dans les cheveux, je souris en pensant à Caroline qui lui dirait « tu es à tomber », elle aurait raison de le lui dire. Sur son passage, chaque personne se retourne : médecin, infirmière, patient, homme ou femme, il ne laisse personne indifférent. Il passe la double porte des urgences et se trouve face à moi :

— Elle est au bloc opératoire.

— Pourquoi le bloc opératoire ?

— Pour le bébé. Viens on rentre.

— Non, je ne peux pas Julian.

— Tu vas rentrer avec moi, maintenant, elle a besoin de nous, de nous tous ici présents, mais elle a surtout besoin de toi, alors tu bouges ton cul et tu rentres  !

 Julian a attrapé mes mains, il m'attire dans ses bras, je pleure comme un môme de cinq ans, je m'écroule dans ses bras.

— Je ne peux pas Julian, je ne peux pas encaisser cela à nouveau, je ne le veux pas. J'y ai survécu une fois, pas une seconde, c'est inhumain, qu'est-ce que j'ai fait à Dieu pour qu'Il m'envoie une telle épreuve une seconde fois ? Je ne peux pas, je n'y arrive pas  !

— Si, tu vas y arriver, on est là, je suis là et on va affronter cela ensemble. Je ne sais pas ce que l'on a fait de travers pour devoir l'encaisser une seconde fois. Je ne peux pas répondre, mais ce que je sais c'est que la femme que tu aimes a besoin de toi, maintenant, elle est au bloc, elle a besoin de nous, de nous tous, mais de toi en particulier, alors viens, on y va.

— Jared, merci d'avoir appelé les secours, merci de m'avoir empêché de la toucher, merci pour tout. Tu veux bien s'il te plaît, rester avec nous ?

— De rien mon vieux, oui je reste, je suis là Thomas.

 Il me prend les mains dans les siennes et cela fait du bien de savoir que l'on a des amis sur lesquels on peut compter. Je sais en ce moment que même si Jared est l'incarnation du péché originel par son physique de bad boy, il est aussi inquiet que nous tous. Julian nous dirige vers une salle d'attente. Boris est arrivé aussi et il fait calme, pas d'intrus. Il a une fois de plus fait son boulot à merveille.

 Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés dans cette salle : dix minutes, une heure, dix heures ? Je ne sais pas, mon cerveau rejette son fonctionnement habituel, pourtant en regardant les dizaines de gobelets de café et d'eau, je me dis que cela doit faire plutôt dix heures que dix minutes. Un médecin s'avance vers nous et demande qui est le compagnon de Caroline, je m'avance vers lui et il commence en me disant  :

— Je suis désolé...........................................................

 C'est tout ce que j'ai capté, pourtant je vois que ses lèvres bougent, il me parle, mais je ne comprends pas ce qu'il me dit, je n'enregistre pas. Tout devient flou, mon regard devient fou, j'ai un mur rouge devant moi. Je ne sais pas ce que je fais, mais je perds complètement les pédales. J'ai vraiment une absence. Lorsque je reviens à moi, Julian, Hector et Jared me tiennent solidement, je sens une piqûre dans ma jambe et je m'écroule le long du mur. Je dépose ma tête vers l'arrière. Julian me tient les mains et j'entends sa voix dans un brouillard lointain, mais je sais qu'il est là, il veut que je vienne vers lui. Je bouge ma tête, et je le regarde :

— Continue comme ça mec, reviens vers moi. Écoute-moi, suis ma voix. Je sais que tu m'entends, reviens, s'il te plaît, reviens vers moi.

 Le médecin, qui me parlait tout à l'heure s'accroupit, devant moi. Il m'examine, une lampe circule devant mes yeux. Je passe ma main sur mon visage, je regarde autour de moi, Hugo est allongé avec une poche de glace sur la tête, les chaises, les tables, les gobelets de café sont tous renversés. Il y a plusieurs trous dans le mur, je regarde ma main gauche, elle me fait mal, c'est normal elle est ensanglantée. Je ne sais pas ce que j'ai fait, mais j'ai fait des dégâts, c'est certain. Jared et Julian ont les lèvres qui saignent. Merde, que s'est-il passé ?

— Tu m'entends Thomas ? Je voudrais te parler, s'il te plaît, veux-tu m'écouter ?

 Je fais signe de la tête pour dire « oui », mais je suis incapable de parler.

— Le médecin qui est ici s'est occupé de Caroline. Il faut qu'il te parle, regarde-le et écoute-le s'il te plaît.

— Thomas, j'ai une bonne et une mauvaise nouvelle. Caroline a perdu le bébé, mais elle va bien, elle est dans sa chambre, vous pouvez aller la voir. Elle est encore endormie, mais elle va bien. L'opération s'est bien déroulée, si vous le souhaitez, vous pourrez avoir d'autres enfants. Cela a été long car elle a aussi quelques problèmes ligamentaires au niveau de la jambe, mais elle va bien.

— Merci doc, je vais la voir, merci.

— Il faut soigner votre main.

— Plus tard, je veux la voir, maintenant.

 Je me lève, Julian avec moi et nous suivons le médecin. Caroline est paisiblement couchée dans son lit d'hôpital. Elle a un support autour de sa jambe, son ventre est pratiquement plat. Je m'approche d'elle, j'embrasse son ventre et je laisse libre cours à mon chagrin. Je ne sais pas combien de temps je suis resté à pleurer auprès d'elle, mais je sens sa main dans mes cheveux, ses doigts les démêlent et dégagent mon visage comme elle le fait si souvent. Je la regarde, elle cligne des yeux, ma princesse est là, auprès de moi. Je m'assieds plus près d'elle, prends sa main dans la mienne, lui souris au travers de mes larmes. Sa main gauche est sur son ventre, elle a compris qu'elle a perdu notre enfant. Je me penche vers elle, la prends dans mes bras, la berce.  Elle a besoin de moi. Ses larmes ont détrempé ma chemise. Je suis incapable de les arrêter. La personne que j'aime le plus au monde est dans un tel état de détresse, et je ne sais pas quoi faire pour la soulager. Je la serre de toutes mes forces, la berce encore et encore. Je sens son souffle se calmer, elle est fatiguée de pleurer. Je la dépose à nouveau sur le lit, ses yeux sont cernés, bouffis par les larmes. Elle me regarde tristement, je n'ai jamais vu son regard aussi vide. Elle bouge dans le lit, j'enlève mes vêtements et m'étends auprès d'elle. Je la prends dans mes bras, je sens ses larmes à nouveau, qui se joignent aux miennes. Pourquoi devons-nous affronter une telle épreuve ? Je n'ai aucune réponse, tout ce que je sais c'est que je vais me battre pour cette femme, pour qu'elle retrouve le sourire que je lui connais.

 Le lendemain matin, le médecin qui l'a opérée passe. Il me réveille, mais ne dit rien que je sois auprès d'elle.

— Bonjour Thomas, vous avez réussi à dormir un peu ?

— Bonjour doc, on a fini par s'endormir, de fatigue je pense. Je bouge, vous voulez l'examiner ?

— Oui, je vais l'examiner, mais faites à votre aise. Vous savez, je pense que le corps et l'esprit sont intiment liés. Je n'ai jamais vu un couple affronter une telle épreuve en étant aussi soutenu.

— Que voulez-vous dire ?

— La perte d'un enfant est une catastrophe pour le couple, mais surtout pour la mère. Hier quand je suis venu vous dire que votre femme allait bien, vous avez cru que je venais vous dire le contraire. Vous avez trouvé l'âme sœur l'un comme l'autre et vous sortirez de cette épreuve. Souvent dans un cas comme celui-ci, le père du bébé reproche sa perte à la maman, de façon inconsciente bien sûr. Vous pas, vous affrontez la perte de votre bébé ensemble et grâce à cela, vous sortirez de cette épreuve, l'un comme l'autre. Il vous faudra du temps, mais l'amour que vous vous portez réussira à vous emmener au-delà de cette épreuve !

— Merci doc, vous avez raison, nous avons trouvé notre âme sœur, l'un comme l'autre. Je suis désolé pour hier, j'ai cru que vous veniez m'annoncer que Caroline était, était... vous avez compris. Je ne l'aurais pas encaissé. J'ai perdu ma première compagne alors qu'elle mettait au monde mes jumeaux. Je suis désolé de ma réaction, mais j'ai vécu à nouveau ces jours sombres de mon existence, et je ne le voulais pas. Je ne souhaite à personne de connaitre ce malheur, j'avais dix-huit ans quand cela s'est produit. Cela n'explique pas ma colère, je sais que j'ai fait des dégâts, je les réparerai, je vous le promets et je vous présente mes excuses aussi pour ma conduite.

— Ne vous inquiétez pas, ni pour les dégâts, ni pour votre conduite comme vous dites. Vous êtes un être humain, vous avez réagi. Votre ami Julian m'a expliqué votre passé, en grandes lignes, j'ai compris votre réaction.

— Merci doc.

—Merci docteur pour votre aide.

 Ce sont les premiers mots de Caroline. Je n'ai pas remarqué qu'elle était réveillée. Je me retourne, l'embrasse et la serre dans mes bras.

— Bonjour mon prince.

— Bonjour ma princesse. Tu n'as pas trop mal ?

— Non, ça va. Merci d'être resté avec moi cette nuit.

— J'ai perdu notre bébé docteur ?

— Oui, Caroline, je n'ai rien pu faire, j'en suis désolé. Je sais que ce n'est pas le moment d'en parler, mais vous pourrez avoir d'autres enfants. Gardez cela dans un coin de votre mémoire.

— C'était une fille ou un garçon, docteur ?

— Un petit garçon.

— Merci docteur.

— Je vous en prie. Je vais vous examiner. J'ai opéré votre jambe. Un peu de patience et vous marcherez sans souci. Trois jours ici allongée, puis on commence les exercices.

 Le médecin s'occupe d'elle. Je les laisse et vais prendre une douche. Cela fait du bien, en m'essuyant les cheveux, je constate que j'ai vraiment une sale gueule, et j'ai un coquard à l'œil droit. Merde, je ne suis pas d'une nature violente, ce n'est pas dans mes habitudes. Je ne sais pas qui m'a fait cela. Je sors de la salle de bains et j'ai directement la réponse à ma question. Julian est devant moi avec un coquard à l'œil gauche. Il a la même sale gueule que moi, il n'a pas beaucoup dormi lui non plus.

— Bonjour, ça va ? Tiens un café.

— Bonjour, merci pour le café. L'opération s'est bien déroulée, elle pourra marcher.

— Je ne parle pas de Caroline, je sais qu'elle va bien, le médecin m'a informé que l'opération de sa jambe était bonne et qu'elle pourrait avoir d'autres enfants, je parle de toi. Je veux savoir comment toi tu vas, s'il te plaît, parle-moi.

— Je suis K.O. Julian, mais elle est en vie, je ne demande pas plus, elle est en vie. Je suis désolé pour ton œil, vraiment désolé.

— On s'en tape, viens ici, me dit-il en me prenant dans ses bras.

 Mon Dieu, ce que je peux aimer cet homme  ! Il est là aujourd'hui une fois de plus, tout comme il a été là il y a presque vingt-sept ans.

—  Hector et Jared sont présents. Hugo est rentré, tu l'as assommé en te débattant, il avait besoin de repos. Jared a le même coquard que nous deux, Hector a deux côtes de cassées. Les filles sont rentrées à l'hôtel. J'ai prévenu Stephen et Mélanie. Ils voudraient voir leur maman .

— Bien sûr, fais-les entrer. Merde, je suis désolé, vraiment.

 Les enfants rentrent dans la chambre et s'approchent de leur maman. Mélanie est très sensible et se met à pleurer dès qu'elle aperçoit Caroline. Mon fils Jackson est arrivé lui aussi et il prend Mélanie dans ses bras. Il la berce comme on peut bercer un enfant que l'on aime. Je sors de la chambre avec Julian. Je pense qu'ils ont besoin de se retrouver. Jared et Hector sont assis, occupés à manger des viennoiseries. Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai faim. Je m'approche d'eux, les regarde et leur dis :

— Bonjour les gars, je suis vraiment désolé pour tout ce que j'ai pu vous faire, vraiment désolé. Hector pardonne-moi, Jared, je ne voulais pas, je n'ai rien contre vous, bon Dieu, qu'est-ce qui m'a pris, je suis désolé.

— Laisse tomber mec, viens t'asseoir avec nous et mange, me dit Hector.

 Je m'assieds, à côté de Jared. Il me sourit, et me pousse à l'épaule.

— Je sais pourquoi tu as fait ça. Tu es jaloux de mon physique, tu as peur que ta femme comme tu dis, se plie à mon désir, qu'elle ne puisse pas résister à mon charme, alors tu m'as foutu une pêche en pensant que cela gâcherait ma belle gueule ! Mais pas de chance, j'ai encore plus de charme  !

 J'avoue que sa réflexion me fait sourire, il a le même genre d'humour que Julian, j'adore ce gars  ! Je ne dis rien, mais je passe mon bras autour de ses épaules et l'embrasse sur le sommet du  crâne en murmurant « merci » dans ses cheveux. Il ne répond pas, mais me tend un croissant et me fait un clin d'œil.

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